Quand les chiffres rappellent que les classes existent
| Un directeur et un ouvrier... Difficile de croire que les classes sociales ne seraient plus qu'un outil de sociologue. (Photo:www.mondedemain.org) |
Je commençais donc à croire que les classes sociales avaient perdu de leur pertinence.
Les travaux de Mendras, puis ceux de Lahire, semblaient avoir sérieusement ébranlé le concept. Et l’évolution de la société — avec la réduction des distances interclasses, l’augmentation des distances intraclasses et la perte d’identification subjective — paraissait transformer les classes sociales en simple outil d’analyse pour les sociologues.
Une sorte de patron conceptuel.
Un peu comme ces patrons en carton qu’utilisent les couturiers : très utiles pour découper le tissu… mais qui ne ressemblent pas vraiment à une personne vivante.
Quand les sociologues se mettent à compter
Et puis Bourdieu, surgissant des recoins de ma mémoire, m’avait invité à être plus mesuré.
Mais l’histoire ne s’arrêtait pas là.
Car Bourdieu parlait surtout des structures sociales.
Et au tournant du nouveau millénaire, une autre voix allait se faire entendre — une voix moins philosophique, moins théorique… et beaucoup plus statistique.
Je parle de celle de Louis Chauvel.
| Louis Chauvel (1967 - ?) |
Je l’ai rencontré dans un bureau lumineux de Sciences Po Paris. Rien de très spectaculaire : des livres, des graphiques, des piles d’articles. L’atelier d’un sociologue qui passe manifestement beaucoup de temps à regarder des tableaux statistiques avant de tirer des conclusions sur l’état du monde.
Et justement, Chauvel regardait les chiffres.
Beaucoup de chiffres.
La grande illusion de la société moyennisée
Car depuis les années 1980, une idée commençait à circuler un peu partout : les classes sociales auraient disparu.
La société se serait « moyennisée ».
Les ouvriers seraient devenus minoritaires.
Les styles de vie se seraient rapprochés.
Bref, nous serions entrés dans une société composée d’individus vaguement semblables, vaguement égaux, vaguement interchangeables.
Une société où, en théorie, tout le monde pourrait devenir tout.
Sur le papier, l’histoire était séduisante.
Une société sans classes, c’est un peu comme une omelette sans cholestérol : tout le monde applaudit… mais il vaut mieux vérifier la recette.
Et justement, les données racontaient une autre histoire.
Dans un article devenu célèbre — Le retour des classes sociales publié en 2001 dans la Revue de l’OFCE — Louis Chauvel montre que les classes sociales n’ont pas disparu.
Le mot retour mérite d’ailleurs une petite explication.
Il ne signifie pas que les classes avaient réellement disparu. Les ouvriers n’avaient pas soudainement cessé d’exister, et les cadres n’avaient pas été dissous dans un grand bain d’égalité.
Non.
Le « retour » signifie plutôt que beaucoup d’observateurs avaient cessé de parler de classes sociales, persuadés que la société s’était largement homogénéisée.
Chauvel décide donc de faire ce que font les sociologues prudents :
regarder les chiffres avant de raconter des histoires.
Une structure sociale très visible finalement
Et lorsqu’on observe la société à travers les grandes catégories socioprofessionnelles utilisées par l’INSEE, une structure sociale très nette apparaît.
On y trouve notamment :
les cadres et professions intellectuelles supérieures
les professions intermédiaires
les employés
les ouvriers
Il faut noter ici une chose.
Contrairement à Karl Marx ou à Pierre Bourdieu, Chauvel n’utilise pas directement une grande théorie des classes sociales.
Pas de bourgeoisie triomphante.
Pas d’espace social en trois dimensions.
Pas de capital culturel circulant dans l’air comme un parfum discret.
Son approche est plus empirique.
Il regarde les catégories utilisées par les statisticiens et les administrations publiques.
Bref : il ouvre les fichiers Excel de la société.
Mais en examinant les écarts entre ces groupes, Chauvel arrive à une conclusion assez simple :
ces catégories correspondent en réalité à des positions sociales très différentes.
Autrement dit, même si le mot « classe » disparaît parfois du vocabulaire, la structure sociale continue d’organiser les trajectoires des individus.
Et les écarts sont loin d’être anecdotiques.
Prenons les revenus.
Au tournant des années 2000, le revenu moyen des cadres est environ deux fois supérieur à celui des ouvriers.
Deux fois.
Ce n’est pas exactement ce qu’on appelle une petite nuance statistique.
Mais les différences ne concernent pas seulement les salaires.
Les conditions de travail sont elles aussi très différentes.
Les cadres disposent généralement d’une plus grande autonomie dans leur travail et de perspectives de carrière plus favorables.
Les ouvriers et les employés sont beaucoup plus exposés :
aux tâches répétitives
aux contraintes physiques
aux emplois précaires.
Et ces écarts apparaissent très tôt dans les trajectoires.
Les enfants de cadres accèdent beaucoup plus souvent à l’enseignement supérieur long que les enfants d’ouvriers.
Quant aux filières les plus sélectives de l’enseignement supérieur — classes préparatoires, grandes écoles — elles restent très largement fréquentées par des étudiants issus des catégories sociales les plus favorisées.
En regardant certaines promotions de grandes écoles, on pourrait presque croire à une grande réunion de famille élargie de la classe dominante.
Ce qui, d’un point de vue statistique, n’est pas complètement faux.
C’est d’ailleurs ici que les travaux de Chauvel croisent, presque malgré eux, ceux de Pierre Bourdieu.
Bourdieu expliquait ces phénomènes par les inégalités de capital culturel et les mécanismes de reproduction sociale.
Chauvel, lui, ne parle pas vraiment de capitaux.
Il regarde les trajectoires.
Les données.
Les probabilités de parcours.
Mais les deux approches finissent par raconter une histoire assez similaire :
la position sociale des parents continue d’influencer fortement les chances de vie des enfants.
Les travaux de Chauvel montrent ainsi que les distances entre groupes sociaux restent importantes.
Les revenus, les conditions de travail ou les trajectoires scolaires diffèrent nettement entre cadres, professions intermédiaires, employés et ouvriers.
Autrement dit, la distance entre les groupes sociaux — ce que les sociologues appellent la distance inter-classes — reste forte.
Bien sûr, chaque groupe est lui-même traversé par des différences internes.
Tous les cadres ne vivent pas de la même manière, pas plus que tous les ouvriers.
Certains cadres sont très riches.
D’autres le sont beaucoup moins.
Certains ouvriers ont un emploi stable.
D’autres vivent dans une précarité chronique.
Autrement dit, il existe aussi des distances à l’intérieur des groupes sociaux — ce que l’on appelle les distances intra-classes.
Mais pour Chauvel, ces différences internes restent généralement moins importantes que les écarts entre les groupes.
La distance entre les classes demeure donc plus forte que la distance à l’intérieur des classes.
C’est précisément ce qui permet encore de parler de structure sociale.
Les classes n'ont pas disparu
Au fond, ce que montrent les travaux de Louis Chauvel est assez simple.
La société contemporaine n’est pas devenue une société sans classes.
Elle reste structurée par des groupes sociaux qui connaissent :
des conditions de vie différentes
des trajectoires différentes
et, pour reprendre une vieille expression de Max Weber, des chances de vie différentes.
Les classes sociales n’ont donc pas disparu.
Elles ont simplement changé de forme.
Et parfois changé de nom.
Mais elles continuent, tranquillement, d’organiser le destin des individus.
Comme ces courants marins invisibles qui déplacent les bateaux pendant que les passagers discutent de la météo.
Reprenons maintenant notre définition exigeante d’une classe sociale.
Si l’on suit les travaux de Louis Chauvel, les classes sociales ne disparaissent pas dans les sociétés contemporaines. Elles restent visibles dans les données empiriques et continuent de structurer les trajectoires sociales.
Commençons par les groupes sociaux de grande dimension.
Les catégories socioprofessionnelles utilisées par l’INSEE — cadres, professions intermédiaires, employés, ouvriers — correspondent à de vastes ensembles sociaux. Ces groupes rassemblent des millions d’individus occupant des positions relativement comparables dans la structure économique et professionnelle. Ils constituent donc bien des groupes sociaux de grande dimension, ce qui correspond au premier critère de notre définition.
Regardons ensuite la hiérarchie sociale.
Les travaux de Chauvel montrent que cette hiérarchie demeure très nette. Les écarts de revenus, les conditions de travail, les perspectives de carrière ou encore l’accès aux positions les plus valorisées diffèrent fortement entre les catégories sociales. La structure sociale continue donc d’organiser les chances de vie des individus. La hiérarchie ne disparaît pas : elle reste observable et mesurable.
Troisième critère : la position et la dotation dans le système productif.
Les différentes catégories socioprofessionnelles correspondent à des positions distinctes dans l’organisation du travail. Les cadres disposent généralement d’un niveau d’autonomie plus élevé et de ressources économiques et culturelles plus importantes. Les employés et les ouvriers sont davantage exposés à la précarité, aux contraintes physiques ou aux tâches répétitives. Ces positions différenciées s’accompagnent de ressources inégales — revenus, diplômes, stabilité d’emploi — qui continuent de structurer les trajectoires sociales.
Enfin, il reste la question de l’identité temporelle, culturelle et collective.
C’est sans doute le point le plus incertain dans l’analyse de Chauvel. Les classes sociales restent objectivement observables dans les statistiques, mais cela ne signifie pas nécessairement que les individus se reconnaissent toujours comme membres d’un même groupe. L’identification subjective à une classe peut être plus faible, plus diffuse, ou parfois remplacée par d’autres formes d’identification sociale.
Autrement dit, les classes sociales apparaissent toujours comme des structures objectives organisant les positions et les trajectoires.
Mais leur dimension vécue et revendiquée peut être moins visible que dans les sociétés industrielles du passé.
Et c’est peut-être là toute la subtilité de la société contemporaine :
les classes sociales n’ont pas disparu.
Elles continuent simplement de travailler la société avec la discrétion des mécanismes statistiques.
Un peu comme ces forces de gravité que l’on ne voit jamais… mais qui décident tout de même de la trajectoire des planètes.


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