Concurrence européenne : les vertus d’un principe, les limites d’une doctrine*


La fusion Alstom-Siemens: fallait-il interdire la création de ce "géant" ? 
D'un côté, une entreprise compétitive sur le marché mondial, de l'autre une entreprise qui aurait trop de pouvoir sur le marché européen...


Il faut distinguer deux types de limites à la politique de la concurrence.

D’un côté, il existe des limites assez générales, qu’on retrouve dans presque toutes les économies. De l’autre, il existe des limites plus spécialement européennes, parce que l’Union ne cherche pas seulement à faire respecter la concurrence : elle cherche aussi, selon les moments, à défendre son industrie, à maintenir certains services publics et à peser dans des secteurs stratégiques comme le numérique... Mais elle le fait imparfaitement. 


Les limites générales de la politique de la concurrence

Première limite : la concurrence n’est pas toujours souhaitable dans tous les secteurs.

Dans certaines activités, surtout celles qui reposent sur de grands réseaux ou sur des infrastructures lourdes, multiplier les opérateurs ne simplifie pas forcément les choses. Cela peut même compliquer sérieusement l’organisation du service.

Le cas du ferroviaire est assez parlant. On peut mettre en concurrence les entreprises qui font circuler les trains. En revanche, on ne va pas construire plusieurs réseaux de rails parallèles entre Paris et Lyon pour “faire jouer la concurrence”. Ce serait une idée spectaculaire, sans doute. Mais pas forcément une bonne idée.

Là, la logique est simple : on peut ouvrir à la concurrence l’exploitation d’un service ; on ne met pas en concurrence tout ce qui relève d’une infrastructure unique, coûteuse et difficilement duplicable.

Autrement dit, la concurrence a ses terrains de prédilection. Elle n’est pas également pertinente partout.

Les économistes parlent parfois ici de “monopole naturel” : dans certains secteurs, les coûts fixes sont tellement élevés qu’il est plus efficace qu’une seule infrastructure existe plutôt que plusieurs réseaux concurrents.


Deuxième limite : la concurrence peut produire des effets très inégaux.

En théorie, elle récompense les plus efficaces. Très bien. En pratique, elle favorise souvent ceux qui ont déjà une longueur d’avance : plus de capitaux, plus de technologie, de meilleurs réseaux de distribution, davantage de capacité à investir, à innover, à absorber les pertes.

Une petite entreprise locale ne part pas avec les mêmes armes qu’un grand groupe déjà installé à l’échelle européenne ou mondiale. La concurrence ne fait donc pas que révéler les performances. Elle peut aussi accentuer les écarts.

On peut le dire plus simplement : parfois, la concurrence n’oppose pas deux acteurs comparables. Elle oppose un vélo à un camion. Le spectacle est rapide. Le résultat aussi.

Or ce résultat peut être efficace du point de vue du prix. Il l’est beaucoup moins du point de vue de la diversité économique, de l’ancrage local ou de la survie de certains acteurs plus fragiles.

Les grandes entreprises bénéficient souvent d’économies d’échelle : plus elles produisent, plus le coût moyen de production peut diminuer. Cela leur donne un avantage supplémentaire face aux petits acteurs.


Troisième limite : la concurrence peut entrer en conflit avec d’autres objectifs collectifs.

Une entreprise peut être plus “compétitive” parce qu’elle paie moins bien ses salariés, parce qu’elle pollue davantage, ou parce qu’elle abandonne les territoires peu rentables. Du strict point de vue du prix, c’est très performant. Du point de vue de l’intérêt général, cela devient tout de suite plus discutable.

Or une société ne cherche pas seulement le prix le plus bas. Elle peut aussi vouloir garantir l’égalité d’accès, la continuité du service, l’aménagement du territoire, ou encore la transition écologique.

C’est particulièrement clair pour certains services publics. Une ligne de bus en zone rurale, un bureau de poste dans un petit village ou une desserte ferroviaire peu rentable peuvent coûter cher et rapporter peu. Pourtant, on peut juger utile de les maintenir pour éviter que certains territoires soient abandonnés.

Autrement dit, la concurrence est un outil utile.
Ce n’est pas une religion.


Les limites propres au cadre européen

Dans l’Union européenne, une première limite tient à la tension entre politique de concurrence et politique industrielle.

Les États membres peuvent vouloir faire émerger de très grandes entreprises capables d’affronter la concurrence mondiale, notamment face à de grands groupes américains ou chinois. Mais la politique européenne de la concurrence cherche, elle, à éviter qu’une entreprise devienne trop puissante sur le marché intérieur.

L’exemple classique, c’est Siemens-Alstom. En 2019, la Commission européenne a interdit ce rapprochement, en estimant qu’il aurait réduit la concurrence sur certains marchés ferroviaires. Pour les défenseurs de la fusion, il s’agissait au contraire de créer un “champion européen” capable de rivaliser à l’échelle mondiale.



On voit très bien le dilemme : faut-il privilégier la concurrence à l’intérieur de l’Europe, ou accepter parfois des groupes plus puissants pour mieux résister à la concurrence mondiale ?

La tension est réelle. Mais il faut éviter de la caricaturer. La Commission n’interdit pas les grandes entreprises par principe. Elle ne distribue pas des sanctions parce qu’une société a eu l’outrecuidance de grossir. Elle contrôle les concentrations pour vérifier qu’elles ne détruisent pas une part trop importante de la concurrence.

Le vrai sujet n’est donc pas la taille des entreprises en elle-même.
Le vrai sujet, c’est de savoir à partir de quand la puissance devient un problème pour le marché.

Les défenseurs d’une politique industrielle plus offensive reprochent parfois à l’Union européenne de raisonner principalement à l’échelle du marché européen, alors que la concurrence se joue désormais à l’échelle mondiale face à des groupes soutenus par de grands États comme les États-Unis ou la Chine.


Deuxième limite : l’ouverture à la concurrence ne produit pas les mêmes effets partout.

Les infrastructures, la densité de population, les traditions administratives, l’organisation des services publics, les préférences collectives : tout cela varie fortement d’un pays à l’autre.

Une réforme qui fonctionne dans un pays peut donner des résultats médiocres dans un autre. La concurrence ne fonctionne jamais dans le vide. Elle dépend toujours du cadre institutionnel, économique et social  voire culturel, dans lequel on la met en place.


Autrement dit, l’Union européenne peut fixer des règles communes.
Elle ne fait pas disparaître les différences nationales.
Et ces différences comptent beaucoup. 

L'ouverture à la concurrence des services de transport ferroviaire n'a pas produit les mêmes effets selon les pays : des effets positifs pour certains, négatifs pour d'autres.


Troisième limite : le numérique.

Pendant longtemps, l’Union européenne a été accusée de savoir surtout encadrer les géants numériques étrangers, notamment américains, sans réussir à faire émerger ses propres géants. La critique n’est pas absurde. L’Union ne dispose ni d’un budget fédéral comparable à celui d’un grand État, ni d’un gouvernement économique unique capable de mener une stratégie industrielle d’ensemble.

Autrement dit, on s'est laissé manger par les américains et les chinois.



Mais il serait faux de dire qu’elle reste inactive.

Le Digital Markets Act vise précisément les très grandes plateformes considérées comme des gatekeepers, c’est-à-dire des acteurs capables de contrôler l’accès à certains marchés numériques. Et le 23 avril 2025, la Commission européenne a adopté ses premières décisions de non-conformité dans ce cadre, en infligeant 500 millions d’euros d’amende à Apple et 200 millions à Meta. (European Commission)

Cela montre bien une chose : dans le numérique, la vraie question n’est pas seulement de savoir si ces plateformes sont efficaces. La vraie question est aussi de savoir si elles laissent encore de la place aux autres.

Quand une entreprise contrôle l’accès à des millions d’utilisateurs, à un magasin d’applications, à un réseau social central ou à un écosystème numérique entier, on n’est plus vraiment dans l’image rassurante d’un marché ouvert à tous. On est dans un espace déjà largement structuré — certains diraient verrouillé — par quelques très grands acteurs.

Il n'en reste pas moins que l'Europe n'a pas réussi à générer des géants du numérique. 

Dans le numérique, la concurrence est particulière : plus une plateforme a d’utilisateurs, plus elle devient attractive pour les autres utilisateurs. Ce mécanisme d’“effets de réseau” tend naturellement à renforcer les acteurs déjà dominants.


Ce qu’il faut retenir

Au fond, la politique européenne de la concurrence est utile, mais elle a des limites claires.

Elle peut empêcher certaines ententes, certains abus de position dominante ou certaines aides publiques qui faussent le marché. En ce sens, elle joue un rôle important. Elle protège une concurrence minimale, et cette concurrence peut bénéficier aux consommateurs par des prix plus bas, plus de choix, une meilleure qualité ou davantage d’innovation.

Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à définir une stratégie économique complète. Elle peut empêcher certains abus ; elle ne construit pas automatiquement une puissance économique.

Or c’est bien l’une des difficultés de l’Union européenne : elle sait souvent agir comme un arbitre. Elle a beaucoup plus de mal à agir comme une puissance économique pleinement unie à l'exemple des Etats-Unis.

Autrement dit, la politique de concurrence est nécessaire.
Mais elle ne remplace ni une politique industrielle, ni une stratégie d’investissement, ni une volonté politique commune.

Au fond, toute la difficulté est là : protéger la concurrence sans affaiblir la capacité européenne à investir, innover et peser face aux grandes puissances économiques mondiales.

Bref : la concurrence peut empêcher qu’on triche.
Elle ne dit pas, à elle seule, où l’on veut aller.


Emmanuel Humeau

Commentaires

Articles les plus consultés