Concurrence européenne : les vertus d’un principe, les limites d’une doctrine*
Il faut distinguer deux types de limites.
D’un côté, il existe des limites générales à toute politique de concurrence. De l’autre, il existe des limites plus spécialement européennes, parce que l’Union ne cherche pas seulement à organiser la concurrence : elle cherche aussi à défendre son industrie, à maintenir certains services publics et à peser dans des secteurs stratégiques comme le numérique.
Les limites générales de la politique de concurrence
D’abord, la concurrence n’est pas toujours souhaitable dans tous les secteurs.
Dans certaines activités, surtout celles qui reposent sur de grands réseaux ou sur des infrastructures lourdes, multiplier les opérateurs peut compliquer l’organisation du service. C’est le cas, par exemple, du ferroviaire. En France, plusieurs entreprises peuvent faire circuler des trains, mais le réseau ferré reste géré par un seul acteur, SNCF Réseau, qui est le gestionnaire d’infrastructure du réseau ferré national. L’idée est simple : on peut mettre en concurrence les compagnies qui exploitent les trains ; on ne va pas mettre en concurrence plusieurs gestionnaires des mêmes rails.
L’exemple parle assez bien aux élèves : on peut imaginer plusieurs compagnies sur une même ligne, comme plusieurs marques de trains. En revanche, construire ou gérer trois réseaux de rails parallèles entre Paris et Lyon pour “faire jouer la concurrence” n’aurait pas beaucoup de sens. Ce serait surtout une belle manière de transformer un système déjà compliqué en casse-tête géant.
On cite souvent, pour montrer cette difficulté, le cas des bus britanniques après la dérégulation de 1986. Il faut rester prudent : les résultats n’ont pas été identiques partout. Mais des rapports publics britanniques ont bien montré, selon les zones, des problèmes de coordination, une offre instable, une concentration progressive du secteur, et parfois de mauvais résultats pour les usagers. Le sujet n’est donc pas de dire que la concurrence “rate toujours”, mais de rappeler qu’elle ne fonctionne pas magiquement, surtout dans les services en réseau.
Ensuite, la concurrence peut produire des effets très inégaux.
En théorie, elle récompense les plus efficaces. En pratique, elle favorise souvent ceux qui ont déjà de l’avance : plus de capitaux, plus de technologie, de meilleurs réseaux de distribution, davantage de capacité à investir. Une petite entreprise locale ne part pas avec les mêmes armes qu’un grand groupe déjà installé dans toute l’Europe. La concurrence ne fait donc pas que révéler les performances ; elle peut aussi creuser les écarts.
Là encore, on peut donner un exemple très simple. Si une petite librairie indépendante se retrouve face à une grande plateforme capable de casser les prix, de livrer plus vite et de proposer un choix immense, la concurrence n’oppose pas deux acteurs égaux. Elle oppose un vélo à un camion. Le résultat peut être efficace du point de vue du prix, mais brutal du point de vue de la diversité économique.
Enfin, la concurrence n’est pas toujours souhaitable si elle entre en conflit avec d’autres objectifs collectifs.
Une entreprise peut être plus “compétitive” simplement parce qu’elle paie moins bien ses salariés, parce qu’elle pollue davantage, ou parce qu’elle abandonne les territoires peu rentables. Or une société ne cherche pas seulement le prix le plus bas. Elle cherche aussi, selon les cas, l’égalité d’accès, la continuité du service, l’aménagement du territoire ou la transition écologique.
C’est particulièrement clair pour certains services publics. Une ligne de bus en zone rurale, un bureau de poste dans un petit village ou une desserte ferroviaire peu rentable peuvent coûter cher et rapporter peu. Pourtant, on peut vouloir les maintenir pour éviter que certains territoires soient abandonnés. Autrement dit, la concurrence est un outil utile. Ce n’est pas une religion.
Les limites propres au cadre européen
Dans l’Union européenne, la première limite tient à la tension entre politique de concurrence et politique industrielle.
Les États membres peuvent vouloir faire émerger de très grandes entreprises capables d’affronter la concurrence mondiale, notamment face à de grands groupes américains ou chinois. Mais la politique européenne de la concurrence cherche, elle, à éviter qu’une entreprise devienne trop puissante sur le marché intérieur.
L’exemple classique, c’est Siemens-Alstom. En 2019, la Commission européenne a interdit ce rapprochement, en estimant qu’il aurait réduit la concurrence, notamment sur certains marchés ferroviaires comme la signalisation et les trains à très grande vitesse. Pour les défenseurs de la fusion, il s’agissait au contraire de créer un “champion européen” capable de rivaliser à l’échelle mondiale. On voit très bien le problème : faut-il privilégier la concurrence à l’intérieur de l’Europe, ou accepter parfois des groupes plus puissants pour mieux résister à la concurrence mondiale ?
Cette tension est réelle, mais il faut éviter de la caricaturer. La Commission n’interdit pas les grandes entreprises par principe. Elle contrôle les concentrations pour vérifier qu’elles ne détruisent pas une part trop importante de la concurrence. Le vrai sujet n’est donc pas la taille des entreprises en elle-même. Le vrai sujet, c’est la question suivante : à partir de quel moment la puissance devient-elle un danger pour le marché ?
Une deuxième limite tient au fait que l’ouverture à la concurrence ne produit pas les mêmes effets dans tous les pays.
Les infrastructures, la densité de population, les traditions administratives et la place des services publics varient beaucoup d’un État à l’autre. Une réforme qui fonctionne dans un pays peut donner de mauvais résultats dans un autre. La concurrence ne fonctionne jamais dans le vide. Elle dépend toujours du cadre dans lequel on la met en place.
Autrement dit, l’Union européenne peut fixer des règles communes, mais elle ne fait pas disparaître les différences nationales. Et ces différences comptent énormément.
Enfin, il existe une troisième limite importante : le numérique.
Pendant longtemps, l’Union européenne a été accusée de savoir surtout encadrer les géants numériques étrangers, en particulier américains, sans réussir à faire émerger ses propres géants. La critique n’est pas absurde. L’Union ne dispose ni d’un budget fédéral comparable à celui d’un grand État, ni d’un gouvernement économique unique capable de conduire une véritable stratégie industrielle d’ensemble.
Mais il serait faux de dire qu’elle reste passive. Le Digital Markets Act vise précisément les très grandes plateformes considérées comme des gatekeepers, c’est-à-dire des acteurs capables de contrôler l’accès à certains marchés numériques. Et, le 23 avril 2025, la Commission a adopté ses premières décisions de non-conformité au titre du DMA et a infligé 500 millions d’euros d’amende à Apple et 200 millions à Meta.
Quand on télécharges une application, quand on passes par un grand réseau social, quand on utilise un magasin d’applications ou une plateforme qui contrôle l’accès à des millions d’utilisateurs, on n’est pas sur un marché parfaitement ouvert. On est dans un espace déjà largement contrôlé par quelques très grands acteurs. La vraie question n’est donc pas seulement : “est-ce qu’ils sont efficaces ?” La vraie question est aussi : “est-ce qu’ils laissent encore de la place aux autres ?”
Ce qu’il faut retenir
Au fond, la politique européenne de la concurrence est utile, mais elle a des limites claires.
Elle peut empêcher certaines ententes, certains abus de position dominante ou certaines aides publiques qui faussent le marché. En ce sens, elle joue un rôle important. Elle protège une concurrence minimale, et cette concurrence peut bénéficier aux consommateurs par des prix plus bas, plus de choix, une meilleure qualité ou davantage d’innovation.
Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à définir une stratégie économique complète. Elle peut empêcher certains abus ; elle ne construit pas automatiquement une puissance économique. Or c’est bien l’une des difficultés de l’Union européenne : elle sait souvent agir comme un arbitre, mais beaucoup moins comme une puissance économique pleinement unie.
Autrement dit, la politique de concurrence est nécessaire. Mais elle ne remplace ni une politique industrielle, ni une stratégie d’investissement, ni une volonté politique commune.
Bref : la concurrence peut empêcher qu’on triche. Elle ne dit pas, à elle seule, où l’on veut aller.
* J'étais content de l'avoir trouvé, celui-là


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