Grand Oral — La rédaction du Grand Oral, première partie : inventio, elocutio, actio, memoria
| Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919)) |
Jeunes gens,
On vous a longtemps appris à écrire pour être corrigés. Il faut maintenant apprendre à écrire pour être entendus.
La nuance est énorme. À l’écrit, une phrase peut survivre malgré sa raideur. À l’oral, une phrase mal née s’effondre... peut s'effondrer (faut pas exagérer)... avant même d’avoir atteint le jury.
Le Grand Oral vous oblige ainsi à entrer dans un art ancien : celui de préparer une parole qui doit convaincre, tenir debout, et laisser une trace.
Avant d’entrer dans le détail, il faut savoir qu’il existe, dans la vieille rhétorique antique, cinq grandes étapes pour préparer une parole digne de ce nom.
On les attribue souvent à Cicéron, et elles ont traversé les siècles comme traversent les siècles les bonnes idées : en changeant parfois de costume, mais rarement de squelette.
Ces cinq étapes, les voici.
D’abord, l’inventio : trouver les idées et les arguments.
Puis la dispositio : organiser le discours.
Ensuite l’elocutio : choisir le style.
Puis l’actio : porter la parole par la voix et le corps.
Enfin la memoria : retenir l’ensemble pour pouvoir le délivrer sans s’effondrer.
À elles cinq, elles forment presque une petite machine de guerre contre l’improvisation molle, la récitation morte et le brouillard mental. Dans ce premier épisode sur la rédaction du Grand Oral, nous laisserons de côté la dispositio, c’est-à-dire l’organisation complète du discours, parce qu’elle mérite à elle seule son propre moment.
Aujourd’hui, nous allons donc travailler les quatre autres : l’inventio, l’elocutio, l’actio et la memoria.
Autrement dit : trouver, formuler, incarner, retenir.
C’est déjà beaucoup.
D’abord, une chose importante : bien parler n’est pas un don tombé du ciel
Il y a toujours, dans une classe, un ou deux énergumènes persuadés que les orateurs sont nés comme ça, livrés par la providence avec voix posée, répartie brillante et regard de statue antique.
C’est faux.
On apprend à parler. On apprend à convaincre. On apprend à tenir une parole devant des inconnus. En tout cas, il y a un entrainement. L’oralité se travaille.
Et c’est précisément pour cela que le Grand Oral est une épreuve intéressante. Elle vous oblige à découvrir qu’il existe des techniques, des habitudes, des méthodes pour rendre une parole plus juste, plus forte, plus tenable.
La rhétorique n’est donc pas une décoration de vieux latinistes. C’est une boîte à outils.
L’inventio : trouver de quoi frapper juste
L’inventio, c’est l’invention au sens rhétorique du terme : non pas inventer n’importe quoi, mais trouver les idées, les arguments, les exemples, les angles qui vont toucher votre auditoire.
Avant de bien dire, il faut donc savoir quoi dire.
C’est la phase où vous fouillez.
Vous fouillez dans votre sujet.
Vous fouillez dans votre culture.
Vous fouillez dans ce qui vous touche personnellement.
Vous fouillez aussi dans les faits, dans les données, dans les lectures, dans les citations, dans les références de cours.
Mais attention à une chose.
Trouver beaucoup d’idées ne suffit pas. Il faut trouver les bonnes.
Les bonnes idées sont celles qui servent votre question.
Les bonnes idées sont celles que vous serez capables d’assumer à l’oral.
Les bonnes idées sont celles que vous pourrez défendre ensuite pendant les questions.
Je vous conseille ici une méthode très simple.
Prenez votre question.
Puis demandez-vous : qu’est-ce qui prouve ce que j’avance ? qu’est-ce qui l’incarne ? qu’est-ce qui le rend concret ? qu’est-ce qui peut faire réagir ? qu’est-ce que le jury risque de me reprocher ?
À ce moment-là, vous êtes déjà en train de préparer non seulement votre exposé, mais aussi votre échange avec le jury.
C’est cela, une bonne inventio : une parole qui a des réserves sous le capot.
[Pour comprendre l’inventio, il faut oublier un instant l’image fausse du grand orateur qui parlerait d’un seul jet, comme touché par une grâce antique entre deux coups de tonnerre. L’inventio, ce n’est pas le miracle. C’est la recherche.
C’est le moment où l’on se demande : sur quoi vais-je m’appuyer ? Quel exemple va faire mouche ? Quelle faille puis-je ouvrir dans l’évidence apparente ? Quelle image, quel fait, quelle idée va permettre à ma parole de commencer à tenir debout ?
S’il fallait illustrer cela au cinéma (mais je n'ai pas trouvé d'extrait vidéo), je vous conseillerais d’abord 12 Angry Men (12 hommes en colère). À un moment décisif, le juré numéro 8 refuse de voter coupable tout de suite. Et ce refus est intéressant, non parce qu’il prétend détenir la vérité absolue, mais parce qu’il cherche autre chose : un point de doute raisonnable, un premier appui, une petite fissure dans le mur des certitudes. Voilà l’inventio. Trouver non pas encore la victoire, mais le point à partir duquel un raisonnement devient possible.
On voit alors se mettre en place quelque chose de très précieux : l’orateur ne parle pas dans le vide. Il cherche. Il teste. Il examine. Il repère ce qui peut faire bouger les autres. Il ne possède pas encore tout son discours, mais il commence à trouver la matière de ce discours.
Dans un registre plus proche de vous, plus immédiatement lisible peut-être, Dead Poets Society (Le cercle des Poètes disparus) offre une autre image très forte de l’inventio, dans la scène du « Carpe Diem ». Ici, il ne s’agit pas tant de réfuter méthodiquement que de trouver le bon angle d’attaque. Le professeur part de photos anciennes, de visages disparus, du temps qui passe, de la mort elle-même, et transforme cela en appel à vivre pleinement. Ce qu’il trouve, ce n’est pas seulement une idée. C’est une entrée. Une image. Un noyau capable d’aimanter l’attention et de donner à sa parole une force immédiate.
Retenez donc ceci : l’inventio, ce n’est pas encore bien parler. C’est trouver quoi dire, et surtout trouver par où commencer pour que les autres aient une raison de vous suivre.]
L’elocutio : choisir la bonne manière de dire
L’elocutio, c’est le style.
Et le style, contrairement à ce que croient les imprudents, n’est pas seulement une affaire de joliesse. C’est une affaire d’adaptation.
On ne parle pas à un jury comme on parle à ses amis.
On ne parle pas d’un sujet grave comme on raconte une anecdote de cantine.
On ne termine pas un Grand Oral avec le même ton qu’on utilise pour expliquer une définition.
Il existe des moments où il faut parler simplement pour plaire, détendre, accrocher.
D’autres où il faut expliquer avec calme.
Et d’autres enfin où il faut hausser un peu la gravité, surtout au moment de conclure et de sortir grandi.
Pourquoi est-ce utile ?
Parce qu’un oral entièrement uniforme fatigue.
Si vous parlez dix minutes sur le même ton, avec la même couleur de phrase, le même régime d’intensité, vous produisez un bel objet scolaire, certes, mais vous endormez l’assistance avec une certaine méthode.
Il faut donc varier.
Raconter simplement.
Expliquer clairement.
Frapper fort au bon moment.
L’elocutio vous oblige aussi à choisir un langage qui vous ressemble. Pas relâché. Pas artificiel. Juste. Vous devez pouvoir prononcer vos phrases sans avoir l’air de les avoir volées à quelqu’un d’autre.
Une phrase brillante mais imprononçable est une phrase ratée.
Une phrase simple mais tenue vaut mieux qu’une élégance de location.
Le vrai style, au Grand Oral, n’est pas celui qui fait joli sur la feuille. C’est celui qui passe vivant par votre bouche.
L’actio : donner un corps à la parole
L’actio, c’est la mise en voix et en geste du discours.
Autrement dit, tout ce que vous avez à dire peut être renforcé — ou saboté — par la manière dont vous le portez.
L’actio, ce n’est pas surjouer.
Ce n’est pas faire l’acteur de boulevard entre deux définitions de sociologie.
C’est incarner suffisamment ce que vous dites pour que le jury sente que vous y croyez.
Cela passe par la voix.
Le débit.
Les pauses.
Les accentuations.
Le regard.
La manière de tenir votre corps.
Le moment où vous ralentissez.
Le moment où vous frappez une idée.
Le moment où vous laissez tomber une phrase comme une sentence.
Retenez donc ceci : si votre discours dit « je suis convaincu », mais que votre corps dit « je voudrais être ailleurs », le jury écoutera le corps.
L’actio, c’est l’accord entre votre texte et votre présence.
[Je vous livre une petite séquence vidéo pour vous montrer ce qui se passe quand l'actio n'est pas au service de l'elocutio... Ou l'inverse]
La memoria : retenir pour mieux respirer
La memoria, c’est la mémorisation.
Sujet ingrat, je vous l’accorde.
Car tout le monde aime l’idée de l’éloquence, mais beaucoup moins celle d’apprendre son texte, ses transitions, ses appuis, ses exemples, ses définitions, ses chiffres, ses rebonds possibles.
Et pourtant, il faut bien en passer par là.
Il n’existe pas une seule bonne méthode de mémorisation.
Certains retiennent en récitant à voix haute.
D’autres en écrivant.
D’autres en enregistrant.
D’autres en découpant le discours en blocs très nets.
D’autres encore en apprenant d’abord l’ossature, puis certaines formulations-clés.
Mais quel que soit votre procédé, la finalité reste la même : il faut connaître suffisamment votre parcours pour ne pas vous perdre dès qu’une phrase accroche un caillou.
La memoria ne sert donc pas à fabriquer une récitation mécanique. Elle sert à vous rendre libre à l’intérieur même de votre préparation.
C’est parce que vous savez où vous allez que vous pouvez respirer, nuancer, ralentir, regarder le jury, reprendre une phrase autrement si besoin.
La mémoire, paradoxalement, est ce qui vous évite d’être prisonnier.
[Pour le Grand Oral, la memoria ne consiste pas forcément à apprendre un texte entier mot pour mot. En pratique, très peu d’élèves parviennent à mémoriser deux présentations longues dans leur totalité, puisqu’il faut préparer deux questions. Le plus important est donc de retenir un fil directeur : un ordre d’idées, un enchaînement d’arguments, quelques chiffres, quelques notions, quelques formulations d’appui. Autrement dit, mieux vaut connaître solidement son chemin que vouloir réciter parfaitement tout son texte. Je ne vous propose pas ici d’extrait vidéo pour illustrer ce point, tout simplement parce qu’on trouve très peu de séquences vraiment utiles montrant quelqu’un parler longuement sans notes, et que cela deviendrait vite pénible à regarder.]
Ce que ces quatre règles changent concrètement pour vous
À ce stade, vous pouvez retenir une chaîne très simple.
Avec l’inventio, vous trouvez la matière.
Avec l’elocutio, vous choisissez la manière.
Avec l’actio, vous donnez de la présence.
Avec la memoria, vous rendez l’ensemble praticable.
Si l’une de ces dimensions manque, l’oral souffre.
Sans inventio, vous parlez creux.
Sans elocutio, vous parlez mal.
Sans actio, vous parlez mort.
Sans memoria, vous ne parlez pas ou vous parlez pour ne rien dire.
Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir raison. Il faut encore que cette raison puisse prendre forme, tenir debout, et arriver jusqu’à l’oreille du jury sans s’étrangler en chemin.
Conclusion
Le Grand Oral vous donne une étrange mission : écrire pour parler, et parler pour convaincre.
Pour y parvenir, il ne suffit pas d’avoir appris son cours ni d’avoir du bagout. Il faut trouver de bons appuis, choisir la bonne langue, porter sa parole, et la connaître assez pour qu’elle devienne respirable.
C’est à cela que servent l’inventio, l’elocutio, l’actio et la memoria.
Et si tout cela vous paraît beaucoup, rassurez-vous : c’est beaucoup. Mais c’est précisément parce que c’est beaucoup que cela peut vous faire grandir.
Je vous le dis : on n’attend pas de vous la perfection. On attend qu’au moment de parler, vous ne soyez plus seulement un élève qui récite, mais quelqu’un qui conduit sa parole.
Quelqu’un qui sait où il va.
Quelqu’un qui sait comment le dire.
Quelqu’un qui ose enfin l’incarner.


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