Grand Oral : le logos, le pathos et l’ethos

 

Il y a eu un moment politique que les plus jeunes d'entre-vous n'ont pas connu mais qui a transformé en trois minutes un candidat de second choix en président potentiel. C'est le moment: "Moi, président". Pour les amateurs de figure du style, une belle anaphore...
Il n'aura pas tenu tant de ses promesses que cela, ce candidat...
Comme quoi, la rhétorique, ce n'est pas l'art d'être honnête, c'est l'art de convaincre. 
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Jeunes gens,

Sous mon masque à bec, j’ai vu des avocats plaider comme on fabrique des bijoux de grande valeur, des députés tonner comme des cascades qui dévalent les rochers, des professeurs parler juste sans jamais hausser la voix, et des bavards échouer par excès d’eux-mêmes. La parole publique a ses prestiges, ses impostures, ses fulgurances, et ses petits cimetières.

Pour le Grand Oral, on vous demande quelque chose d'apparemment redoutable (détendez-vous quand même) et de très beau à la fois : ne pas seulement parler, mais devenir orateurs pendant quelques minutes. Pas des perroquets bien peignés. Des orateurs.

Or, depuis l’Antiquité, trois forces reviennent dès qu’on cherche à comprendre pourquoi une parole emporte l’adhésion : le logos, le pathos et l’ethos.

Le logos, c’est la solidité de ce que vous dites.

Le pathos, c’est l’émotion que vous mettez en circulation.

L’ethos, c’est l’image que vous donnez de vous-même.

Quand ces trois dimensions s’accordent, la parole prend. Quand l’une manque, l’édifice boîte. Quand les trois font défaut, il reste ce que l’école produit parfois de plus triste : un discours d'accueil de chef d'établissement.


Pourquoi ces trois notions sont au cœur du Grand Oral

Être éloquent, ce n’est pas parler beaucoup. 

Sinon, les repas de famille, enfin de ma famille, seraient des académies de génie... 

Être éloquent, c’est produire une parole qui agit sur ceux qui l’écoutent.

Une parole qui fait comprendre.

Une parole qui fait sentir.

Une parole qui fait croire qu’elle vient de quelqu’un qui mérite d’être écouté.

Autrement dit, une parole qui tient par sa logique, mais aussi par sa charge affective... mais aussi par la figure de celui qui la porte.

Le Grand Oral se situe exactement là. On ne vous demande pas une dissertation récitée. On vous demande une parole vivante, construite, adressée.

C’est pourquoi ces trois notions ne sont pas un luxe théorique. Le logos, le pathos et l'ethos. Elles sont le moteur même de l’épreuve.


Le logos : donner à votre parole une colonne vertébrale

Le logos, c’est d’abord le raisonnement. La capacité à articuler des idées, à faire apparaître un lien entre une question, des arguments, des exemples et une conclusion.

Vous pouvez avoir de l’énergie, du charme, du souffle, et pourtant rater votre oral si l’ensemble de votre propos ressemble à un grenier après tempête. Le jury doit sentir qu’il y a un fil. Il doit pouvoir vous suivre. Il doit comprendre pourquoi vous êtes parti de là, pourquoi vous passez par ici, et pourquoi vous arrivez enfin à cette idée-là.

Le logos, c’est donc la charpente.

Cela ne signifie pas que le Grand Oral doive ressembler à une dissertation en costume sombre. Au contraire. Il faut créer quelque chose de plus qu’un simple exposé scolaire, quelque chose qui montre du travail, du cœur, et une vraie construction.

Au fond, le logos vous oblige à répondre à trois questions très concrètes.

Pourquoi est-ce que je parle de ce sujet ?

Quelle idée je veux faire admettre ?

Par quels arguments est-ce que j’y conduis mon auditoire ?

Un bon logos n’est pas forcément compliqué. Il est lisible. Il tient debout. Il fait sentir que votre pensée avance, et qu’elle n’avance pas au hasard.

J’oserai même cette image, moi qui ai fréquenté des amphithéâtres où l’on disséquait aussi bien les corps que les raisonnements : le logos, c’est le squelette du discours. Sans lui, le reste s’affaisse.


Le pathos : faire entrer l’auditeur dans votre question

Le pathos, voilà le mot qui inquiète les pédagogues austères et ravit les vrais orateurs. Il s’agit de la dimension émotionnelle du discours. 

Attention : émotion ne veut pas dire larmes obligatoires, trémolo humide et regard perdu vers l’infini. Il ne s’agit pas de fabriquer du mélodrame. Il s’agit de rappeler qu’un auditoire n’est pas un pur cerveau sur pattes. Il écoute avec ses souvenirs, l'auditoire, ses jugements, ses peurs, ses sympathies, ses irritations.

Une bonne entrée en matière n’informe pas seulement. Elle accroche.

Et, sur ce point, les exemples d’anciens élèves que je vais vous livrer ne tombent pas à plat. Ils fonctionnent parce qu’ils forcent le jury à se positionner.

Voici le premier, conservé tel quel.


Irène SES

Quand on pense être un bon élève, intelligent, cultivé, promis à un grand avenir, on peut être tenté d’intégrer une école privée…

Mais, il faut être lucide : plus que de l’intelligence et de la motivation, ce qu’il faut surtout pour entrer dans ces écoles, c’est de l’argent.

Pourquoi cela fonctionne-t-il ? Parce que l’entrée commence par flatter un imaginaire scolaire très répandu — celui du bon élève promis à l’ascension — avant de le casser net avec le mot décisif : l’argent. Le contraste est efficace. Le jury comprend immédiatement l’enjeu.


Deuxième exemple.

Sahra SES/AMC anglais

Etes-vous sûrs qu’il n’y a pas de sociopathes ou de psychopathes dans votre entourage?

Dans votre monde à vous… qui est un sociopathe et qui est un psychopathe?

Là encore, cela ne tombe pas à plat. Pourquoi ? Parce que personne ne peut rester neutre devant une telle question. Elle installe une gêne, une curiosité, presque un petit soupçon. Le jury est pris.

Votre but n’est pas forcément de plaire tout de suite. Votre but, c’est de réveiller.

Le cours donne aussi un exemple au milieu d’un oral, avec Amel. Je le reprends tel quel.


Troisième exemple

Amel SES

Le capital économique…

Evidemment que suivant les conditions de travail, l’environnement de travail, mais aussi les revenus, un élève sera plus privilégié qu’un autre. Moi par exemple, alors que j’y était admise, je n’ai pas pu me rendre aux oraux de Sc.Po. Bordeaux parce que ma famille n’en avait pas les moyens.

C’est violent.

Mais cette violence économique, je l’avais subie avant, quand en préparant ces oraux, en consultant leur site, je suis tombé sur la phrase : « si vous avez fait des voyages, n’hésitez pas à faire part de vos expériences ».

Quand on est pauvre, on ne fait pas de voyage… Et on n’a pas d’expérience à partager.

Ici, cela fonctionne pour plusieurs raisons.

D’abord, il y a le “je”. Ensuite, il y a les phrases courtes. Enfin, il y a cette chute qui tombe comme une sentence. Le passage n’est pas plat parce qu’il n’est pas purement théorique : il fait sentir concrètement l’inégalité dont il parle.

Il faut donc retenir ceci : si votre parole ne fait jamais rien sentir, elle risque d’être comprise sans être retenue.


L’ethos : ce que votre personne raconte avant même que vous ayez terminé votre phrase

L’ethos, c’est l’image que vous donnez de vous-même.

Voilà une vérité que l’école aime parfois feindre d’ignorer : on n’écoute pas seulement une idée, on écoute aussi quelqu’un.

Le Grand Oral ne juge pas uniquement des connaissances. Il reçoit une présence.

Cette présence passe par le corps, par la posture, par l’attitude, par la manière de se tenir, mais aussi par le ton général de la parole.

Certains d’entre vous voudront apparaître sérieux, engagés, graves.

D’autres voudront sembler ironiques, vifs, décalés... On a le droit. C'est prendre un risque mais, comme en finance, un risque, ce peut être rentable. 

Et d’autres encore seront plus retenus, plus sobres, et devront construire non pas un personnage spectaculaire, mais une crédibilité tranquille.

Surtout le point essentiel, ici, est de ne pas jouer contre soi. On est qui on est et joue qui on est. 

On peut travailler son image. Mais on ne doit pas se déguiser en quelqu’un d’autre... Ou alors vous avez beaucoup d'entrainement pour le faire. 

C’est ce que montrent bien cette sortie d’oral que je vous propose.

Dans le cas d’Amel, la sortie cherche à produire quelque chose de combatif. Elle veut finir grande, déterminée, presque en lutte après avoir montré qu'il y avait des inégalités, mieux des injustices.

Amel

J’ai commencé par dire qu’il ne fallait pas se baser sur son expérience personnelle. 

Mais elle est là, dans ma tête mon expérience personnelle, et elle me dit que Bourdieu a raison, que les classes sociales existent, ou qu’au moins une existe, celle du haut, celle des dominants… 

Elle me dit en tout cas que quelque chose ne va pas et que ça ne peut pas continuer comme ça… Elle me dit que je ne peux pas laisser cela continuer comme ça.

L’ethos, c’est cela : une parole qui laisse voir un tempérament crédible.


Ce que cela change pour vous, concrètement

À ce stade, retenez les trois verbes.

Le logos vous dit : construisez.

Le pathos vous dit : touchez.

L’ethos vous dit : apparaissez.

Un oral faible est souvent un oral où une seule de ces dimensions existe.

Il y a des discours tout en logos : intelligents, mais glacés comme une salle des profs un lundi de novembre.

Il y a des discours tout en pathos : ça vibre mais rapidement cela rencontre le vide... Et des vibrations dans le vide ne font pas d'émotion.

Il y a des discours tout en ethos : on sent une personnalité, mais on se demande au bout de trois minutes où elle voulait en venir.

Le Grand Oral, lui, demande l’équilibre.

Il faut de la pensée, de l’adresse, et une figure.

C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi certains élèves sont déçus de leur prestation. Ils croyaient avoir été bons parce qu’ils avaient de l’aisance. Mais l’aisance n’est pas un raisonnement. D’autres pensaient être solides parce qu’ils connaissaient leur cours. Mais savoir n’est pas encore persuader.

L’éloquence n’est pas un supplément décoratif. C’est l’art de faire travailler ensemble ces trois dimensions.

Le Grand Oral ne vous demande pas de devenir Cicéron sous anxiolytiques, ni Desproges* avec dossier Parcoursup. Il vous demande quelque chose de plus accessible, et peut-être de plus difficile : faire entendre une pensée qui soit à la fois construite, sensible et incarnée.

Voilà pourquoi le logos, le pathos et l’ethos ne sont pas des mots de vieux grammairiens en toge. Ce sont trois leviers très concrets.

Le logos donne au discours sa nécessité.

Le pathos lui donne sa prise sur l’auditeur.

L’ethos lui donne un visage.

Et quand vous comprenez cela, vous cessez peu à peu de réciter. Vous commencez à parler.


* Pour un exemple de Desproges... 




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