Les trois visages de l’égalité : petite dissection d’une grande promesse

 

Un e image qu'on retrouve souvent... Je l'aime bien. Je la prends moi-aussi.


Le mot égalité a l’air d’un mot simple. C’est un mot qui se tient droit, qui se prononce bien, qui rassure les foules et donne bonne conscience aux régimes politiques. On l’agite dans les discours comme on secoue un drapeau propre. Pourtant, dès qu’on s’en approche, l’animal devient moins docile.

Car enfin, de quelle égalité parle-t-on ?

Veut-on que tout le monde soit traité de la même manière par la loi ? Veut-on que chacun dispose des mêmes conditions matérielles d’existence ? Veut-on que tous aient les mêmes chances d’accéder aux positions les plus valorisées de la société ?

Ces trois idées ont un air de famille. Elles ne disent pourtant pas la même chose.

Et c’est là que commence l’intérêt du sujet : l’égalité n’a pas une seule signification.


L’égalité des droits : la fin des privilèges

La première forme d’égalité, la plus ancienne dans les démocraties modernes, c’est l’égalité des droits.

Son idée est limpide : la loi doit être la même pour tous. Aucun individu, aucun groupe, aucune naissance, aucune caste ne doit garantir des privilèges particuliers. On ne doit pas avoir plus de droits parce qu’on est noble, riche, homme, bien né, bien placé, ou parce qu’un ancêtre a eu le bon goût de fréquenter le pouvoir.

Historiquement, cette conception s’impose avec la remise en cause des sociétés d’ordres. Dans la tradition issue de la Révolution française, il ne s’agit pas de donner à chacun la même richesse ou le même destin, mais de faire tomber les barrières juridiques qui séparaient les individus.

L’égalité des droits, c’est donc d’abord une égalité devant la loi.

Sur le papier, c’est considérable. C’est même une conquête essentielle. Sans elle, pas de citoyenneté commune, pas de liberté civile digne de ce nom, pas de justice impartiale.

Mais l’affaire a ses limites.

Car on peut être égaux en droit et vivre dans des mondes sociaux qui n’ont rien de comparable. On peut avoir les mêmes droits formels et, pourtant, ne pas avoir les mêmes ressources pour en faire quelque chose. Avoir théoriquement le droit de réussir ne signifie pas disposer concrètement des moyens d’y parvenir.

Autrement dit, l’égalité des droits est nécessaire. Elle n’est pas toujours suffisante.


L’égalité des situations : réduire les écarts réels

C’est ici qu’entre en scène une deuxième conception : l’égalité des situations.

Elle ne porte plus seulement sur les règles du jeu, mais sur les conditions concrètes dans lesquelles vivent les individus. Elle consiste à réduire les écarts de revenus, de patrimoine, d’accès aux soins, à l’éducation, au logement, ou plus largement les différences de conditions matérielles et sociales.

Soyons clairs : il ne s’agit pas forcément de rendre tout le monde identique, comme des soldats de plomb alignés dans une vitrine soviétique. Dans la plupart des cas, il s’agit plutôt de rapprocher les situations, de limiter les inégalités les plus fortes, de rendre la société moins brutale.

Cette recherche passe souvent par l’action publique.

Par exemple, si l’on considère qu’un enfant ne doit pas être condamné par avance parce qu’il est né dans une famille pauvre, alors on met en place une école accessible à tous. Si l’on considère que l’état de santé ne doit pas dépendre uniquement du revenu, alors on développe des systèmes de soins financés collectivement. Si l’on estime que des écarts trop grands menacent la cohésion sociale, alors on accepte des prélèvements obligatoires pour financer des services publics et des transferts sociaux.

L’égalité des situations repose donc sur une idée assez simple, mais politiquement explosive : une société peut corriger par des politiques publiques ce qu’elle produit spontanément comme écarts sociaux.

Évidemment, cela suppose de prélever, de redistribuer, d’organiser, parfois de contraindre. Et c’est précisément pour cette raison que cette conception ne fait pas l’unanimité. Certains y voient une condition de la justice. D’autres, une atteinte excessive à la liberté ou à la responsabilité individuelle.

Le débat commence là, et il n’a jamais vraiment cessé.


L’égalité des chances : rendre la compétition moins truquée

Troisième figure : l’égalité des chances.

Elle part d’un constat plus subtil. Même si les droits sont égaux, même si l’on réduit une partie des écarts matériels, l’accès aux positions sociales les plus recherchées reste souvent inégal. Certains enfants entrent dans la vie avec des livres, des réseaux, des habitudes culturelles, un logement stable, des parents qui connaissent les codes scolaires. D’autres entrent avec le bruit, la fatigue, l’inquiétude, parfois le mépris.

Dire que tous peuvent réussir ne suffit donc pas.

L’égalité des chances vise à faire en sorte que l’origine sociale, le sexe, le handicap, le lieu de résidence ou d’autres caractéristiques ne déterminent pas à l’avance les trajectoires possibles. En principe, chacun doit pouvoir accéder aux ressources rares et socialement valorisées — la réussite scolaire, certains emplois, certaines responsabilités — sans être handicapé par ce qu’il n’a pas choisi.

Cette logique peut conduire à donner davantage à ceux qui ont moins au départ. Non par favoritisme, mais pour compenser un désavantage initial.

Voilà pourquoi l’égalité des chances ne consiste pas toujours à traiter tout le monde exactement de la même façon. Dans certains cas, elle suppose au contraire des mesures ciblées : des moyens supplémentaires pour certains établissements, des dispositifs d’accompagnement, ou encore des politiques temporaires destinées à corriger des discriminations persistantes.

C’est ce qu’on appelle parfois la discrimination positive ou l’action positive : favoriser temporairement certains groupes désavantagés afin de rapprocher les chances réelles.

Ici encore, la discussion est vive. Les uns y voient une nécessité pour corriger des inégalités anciennes et profondes. Les autres dénoncent une rupture avec l’idéal d’un traitement identique pour tous.

Comme souvent en matière de justice sociale, la belle évidence du principe se brouille dès qu’il faut le traduire en mesures concrètes.


Trois égalités, trois logiques

Le plus important est peut-être de comprendre ceci : ces trois formes d’égalité ne se confondent pas.

L’égalité des droits demande que la loi soit la même pour tous.

L’égalité des situations cherche à réduire les écarts de conditions de vie.

L’égalité des chances veut que l’accès aux positions sociales ne soit pas verrouillé par l’origine ou par des discriminations.

On peut défendre l’une avec ferveur et rester plus hésitant sur les autres. On peut aussi considérer qu’elles sont complémentaires. Mais on ne peut pas les mélanger sans précaution.

Car les politiques qu’elles impliquent ne sont pas toujours identiques, ni même toujours compatibles.

Traiter tout le monde exactement de la même manière peut sembler conforme à l’égalité des droits, mais insuffisant pour l’égalité des chances. Redistribuer massivement peut favoriser une plus grande égalité des situations, tout en suscitant des critiques au nom de la liberté individuelle. Aider davantage certains groupes peut renforcer l’égalité des chances, tout en donnant à d’autres le sentiment d’une rupture de l’égalité de traitement.

L’égalité, autrement dit, n’est pas un bouton sur lequel on appuie. C’est un arbitrage permanent entre plusieurs idéaux qui ne se laissent pas toujours réconcilier dans la bonne humeur.


Pourquoi c’est important

Dans les sujets de sciences économiques et sociales, il faut donc se méfier des mots trop polis.

Quand on vous parle d’égalité, la première question à poser n’est pas : « suis-je pour ou contre ? » Ce serait une façon assez paresseuse de penser, et la paresse intellectuelle est une maladie répandue, quoique rarement remboursée.

La vraie question est : de quelle égalité parle-t-on ?

Parle-t-on d’égalité devant la loi ?

D’égalité des conditions de vie ?

D’égalité d’accès aux positions sociales ?

C’est seulement après cette clarification que la discussion devient sérieuse.

Et c’est à ce moment-là, seulement, que l’on peut commencer à parler de justice sociale sans transformer le débat en foire aux slogans.

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