Pourquoi étudier la justice sociale ?

 

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Imaginez une scène d’une banalité dominicale : un gâteau encore tiède sur la table, six convives autour, des regards d’une intensité que l’on ne réserve d’ordinaire qu’aux héritages, aux places de parking et aux derniers jours de paix civile.

Le gâteau est là. Il est superbe. Il est désirable. Et la question tombe, simple comme une lame : comment le partager ?

Premier réflexe : on coupe en six parts égales. Six personnes, six parts. C’est net, c'est propre... C'est géométrique... C'est même symétrique et l'on aime la symétricité. Une justice de compas et de règle. Une justice de professeur de mathématique. On appellera cela une solution égalitaire, ou même strictement égalitaire : chacun reçoit autant que les autres.

C’est séduisant. Et souvent, c’est ce qu’on fait.

Mais à peine le couteau s’approche-t-il de la pâte que les objections fusent.

Car enfin, tous n'ont pas fourni le même effort.

 Il y a celui qui a cassé les œufs, celui qui a surveillé la cuisson, celui qui a coordonné les opérations comme un petit ministre du fouet, celui qui a apporté le moule, et puis celui qui, pendant ce temps, a étudié.

Faut-il alors partager selon la contribution de chacun ? Selon l’effort ? Selon le mérite ?

Et ce n’est pas fini.

On peut soutenir une autre idée : partager non pas selon ce que chacun a fait, mais selon ce dont chacun a besoin. Celui qui a très faim, celui qui grandit, celui qui n’a pas mangé depuis ce matin, doivent-ils recevoir davantage ? Ce ne serait plus l’égalité stricte, mais une recherche d’équité.

À cet instant, le gâteau cesse d’être un dessert. Il devient une leçon de philosophie politique.

Car derrière cette scène presque ridicule se cache une question immense : qu’est-ce qu’une répartition juste ?

Donner la même chose à tout le monde paraît juste. Récompenser davantage celui qui a le plus contribué paraît juste aussi. Aider davantage celui qui en a le plus besoin peut sembler juste, lui aussi.

Mince ! (Parce que je suis poli)

C’est bien là le problème, ou la beauté de l’affaire : plusieurs conceptions du juste peuvent s’opposer sans qu’aucune ne s’impose immédiatement comme une évidence.

Ajoutons encore un peu de réel dans la pâte.

Supposons que celui qui n’a pas aidé n’ait pas pu le faire. Supposons qu’on ne lui ait pas laissé de place. Supposons qu’il n’ait ni les connaissances, ni les moyens matériels, ni les mêmes capacités que les autres. Supposons encore que celui qui n’a rien apporté financièrement soit simplement dépourvu d’argent.

Dans ce cas, partager à parts égales n’a plus exactement le même sens. Récompenser le seul mérite non plus. La justice sociale devient plus complexe dès que l’on regarde autre chose que le résultat visible. Elle oblige à examiner les situations de départ, les opportunités réelles, les handicaps, les ressources et parfois même les règles du jeu elles-mêmes.

Voilà pourquoi il faut étudier la justice sociale.

Parce qu’une mauvaise répartition d’un simple gâteau peut déjà produire des frustrations. Alors, à l’échelle d’un pays, lorsque l’on parle des richesses créées, des revenus, des impôts, des aides, des services publics, des retraites, de l’école, de la santé ou du chômage, on devine que l’enjeu devient autrement plus sérieux.

Dans une société, le « gros gâteau » que l’on observe le plus souvent, c’est le PIB, c’est-à-dire la richesse nouvelle créée sur un territoire en une année. Ce n’est pas toute la vie sociale, loin de là, mais c’en est une mesure centrale. Ensuite vient la grande querelle des humains : comment répartir ce qui est produit ?

Qui doit recevoir quoi ? En fonction du travail fourni ? De la propriété ? Des besoins ? De l’âge ? De la situation sociale ? Du handicap ? Du mérite supposé ? De l’égalité des droits ? De l’égalité des chances ? De l’égalité réelle des conditions ?

Étudier la justice sociale, c’est donc apprendre à poser correctement ces questions, à distinguer égalité et équité, à comprendre le rôle de la redistribution, des services publics, de la protection sociale et de la lutte contre les discriminations.

C’est aussi comprendre qu’il n’existe pas une réponse unique, tombée du ciel avec tampon officiel et signature des anges comptables. Les sociétés débattent de la justice sociale parce qu’elles n’accordent pas toutes la même importance au mérite, aux besoins, à la liberté, à l’égalité ou à la solidarité.

Autrement dit, étudier la justice sociale, ce n’est pas apprendre une morale toute faite. C’est apprendre à penser un désaccord fondamental sans se contenter de cris, de slogans ou d’indignations de comptoir.

Et en ces temps où l’on s’écharpe pour un oui, pour un non, pour une réforme, pour une taxe, pour une allocation ou pour la place d’un pauvre dans les statistiques, ce n’est pas un luxe.

C’est une nécessité.

Car derrière la justice sociale, il y a toujours plus qu’un partage : il y a une certaine idée de la dignité humaine, de la cohésion d’une société et du monde que l’on accepte — ou non — de laisser à ceux qui arrivent après nous.


Birdy Doc

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