Se croire au centre de la pyramide (petite réflexion sur l'identification subjective)

 

Quelle représentation est la plus proche de la réalité ? Quelle représentation est la plus proche de ce qu'il y a dans la tête des gens ?


Il y a dans la vie sociale une petite comédie française qui ne manque jamais de charme. Presque tout le monde se dit de la classe moyenne. C’est pratique, la classe moyenne. On peut s’y abriter avec une certaine élégance. Ce n’est ni la honte d’en bas, ni l’embarras d’en haut. C’est le salon tempéré de la conscience sociale. C'est... rassurant... la classe moyenne. 

Pour la suite de mes propos, je vais m’appuyer sur une étude du CEPREMAP (lien) consacrée à la manière dont les individus perçoivent leur positionnement dans la structure sociale, et à la manière dont ils se représentent cette même structure sociale.

Or, quand les gens parlent de la société française dans son ensemble, ils n’en parlent pas comme d’un vaste pays de classes moyennes. Ils la voient plutôt comme une pyramide : une base large, beaucoup de monde en bas, puis des étages de plus en plus étroits à mesure qu’on monte.

Autrement dit, chacun se place volontiers au milieu, mais beaucoup imaginent l’ensemble du pays comme profondément inégalitaire.

C’est ce décalage qui est intéressant.

D’un côté, il y a la manière dont chacun se raconte sa propre place. De l’autre, il y a la manière dont chacun se représente la société tout entière. Et entre les deux, il y a un écart. Un écart... important. Comme si l’on disait : moi, je suis au centre ; mais autour de moi, le monde penche... vers le bas.

Au fond, cela nous apprend une chose assez simple : la société n’est pas seulement une affaire de revenus, de professions ou de catégories statistiques. Elle est aussi une affaire de perception. Elle existe dans les chiffres, bien sûr, mais elle existe aussi dans les têtes.

Et ce que les gens ressentent compte énormément. La place que l’on croit occuper pèse parfois plus psychologiquement que la place que l’on occupe réellement. On peut avoir des revenus différents, des parcours différents, des métiers différents, et pourtant partager la même impression générale : celle d’un pays où les inégalités dominent le paysage. On peut avoir aussi les mêmes revenus que son voisin, les mêmes conditions patrimoniales et se croire, se percevoir, dans des positions plus fragilisées. 

C’est un point important. Ce qui compte plus que le revenu, c’est la façon dont chacun ressent sa propre place.

Voilà pourquoi la société ne se résume pas aux chiffres. Ce n’est pas seulement une question de possession ou de niveau de vie. C’est aussi une question de regard, de comparaison et de sentiment d’injustice.

Lorsqu’une société est perçue comme très inégalitaire, il se passe rarement des choses très tendres. La colère monte plus facilement contre les écarts entre les riches et les pauvres. La défiance envers les élites se renforce. Les discours qui accusent ceux d’en haut de parler beaucoup et d’agir peu trouvent un terrain plus favorable. Mais les discours qui accusent ceux d'en bas d'être des profiteurs d'argent public qui fragilisent les contributeurs du milieux, eux-aussi, trouvent un terrain favorable. 

Là encore, il faut rester mesuré. Cela ne signifie pas que tout le monde pense la même chose, ni que toute critique des élites, par exemple, relève du même mouvement. Mais il existe bien une cohérence : plus la société paraît inégalitaire, plus la colère sociale et la méfiance politique deviennent fortes.

C’est peut-être cela, au fond, le cœur du sujet. Ce n’est pas seulement la structure sociale telle qu’elle est ; c’est la structure sociale telle qu’elle est vécue, racontée, imaginée.

Car l’être humain ne vit jamais dans une société purement objective. Il vit dans une société interprétée. Il habite des chiffres, certes, mais aussi des symboles. Il ne se contente pas de gagner plus ou moins ; il compare, il ressent, il anticipe, il redoute. Il se demande s’il monte, s’il descend, ou s’il tient simplement debout pendant que le plancher grince.

Et c’est peut-être pour cela que tant de gens continuent à se dire de la classe moyenne. Non parce que cette formule décrit toujours avec précision leur situation, mais parce qu’elle reste un refuge. Une manière de se tenir à distance des mots qui blessent : pauvre, privilégié, relégué, dominant. La classe moyenne, c’est parfois moins une case exacte qu’un lieu de repli symbolique.

Mais pendant que chacun cherche ce milieu rassurant, l’image générale du pays, elle, se durcit. Elle devient plus verticale, plus lourde, plus inégalitaire. Comme si le "centre moyen" demeurait dans les mots, tandis que la fracture gagnait les esprits.

Et derrière cela, il y a peut-être aussi autre chose : la peur du déclassement.

Car si tant de gens se disent de la classe moyenne tout en voyant subjectivement une société en pyramide, ou parfois presque en sablier, cela veut peut-être dire qu’ils ne regardent pas seulement la société telle qu’elle est. Ils regardent aussi ce qui pourrait leur arriver.

Voir beaucoup de monde en bas, c’est aussi imaginer qu’on pourrait y tomber. C’est sentir que sa place n’est pas complètement assurée. Que le milieu n’est pas un socle solide, mais parfois un équilibre fragile.

Parler de déclassement, c’est parler du moment où l’on a le sentiment de descendre, ou de risquer de descendre, par rapport à ses parents, à son parcours, à ses efforts ou à l’idée que l’on se faisait de son avenir.

Autrement dit, la représentation inégalitaire de la société ne dit pas seulement quelque chose des écarts sociaux. Elle dit aussi quelque chose des inquiétudes sociales. Elle parle moins d’une place fixée une fois pour toutes que de la peur de perdre sa place.

Et peut-être est-ce cela, au fond, qui rend la question si sensible : les gens ne voient pas seulement des pauvres en bas et des riches en haut. Ils voient aussi, confusément, la possibilité de glisser... Vers le bas. On a beaucoup moins peur de s'élever. 

Alors il faut peut-être retenir ceci : une société tient autant à sa réalité qu’à la manière dont elle se perçoit. Et quand l’image collective devient plus sombre, plus pyramidale, plus inquiète, cela produit des effets bien réels dans la vie politique et dans la vie commune.

Au fond, beaucoup de gens se disent encore au milieu. Mais ils regardent autour d’eux un monde qu’ils sentent de moins en moins équilibré.

Et c’est souvent ainsi que commencent les grandes nervosités sociales... 


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