La diversité des configurations familiales et les trajectoires sociales
Jusqu’ici, dans nos explications de la mobilité sociale et de ses freins, on a beaucoup parlé des ressources familiales.
Le revenu. Le capital culturel. Les réseaux sociaux... Avec Bourdieu.
Les stratégies scolaires. Les calculs coûts / avantages / risques avec Boudon.
Très bien.
Mais les sociologues regardent aussi autre chose : la manière dont les familles sont organisées concrètement.
Autrement dit : les configurations familiales.
Et attention ici à un énorme contresens.
Le sujet n’est pas de dire qu’il existerait des “bonnes” et des “mauvaises” familles.
La sociologie ne distribue pas des trophées de perfection familiale à l’entrée des supermarchés.
L’idée est plus simple.
Certaines configurations familiales peuvent modifier les conditions dans lesquelles les enfants grandissent, étudient et construisent leurs trajectoires scolaires.
En réalité, les configurations familiales montrent quelque chose d’important : les capitaux familiaux ne produisent pas automatiquement les mêmes trajectoires sociales.
Leur effet dépend aussi des conditions concrètes dans lesquelles ces ressources sont transmises et mobilisées.
Deux familles peuvent voir le même revenu mais ne pas produire les mêmes trajectoires selon la manière dont elles sont configurées.
Et c’est précisément ce qui intéresse des sociologues comme Bernard Lahire.
Parce que Lahire s’intéresse aux conditions concrètes de la socialisation :
qui est présent à la maison ;
qui aide pour les devoirs ;
qui transmet certaines habitudes culturelles ;
qui connaît le fonctionnement de l’école ;
qui a le temps ;
qui possède certains réseaux.
Autrement dit : les capitaux ne circulent jamais “tout seuls”.
Leur transmission dépend aussi des conditions concrètes de la vie familiale.
Et c’est là que les configurations familiales deviennent importantes.
D’abord, certaines configurations familiales peuvent transformer les conditions matérielles d’existence.
Et là, on retrouve des idées proches de celles de Pierre Bourdieu.
Parce que les inégalités scolaires ne viennent pas seulement des talents individuels.
Elles dépendent aussi des ressources économiques dont disposent les familles au quotidien.
Prenons l’exemple des familles monoparentales.
Lorsqu’un seul parent élève un enfant, il doit souvent gérer seul :
— le travail ;
— les tâches domestiques ;
— l’organisation quotidienne ;
— et le suivi scolaire.
Le temps manque parfois... On en reparlera.
L’argent aussi, manque parfois.
Et cela peut conduire à une forme d’appauvrissement relatif :
revenus plus faibles ;
logements plus petits ;
fatigue plus importante ;
instabilité résidentielle parfois.
Évidemment, cela ne signifie pas qu’un enfant de famille monoparentale est condamné à l’échec scolaire.
Heureusement.
Mais statistiquement, certaines contraintes matérielles peuvent peser davantage sur les trajectoires scolaires.
Même logique pour certaines familles nombreuses.
Les ressources familiales ne sont pas infinies.
L’argent, l'espace privé, un ordinateur… tout cela se partage.
Financer des études longues pour plusieurs enfants peut devenir plus compliqué.
Et cela peut influencer les choix d’orientation.
Là, on retrouve davantage les analyses de Raymond Boudon.
Les familles évaluent les coûts, les risques et les bénéfices des études en fonction de leurs ressources.
Une orientation longue peut sembler accessible pour certaines familles.
Pour d’autres, elle paraît plus risquée économiquement.
Pas forcément parce que les élèves ont moins de capacités.
Mais parce que les contraintes ne sont pas les mêmes.
Et ça, c’est important.
Parce qu’on imagine parfois les choix scolaires comme des décisions purement individuelles.
Comme si chacun remplissait Parcoursup seul, dans une grande aventure intérieure et méritocratique.
En réalité, les choix scolaires dépendent aussi des conditions matérielles dans lesquelles vivent les familles.
Mais la famille ne transmet pas seulement de l’argent.
Heureusement d’ailleurs.
Sinon les repas de famille ressembleraient uniquement à des réunions de comptables sous tension.
La famille transmet aussi des habitudes, des façons de parler, de travailler, de voir l’école et de se projeter dans l’avenir.
Autrement dit : elle participe à la socialisation des enfants.
Et là, les analyses de Bourdieu et de Bernard Lahire se complètent très bien.
Bourdieu insiste sur la transmission du capital culturel :
— les habitudes de lecture ;
— la maîtrise du langage ;
— le rapport à l’école ;
— la confiance face aux institutions scolaires ;
— la connaissance des filières.
Mais Lahire montre quelque chose d’essentiel :
la transmission dépend aussi des conditions concrètes de la vie familiale.
Le capital culturel ne se transmet pas automatiquement.
Il faut du temps.
De la stabilité.
Des interactions régulières.
Une certaine organisation familiale.
Et les configurations familiales peuvent justement modifier ces conditions de socialisation.
Prenons la taille de la fratrie.
Dans certaines familles nombreuses, le temps disponible pour chaque enfant peut être plus limité.
Le suivi scolaire individualisé aussi.
Et puis il peut y avoir des différences selon la place occupée dans la fratrie.
L’aîné, par exemple, peut parfois servir de “test grandeur nature” pour les parents face au système scolaire.
Mais les frères et sœurs peuvent aussi jouer un rôle important dans la socialisation.
Parfois, ce sont eux qui transmettent certaines informations, certaines habitudes scolaires ou certaines ambitions.
Et cela change les conditions de transmission culturelle.
J'espère n'inquiter personne mais certaines études [1] montrent un avantage moyen des aînés et donc, symétriquement, une réussite scolaire ou un niveau de diplôme souvent un peu plus faible chez les cadets.
Mais c’est un effet statistique moyen, pas une règle individuelle.
Une autre logique pour certaines familles recomposées.
Une recomposition familiale peut entraîner des changements importants :
— déménagements ;
— nouveaux repères ;
— nouvelles règles ;
— nouveaux rapports éducatifs ;
— nouveaux équilibres affectifs.
Et là, je prends volontairement une formule un peu forte : cela peut parfois produire une forme de “choc culturel” ou de “choc cognitif” pour les enfants.
Pas au sens d’un traumatisme automatique.
Mais au sens où ils doivent parfois s’adapter rapidement à de nouvelles habitudes, de nouvelles attentes et de nouvelles façons de vivre.
Là encore, il ne s’agit pas d’un jugement moral.
Simplement de l’idée que les conditions de socialisation peuvent devenir plus complexes ou plus instables.
Et cela peut avoir des effets sur les trajectoires scolaires.
Ne pas oublier le capital social
Enfin, les configurations familiales peuvent aussi jouer sur le capital social.
Parce que les réseaux relationnels des familles comptent aussi.
Un parent peut transmettre des informations sur certaines filières, certains métiers, certains stages ou certains établissements.
Et on peut faire ici une hypothèse sociologique prudente :
dans certaines situations — par exemple après une séparation ou dans certaines configurations monoparentales — une partie des réseaux mobilisables peut parfois s’affaiblir.
Moins de relations disponibles.
Moins d’informations qui circulent.
Moins d’intermédiaires aussi.
Ce n’est pas une loi générale.
Mais c’est un mécanisme possible qu’on peut raisonnablement envisager.
Autrement dit : les configurations familiales peuvent jouer simultanément sur plusieurs formes de capitaux.
Le capital économique.
Le capital culturel.
Et le capital social.
Conclusion
Au fond, c’est ça l’idée essentielle.
Les configurations familiales n’agissent pas directement sur les trajectoires scolaires comme une sorte de mécanique automatique.
Elles modifient plutôt les conditions dans lesquelles les familles transmettent leurs ressources.
Les ressources économiques, d’abord.
Parce que certaines configurations peuvent fragiliser les conditions matérielles d’existence.
Les ressources culturelles ensuite.
Parce que la socialisation dépend du temps disponible, de la stabilité familiale, des habitudes transmises, des interactions quotidiennes et du rapport à l’école.
Et enfin les ressources sociales.
Parce que les réseaux, les informations et les relations disponibles peuvent eux aussi varier selon les configurations familiales.
Autrement dit : les configurations familiales influencent souvent les trajectoires scolaires parce qu’elles modifient les conditions concrètes de transmission des différents capitaux familiaux.
Et c’est exactement ce que montrent ensemble Bourdieu, Boudon et Bernard Lahire.
Bourdieu insiste sur les capitaux transmis.
Boudon sur les calculs et les arbitrages scolaires.
Et Lahire sur les conditions concrètes dans lesquelles cette transmission et ces choix se construisent dans la vie quotidienne.
Alors attention encore une fois :
aucune configuration familiale ne détermine automatiquement un destin.
Des élèves issus de situations familiales difficiles réussissent très bien scolairement.
Des élèves très favorisés peuvent connaître des échecs.
La sociologie ne prédit pas les trajectoires individuelles.
Elle cherche simplement à comprendre pourquoi certaines situations rendent certaines trajectoires plus probables que d’autres.
Les individus font des choix… mais ils ne choisissent jamais complètement les conditions dans lesquelles ils choisissent.
Une phrase très sociologique.
Légèrement vertigineuse aussi.
Et franchement un peu agaçante quand on espérait une explication simple et rapide.
[1] https://shs.cairn.info/revue-informations-sociales-2012-5-page-61?lang=fr



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