La mobilité sociale en France : une mobilité réelle mais surtout de proximité

 

Il n'y en a pas tant que cela des Gatsby. Et ce qui peut être intéressant... Non, je ne dis rien, sinon je vais spoiler.

La mobilité sociale, au fond, c’est assez simple.

On compare la position sociale des enfants à celle de leurs parents — ou plus exactement ici à celle du père... On trouve plus facilement des études par rapport au père.

Quand un individu n’appartient pas au même groupe social que son père, on parle de mobilité sociale intergénartionnelle. .

Dit autrement :
si le père est ouvrier et que le fils devient cadre, il y a mobilité.
Si le père est cadre et que le fils devient cadre, il y a reproduction sociale.

Simple. Enfin… simple au début.

Parce qu’assez vite arrivent les problèmes. Et les sociologues aiment beaucoup les problèmes. C’est même un peu leur métier.



La mobilité peut prendre plusieurs formes

On distingue généralement :

  • la mobilité ascendante : on “monte” dans la hiérarchie sociale ;
  • la mobilité descendante : on “descend” ;
  • la mobilité horizontale : on change de groupe social sans véritable changement de position sociale ;
  • et la mobilité de statut : par exemple quand un salarié devient indépendant.

Et là apparaît immédiatement une difficulté.

Pour savoir si quelqu’un “monte” ou “descend”, encore faut-il savoir comment on classe les groupes sociaux.

Or cette hiérarchie n’a rien d’évident.

L’Insee utilise bien des distinctions entre mobilité ascendante, descendante ou non verticale, mais rappelle aussi que tout dépend de la manière dont on ordonne les catégories sociales.

Autrement dit :
la mobilité sociale, ce n’est pas juste des chiffres.
C’est aussi une convention de classement.

Et les conventions… ça se discute.


Une convention de hiérarchie sociale

Pour travailler simplement, je vous propose la hiérarchie suivante.


Tout en haut : les cadres.

En dessous :

  • les agriculteurs,
  • les indépendants (artisans, commerçants, chefs d’entreprise),
  • les professions intermédiaires.

Et enfin :

  • les employés,
  • les ouvriers.

Mais il faut immédiatement préciser quelque chose d’important : établir une hiérarchie sociale est extrêmement compliqué.

Et ce problème vient en partie des limites mêmes des PCS.

Les catégories sociales regroupent en effet des situations très différentes.

Dans la catégorie des cadres, par exemple, on trouve à la fois un très haut dirigeant d’entreprise et un professeur qui peut parfois gagner moins qu’un technicien très qualifié… 

Chez les indépendants, on peut avoir un petit commerçant en difficulté et un chef d’entreprise multimillionnaire.
Et chez les agriculteurs, les écarts de revenus et de patrimoine sont parfois considérables.

Donc, derrière une même catégorie statistique, les situations sociales réelles peuvent être extrêmement différentes.

C’est pour cela qu’il faut toujours rester prudent lorsqu’on construit une hiérarchie sociale. Les PCS sont des outils très utiles pour observer les grandes tendances de la société, mais elles simplifient nécessairement la réalité.

Prenons un exemple.

Dans beaucoup d’études, on place les agriculteurs au-dessus des ouvriers et des employés dans la hiérarchie sociale. Cela s’explique notamment par leur statut d’indépendant, par la possession éventuelle d’un capital d’exploitation, ou encore par certaines formes d’autonomie professionnelle.

Mais cette convention peut être discutée.

Car de nombreux agriculteurs ont des revenus inférieurs à ceux de certains ouvriers qualifiés ou de certains employés du secteur public.

Autrement dit : selon le critère retenu — revenu, prestige social, diplôme, patrimoine, autonomie professionnelle, stabilité de l’emploi — la hiérarchie peut changer.

Et c’est précisément pour cela qu’il faut toujours expliciter la convention utilisée lorsqu’on parle de mobilité ascendante ou descendante.

Malgré toutes ces limites, la hiérarchie proposée ici reste utile pédagogiquement. Elle permet de visualiser les grandes tendances de la mobilité sociale.

Et parfois, en sociologie, réussir à simplifier sans trop déformer la réalité… c’est déjà une victoire.


Étudions maintenant les enfants d’agriculteurs

Voici la table de destinée correspondant aux enfants d’agriculteurs.


On lit ici que :

  • 17 % des enfants d’agriculteurs deviennent eux-mêmes agriculteurs ;
  • 10 % deviennent cadres ;
  • 25 % deviennent employés ;
  • 25 % deviennent ouvriers.

Donc :

  • la reproduction sociale représente 17 % ;
  • la mobilité sociale représente 83 %.

Jusque-là, tout va bien.

Mais maintenant, essayons de distinguer les différentes formes de mobilité.

Avec la convention de hiérarchie proposée plus haut :

  • les 17 % qui restent agriculteurs relèvent de la reproduction sociale ;
  • les 6 % devenant indépendants et les 17 % devenant professions intermédiaires relèvent d’une mobilité horizontale (on reste sur le même niveau) ;
  • les 10 % devenant cadres connaissent une mobilité ascendante ;
  • les 25 % devenant employés et les 25 % devenant ouvriers connaissent une mobilité descendante.

Ce qui donne :

  • 17 % de reproduction sociale ;
  • 23 % de mobilité horizontale ;
  • 10 % de mobilité ascendante ;
  • 50 % de mobilité descendante.

Mais attention.

Ces résultats dépendent entièrement de la hiérarchie sociale retenue.

Si l’on décidait de placer les agriculteurs au même niveau que les ouvriers, les résultats changeraient immédiatement.

Et c’est précisément l’un des grands problèmes des études de mobilité sociale :
les chiffres paraissent objectifs… mais leur interprétation dépend toujours d’une construction théorique.

Les sociologues appellent cela une convention de classement.
Ça fait très sérieux.
Et pour une fois, ce n’est pas juste pour impressionner les étudiants.


Regardons maintenant l’ensemble des catégories sociales

Quelques résultats sont particulièrement intéressants.


Les enfants de cadres

2 enfants de cadres sur 5 deviennent cadres.

C’est la catégorie où la reproduction sociale est la plus forte.

Et même parmi ceux qui ne restent pas cadres, beaucoup restent proches du sommet de la hiérarchie sociale.

Avec notre convention :

  • un tiers “descend” d’un cran vers les professions intermédiaires ou les indépendants ;
  • un quart descend davantage vers les catégories employés-ouvriers que j'unis en une seule catégorie. Un quart descend vers les employés-ouvriers alors que ces employés-ouvriers globalement représentent 50 % de tous les travailleurs. Je reformule : les enfants de cadres deviennent deux fois moins que la moyenne employés-ouvriers.

On voit donc apparaître, parallèlement à une reproduction sociale forte chez les cadres, ce qu’on appelle une mobilité de proximité.

On ne passe pas massivement de “fils de cadre” à “ouvrier”.

La société française n’est pas un ascenseur qui passe facilement les étages.

Elle bouge. Mais souvent par petits déplacements.


Les enfants d’ouvriers

Arrêtons nous désormais sur les enfants d'ouvriers...

Un tiers devient ouvrier... Je reformule ici aussi : un enfant d'ouvrier à 1,5 fois plus de chances de devenir ouvrier que la moyenne.

Et si l’on considère que les employés et les ouvriers appartiennent au même niveau de la hiérarchie sociale, alors  66 % des enfants d'ouvriers restent sur le même niveau social.

Un quart montent vers les professions intermédiaires, les indépendants ou les agriculteurs.

Et seulement 8 % deviennent cadres.

Or, dans l’ensemble de la population, environ 17 % des individus deviennent cadres. Les enfants d'ouvriers ont deux fois moins de chance de devenir cadre que la moyenne.

L’accès aux positions les plus élevées reste donc très inégal selon l’origine sociale.

Et ça, pour le coup, ce n’est pas simplement une convention.

C’est l’un des résultats les plus robustes de la sociologie de la mobilité sociale.


Ce qu’il faut retenir

La mobilité sociale existe bel et bien en France. Et c'est une bonne nouvelle. 

La majorité des individus n’occupent pas exactement la même position sociale que leur père. Il y a une mobilité horizontale et une mobilité verticale.

Mais cette mobilité verticale reste largement une mobilité de proximité.

Et d'autre part, la reproduction sociale reste forte. 

Les enfants de cadres ont beaucoup plus de chances de devenir cadres que les enfants d’employés et, plus encore, ouvriers.

Et inversement, les enfants d’ouvriers accèdent beaucoup plus rarement aux positions les plus favorisées.

Enfin — un dernier rappel qui sort du cadre de la réflexion sur l'état de la mobilité en France — il faut toujours se méfier des hiérarchies sociales “évidentes”.

Classer les groupes sociaux suppose toujours des choix. Et dès qu’on change la convention… les chiffres changent aussi.



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