La mobilité sociale : entre promesse républicaine et illusion statistique
0
Faisons un petit bilan avant d’entrer dans ce chapitre. Oui, encore un bilan. Je sais. Les professeurs adorent faire des bilans. C’est probablement une pathologie professionnelle.
En première, vous avez étudié la socialisation. Et notamment cette idée assez fascinante de socialisation anticipatrice : le fait qu’un individu adopte les normes et les valeurs d’un groupe auquel il n’appartient pas encore… mais qu’il aimerait intégrer.
En clair : on commence parfois à se comporter comme les gens qu’on voudrait devenir.
Le lycéen qui parle déjà comme un futur avocat. Le stagiaire qui rit un peu trop fort aux blagues du manager. Le candidat de téléréalité qui remercie “ses équipes” avant même d’avoir une équipe. Chacun sa stratégie.
Vous avez aussi travaillé sur les trajectoires sociales improbables.
Ces individus qui semblent se déplacer dans l’espace social.
L’enfant d’ouvrier devenu chirurgien.
Ou, à l’inverse, le fils de cadre qui connaît une trajectoire descendante. Oui, ça existe aussi. Le fils de notaire qui devient maraîcher bio.
Et cette année, en terminale, nous avons ajouté une pièce importante au puzzle : la société est structurée et hiérarchisée.
Autrement dit, toutes les positions sociales ne se valent pas.
Certaines donnent davantage de revenus, davantage de prestige, davantage de sécurité, davantage de pouvoir aussi.
D’autres exposent plus fortement au chômage, à la pénibilité, à l’instabilité ou au déclassement.
En étudiant Marx, Weber ou encore Bourdieu, nous avons vu que cette hiérarchie sociale ne se reproduit pas au hasard.
Et surtout, qu’il n’est pas si simple de passer d’un groupe social à un autre.
Parce que, théoriquement, dans une société démocratique moderne, chacun est censé pouvoir accéder à n’importe quelle position sociale.
C’est même une idée centrale des sociétés modernes : la naissance ne devrait pas décider du destin.
Sous l’Ancien Régime, les choses étaient plus… directes.
Vous naissiez noble ou paysan.
Et sauf accident historique majeur — ou très bonne utilisation d’une guillotine — vous restiez globalement à votre place.
La Révolution française change profondément cette logique.
Elle ne supprime pas les inégalités. Il ne faut pas exagérer non plus.
Mais elle affirme que les positions sociales doivent, en théorie, dépendre du mérite et non de la naissance.
C’est le principe de la méritocratie.
L’idée paraît simple : chacun aurait les mêmes chances au départ, puis les positions sociales seraient attribuées selon le travail, le talent, les efforts.
Le problème, évidemment, c’est qu’entre le principe et la réalité… il y a parfois un léger écart. Léger. Enfin… tout dépend de ce qu’on appelle léger.
Car si la société était parfaitement méritocratique, l’origine sociale ne devrait presque rien expliquer.
Les enfants d’ouvriers auraient autant de chances de devenir cadres que les enfants de cadres.
Et inversement.
Les trajectoires sociales seraient totalement ouvertes.
Or, quand les sociologues regardent les chiffres, ils observent quelque chose de plus compliqué.
Oui, les sociétés modernes permettent une certaine circulation sociale.
On peut monter.
On peut descendre.
On peut aussi rester exactement au même endroit que ses parents, ce qui est moins spectaculaire mais statistiquement très fréquent.
La question devient alors essentielle :
dans quelle mesure la société est-elle réellement mobile ?
Et surtout :
qu’est-ce qui explique cette mobilité… ou son absence ?
C’est précisément ce que nous allons étudier dans ce chapitre.
Nous commencerons par définir ce qu’est la mobilité sociale et les différentes formes qu’elle peut prendre.
Puis nous verrons comment les sociologues tentent de la mesurer — avec leurs fameux tableaux de mobilité. Oui, les tableaux. Ce moment où les SES flirtent avec Excel.
Nous analyserons ensuite les grandes caractéristiques de la mobilité sociale en France : mobilité ascendante, déclassement, reproduction sociale, différences entre hommes et femmes.
Enfin, nous essaierons de comprendre les mécanismes qui produisent ces trajectoires : le rôle de l’école, de la famille, des diplômes, des transformations de la structure des emplois… et plus largement les inégalités de ressources entre groupes sociaux.
Parce qu’au fond, derrière la question de la mobilité sociale, il y a une interrogation très politique.
Et même très simple.
Dans quelle mesure une société permet-elle réellement aux individus de changer de place ?
Et à quel point nos destins sociaux restent-ils liés à notre naissance ?
Question immense.
Question un peu inconfortable aussi.
Donc, forcément, question de sociologie.
Emmanuel Humeau


Commentaires
Enregistrer un commentaire