La mobilité structurelle : quand la société change mécaniquement les trajectoires sociales
Quand on travaille sur les tables de mobilité sociale en classe, il y a toujours un moment un peu particulier.
Le moment où je vois vos regards changer... Avec un début de lassitude.
Au départ, vous étiez relativement sereins.
Puis les tableaux sont arrivés... Beaucoup de tableaux.
Des colonnes, des lignes, des pourcentages partout, des mots comme « destinée », « recrutement », « mobilité observée »…
On dirait des documents conçus pour tester la solidité psychologique des lecteurs ou des auditeurs.
Alors aujourd’hui, je vais essayer de faire autrement... Mais ça va être compliqué.
Je vois déjà les chiffres arriver.
Je vais quand même essayer de vous raconter la logique de la mobilité structurelle.
Simplement.
Presque comme une histoire.
Et en réalité, c’en est une.
Imaginez la France des grands-parents.
Pas celle des filtres Instagram vintage.
La vraie.
Une France avec énormément d’agriculteurs, beaucoup d’ouvriers, peu de cadres.
Une société où les métiers manuels dominent encore largement.
Puis le temps passe. Il avance avec son lot de changements.
L’agriculture se mécanise.
Les usines ferment ou emploient moins de monde.
Les entreprises ont besoin de techniciens, de managers, d’informaticiens, de professeurs, d’ingénieurs.
Résultat : la structure des emplois change.
Et ça, c’est absolument essentiel pour comprendre une bonne partie, pas l'intégralité, de la mobilité sociale.
Parce que cette mobilité sociale ne dépend pas seulement des individus, de leurs aspirations, de leurs efforts ou des politiques d'éducation et de formation mises en place.
Elle dépend aussi, cette mobilité, des places disponibles dans la société.
Ça paraît évident dit comme ça.
Mais il faut vraiment le comprendre.
Si une société supprime des centaines de milliers d’emplois agricoles, les enfants d’agriculteurs devront bien faire autre chose. La reproduction sociale au sein du groupe "agriculteurs" diminue mécaniquement.
Même si les enfants d'agriculteurs adorent les tracteurs.
Même s’ils connaissent les vaches par leur prénom.
"y a" moins de place parce que "y a" moins besoin.
Inversement, si le nombre de cadres augmente rapidement, il faudra bien recruter de nouveaux cadres quelque part.
Et tous ne pourront pas être enfants de cadres.
Sinon il faudrait fabriquer les bébés directement en costume-cravate ou en blouse blanche et pour les moins chanceux d'entre-eux, en pull coll-roulé avec veste en velour cotelé et collier de barbe... C'est ma vision des profs... y compris féminin.
Pouf, pouf, revenons à nos moutons... Moins besoin d'agriculteurs, moins d'enfants agriculteurs; plus de besoin en cadres, plus d'enfants qui deviennent cadres.
C’est ça, la mobilité structurelle.
La mobilité sociale provoquée par la transformation de la structure des emplois.
Autrement dit : les individus bougent socialement parce que la société elle-même se transforme.
Et là, les tables de mobilité deviennent intéressantes.
Elles peuvent devenir intéressante quand elles permettent de comparer deux mondes.
Le monde des parents.
Et le monde des enfants.
Ce qui est possible quand on pose à plat, côte-à-côte une table de destinée et une table de recrutement.
Vous pouvez même tomber sur des malades qui ont juxtaposé les deux tables pour n'en faire qu'une. Je ne vous le souhaite pas. [1]
Mais prenons un exemple très simple.
Au début des années 2000, parmi les pères, environ 16 % étaient agriculteurs.
Chez leurs fils, quelques années plus tard, les agriculteurs ne représentent plus qu’environ 4 %.
Le chiffre est brutal.
En une génération, la catégorie s’effondre. Divisé (le pourcentage) par 4.
Et mécaniquement, cela produit de la mobilité sociale.
Pourquoi ?
Je me répète.
Parce qu’une grande partie des fils d’agriculteurs ne peuvent plus devenir agriculteurs.
Non pas forcément parce qu’ils refusent cette profession.
Mais parce qu’il y a moins de places.
La société a changé avant eux.
À l’inverse, regardons les cadres.
Chez les pères, ils représentaient environ 8 % de la population.
Chez les fils, on monte autour de 19 %.
Là encore, la structure se transforme profondément.
Et cela produit un autre type de mobilité.
Comme il y a davantage de postes de cadres, il faut recruter bien au-delà des seules familles déjà favorisées.
Donc des enfants d’ouvriers, d’employés ou d’agriculteurs ou de professions intermédiaires deviennent cadres.
Pas tous, évidemment.
On n’est pas dans un conte républicain écrit par le ministère de la propagande.
Mais suffisamment pour transformer la structure sociale.
Et c’est là qu’il faut faire attention à une idée fausse.
Quand on parle de mobilité sociale, beaucoup imaginent immédiatement une société devenue plus égalitaire.
Ce n’est pas ça ici.
La mobilité structurelle, c’est d’abord un phénomène mécanique qui ne doit rien à la justice sociale.
Simplement, quand les emplois changent, les trajectoires changent aussi.
Et puis, les tables montrent quelque chose de très important : la reproduction sociale reste forte.
Les enfants de cadres deviennent souvent cadres.
Les enfants d’ouvriers deviennent fréquemment ouvriers ou employés.
Les enfants d’agriculteurs restent plus souvent agriculteurs que les autres.
Simplement, cette reproduction se déroule dans une société qui, elle, se transforme.
Et cette transformation crée du mouvement.
Laissez-moi vous donner deux chiffres pour terminer.
C'est la fin du repas. voilà l'addition.
L’INSEE a essayé de mesurer la part de la mobilité structurelle dans la mobilité totale... Car toute la mobilité ne vient pas des transformations des professions.
Alors que représente cette mobilité structurelle dans le total ?
Le résultat est intéressant.
En 2015, chez les hommes, environ un quart de la mobilité sociale était de la mobilité structurelle.
Chez les femmes, un peu plus d’un tiers.
Autrement dit, une partie non-négligeable des déplacements sociaux s’explique par les mutations économiques de la société française. Un quart pour les hommes, un tiers pour les femmes.
Mais un quart et un tiers, c'est... loin d'être la totalité.
Et ça aussi, c’est fondamental.
Parce qu’il reste ce qu’on appelle la mobilité nette.
Alors dit comme ça, on dirait une lessive.
« Mobilité nette ultra fraîcheur, élimine les déterminismes dès 30 degrés. »
Malheureusement, la sociologie est moins efficace que les publicités.
La mobilité nette, c’est simplement la part de la mobilité sociale qui ne s’explique pas directement par la transformation des emplois.
Mais alors à quoi est-elle dûe ?
On en reparlera.
Et au fond, le sujet est quand même passionnant.
Parce que derrière les tableaux, derrière les pourcentages, derrière les colonnes un peu terrifiantes… il y a des vies, des trajectoires de vie. Et c'est trajectoires, peuvent être soumises à des forces comme le progrès technique qui mécanise et automatise, mais aussi les politiques publiques... mais aussi les stratégies familiales.
On pense être qui l'on est, ou s'être fait soi-même alors qu'au bout du compte la société nous place souvent sur le chemin.
[1] Un exemple de table qui mêle destinée et recrutement



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