L’école pour tous ? La démocratisation quantitative et qualitative
Parlons un peu de l’école... Et de son rôle dans la mobilité sociale.
Oui, je sais. c'est un sujet sensible.
Rien que prononcer le mot “orientation” peut provoquer chez certains élèves une légère accélération du rythme cardiaque. Chez certains parents aussi, d’ailleurs... Dont moi-même. Et parfois chez les professeurs dont moi-même aussi.
Ce qui n'est pas rassurant... Mais bon.
Pour comprendre le lien entre école et mobilité
sociale, il faut partir d’un constat très simple : le niveau de formation de la
population a énormément augmenté depuis la seconde moitié du 20ème siècle et même la seconde moitié de la seconde moitié du 20ème siècle... Soit le dernier quart.
Aujourd’hui, on va plus longtemps à l’école
qu’avant. Beaucoup plus longtemps.
Il y a cinquante ou soixante ans, une grande
partie des élèves quittait le système scolaire assez tôt. Le lycée concernait
une minorité. Les études supérieures étaient très réservées socialement... Une école pour les riches avant tout. Ce que les nostalgiques des années passées oublient bien souvent.
Aujourd’hui, le collège est généralisé, le lycée
s’est massifié, et l’enseignement supérieur accueille une part beaucoup plus
importante d’une génération.
C’est ce qu’on appelle la démocratisation
quantitative de l’école.
Le mot important, ici, c’est “quantitative”.
Cela signifie que le nombre d’élèves scolarisés
augmente, que davantage d’individus accèdent aux études secondaires et
supérieures, et qu’ils y restent plus longtemps.
Autrement dit : plus (+) d’école pour plus de monde.
Et ça, évidemment, peut favoriser la mobilité
sociale.
Pourquoi ?
pour deux raisons...
D'abord, parce que dans une société où les emplois
qualifiés se développent, les diplômes deviennent importants pour accéder à
certaines positions sociales. Si davantage d’élèves obtiennent le bac, puis des
diplômes du supérieur, alors davantage d’individus peuvent accéder à des
professions plus qualifiées que celles de leurs parents. L'école accompagne ici la mobilité structurelle.
Ensuite, parce que cela permet aux enfants les moins favorisés d'être en concurrence avec les plus favorisés et de leur disputer les places les plus favorisés (donc de monter dans l'échelle sociale). ici, on est dans le domaine de la mobilité nette: celle qui découle des politiques mises places pour plus de justice sociale et des stratégies individuelles.
Et les chiffres sont très parlants.
La proportion de bacheliers dans une génération
est passée de 29 % en 1985 à 79 % en 2024 [1].
Le bac est devenu un diplôme de masse.
Donc oui, il y a bien eu une ouverture massive de
l’accès à l’école et aux diplômes.
Mais… évidemment, il y a un “mais”.
Sinon la réflexion durerait trois minutes et vous seriez déçus; avides de stimulations intellectuelle que vous êtes.
Le problème, c’est que l’augmentation du nombre
de diplômés ne signifie pas forcément que tous les groupes sociaux profitent de
la même manière du système scolaire.
Et là, on passe à une autre notion : la démocratisation
qualitative.
Cette fois, la question n’est plus : “Est-ce
qu’il y a plus d’élèves à l’école ?”
La question devient : “Est-ce que les élèves de
milieux sociaux différents accèdent réellement aux mêmes parcours, aux mêmes
filières, aux mêmes diplômes prestigieux ?”
Et là… c’est plus compliqué.
Oui, davantage d’enfants d’ouvriers obtiennent le
bac. C’est vrai.
Mais les écarts restent importants.
Parmi les 20-24 ans, 71 % des enfants
d’ouvriers ou d’employés ont le bac, contre 87 % des enfants de cadres,
professions intermédiaires ou indépendants [2]. 16 points de différence.
Et dans l’enseignement supérieur, l’écart
continue : 52 % des enfants d’ouvriers ou d’employés étudient ou ont
étudié dans le supérieur, contre 77 % des enfants de cadres, professions
intermédiaires ou indépendants [2].
Et quand on regarde les filières les plus
sélectives, les différences deviennent encore plus visibles.
En classes préparatoires aux grandes écoles, les enfants de cadres représentent 54% des élèves, les enfants d’ouvriers seulement 7%[3]. Or il n'y a pas 54% de parents cadres en France (c'est beaucoup moins) et il n'y a pas 7 % de parents ouvriers (c'est beaucoup plus).
Autrement dit, l’école s’est ouverte. Mais pas de
manière parfaitement égale. Il y a une véritable démocratisation quantitative mais la démocratisation qualitative, elle, fait toujours défaut. Il y a eu des progrès depuis les années 70-80 mais on est loin du but à atteindre.
Tous les élèves entrent plus nombreux dans le
système scolaire. Mais ils ne circulent pas forcément dans les mêmes couloirs.
C’est ça, la différence essentielle entre
démocratisation quantitative et qualitative.
La première mesure l’accès global à l’école.
La seconde s’intéresse aux inégalités entre groupes sociaux à l’intérieur même
du système scolaire.
Est-ce que les individus ont réellement les mêmes chances d’accéder aux différentes positions sociales ?
La réponse est non.
Est-ce que l'école établit une égalité des chances ?
La réponse est non... Non, mais les choses se sont quand même améliorée par la mise en place de politiques visant davantage de justice sociale et d’égalité des chances.
Par exemple : prolonger la scolarité, développer
les bourses, ouvrir davantage l’enseignement supérieur, accompagner les élèves
en difficulté, lutter contre certaines inégalités territoriales ou sociales.
Ou encore mettre en place des dispositifs
d’ouverture sociale dans certaines grandes écoles.
Par exemple, les conventions éducation
prioritaire de Sciences Po permettent à des élèves issus de lycées de
l’éducation prioritaire d’accéder à une voie spécifique d’admission [4].
L’objectif est de diversifier socialement le
recrutement de l’école.
Et ça, justement, c’est un exemple de
démocratisation qualitative.
Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir plus
d’étudiants dans le supérieur. Il s’agit aussi de savoir qui accède aux
formations les plus prestigieuses.
L’idée, au fond, c’est de faire en sorte que
l’origine sociale pèse moins lourd dans les trajectoires scolaires et
professionnelles.
Ambition très noble.
Application un peu plus compliquée.
Parce que même lorsque l’école s’ouvre davantage,
les écarts entre groupes sociaux ne disparaissent pas automatiquement.
L’école reste un facteur majeur de mobilité
sociale. Obtenir un diplôme augmente globalement les chances d’accéder à des
emplois plus qualifiés et mieux rémunérés.
Mais l’école ne fonctionne pas dans le vide. Je m'explique :
Les élèves arrivent avec des ressources
différentes, des habitudes culturelles différentes, des informations
différentes sur l’orientation, des soutiens familiaux différents.
Et ça… eh bien ça compte.
Beaucoup.
C’est d’ailleurs ce qu’on verra dans les prochains épisodes, avec deux sociologues qui ont proposé des explications très célèbres
des inégalités scolaires : Bourdieu et Boudon.
Facile à retenir, ça fait BB.
Et j'avoue que ce soir je n'ai pas trouvé mieux comme mot de la fin.
Sources
[1] INSEE – Les bacheliers dans une
génération
[2] Ministère de l’Enseignement
supérieur – Niveau d’études selon le milieu social
[3] Céreq – Origine sociale, diplôme et
insertion : la force des liens



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