L’école pour tous ? La démocratisation quantitative et qualitative

Le Brio parce que c'est un bon film et parce qu'on y voit une jeune femme, issue de classe défavorisée ou moyenne-basse, réussir ses études et devenir avocate. On a souvent tendance à minimiser ces parcours mais, depuis 25 ans que je suis professeur, je ne peux pas dire qu'ils sont s'y rares que cela. 


 Parlons un peu de l’école... Et de son rôle dans la mobilité sociale.

Oui, je sais. c'est un sujet sensible. 

Rien que prononcer le mot “orientation” peut provoquer chez certains élèves une légère accélération du rythme cardiaque. Chez certains parents aussi, d’ailleurs... Dont moi-même. Et parfois chez les professeurs dont moi-même aussi. 

Ce qui n'est pas rassurant... Mais bon.

Pour comprendre le lien entre école et mobilité sociale, il faut partir d’un constat très simple : le niveau de formation de la population a énormément augmenté depuis la seconde moitié du 20ème siècle et même la seconde moitié de la seconde moitié du 20ème siècle... Soit le dernier quart.

Aujourd’hui, on va plus longtemps à l’école qu’avant. Beaucoup plus longtemps.

Il y a cinquante ou soixante ans, une grande partie des élèves quittait le système scolaire assez tôt. Le lycée concernait une minorité. Les études supérieures étaient très réservées socialement... Une école pour les riches avant tout. Ce que les nostalgiques des années passées oublient bien souvent. 

Aujourd’hui, le collège est généralisé, le lycée s’est massifié, et l’enseignement supérieur accueille une part beaucoup plus importante d’une génération.

C’est ce qu’on appelle la démocratisation quantitative de l’école.

Le mot important, ici, c’est “quantitative”.

Cela signifie que le nombre d’élèves scolarisés augmente, que davantage d’individus accèdent aux études secondaires et supérieures, et qu’ils y restent plus longtemps.

Autrement dit : plus (+) d’école pour plus de monde.  On parle aussi de massification scolaire

Et ça, évidemment, peut favoriser la mobilité sociale.

Pourquoi ?

pour deux raisons...

D'abord, parce que dans une société où les emplois qualifiés se développent, les diplômes deviennent importants pour accéder à certaines positions sociales. Si davantage d’élèves obtiennent le bac, puis des diplômes du supérieur, alors davantage d’individus peuvent accéder à des professions plus qualifiées que celles de leurs parents. L'école accompagne ici la mobilité structurelle.

Ensuite, parce que cela permet aux enfants les moins favorisés d'être en concurrence avec les plus favorisés et de leur disputer les places les plus favorisés (donc de monter dans l'échelle sociale). ici, on est dans le domaine de la mobilité nette: celle qui découle des politiques mises places pour plus de justice sociale et des stratégies individuelles. 


Et les chiffres sont très parlants.

La proportion de bacheliers dans une génération est passée de 29 % en 1985 à 79 % en 2024 [1].

Le bac est devenu un diplôme de masse.

Donc oui, il y a bien eu une ouverture massive de l’accès à l’école et aux diplômes.

Mais… évidemment, il y a un “mais”.

Sinon la réflexion durerait trois minutes et vous seriez déçus; avides de stimulations intellectuelle que vous êtes. 


Le problème, c’est que l’augmentation du nombre de diplômés ne signifie pas forcément que tous les groupes sociaux profitent de la même manière du système scolaire.

Et là, on passe à une autre notion : la démocratisation qualitative.

Cette fois, la question n’est plus : “Est-ce qu’il y a plus d’élèves à l’école ?”

La question devient : “Est-ce que les élèves de milieux sociaux différents accèdent réellement aux mêmes parcours, aux mêmes filières, aux mêmes diplômes prestigieux ?”

Et là… c’est plus compliqué.

Oui, davantage d’enfants d’ouvriers obtiennent le bac. C’est vrai.

Mais les écarts restent importants.

Parmi les 20-24 ans, 71 % des enfants d’ouvriers ou d’employés ont le bac, contre 87 % des enfants de cadres, professions intermédiaires ou indépendants [2]. 16 points de différence. 

Et dans l’enseignement supérieur, l’écart continue : 52 % des enfants d’ouvriers ou d’employés étudient ou ont étudié dans le supérieur, contre 77 % des enfants de cadres, professions intermédiaires ou indépendants [2].

Et quand on regarde les filières les plus sélectives, les différences deviennent encore plus visibles.

En classes préparatoires aux grandes écoles, les enfants de cadres représentent 54% des élèves, les enfants d’ouvriers seulement 7%[3]. Or il n'y a pas 54% de parents cadres en France (c'est beaucoup moins) et il n'y a pas 7 % de parents ouvriers (c'est beaucoup plus). 

Autrement dit, l’école s’est ouverte. Mais pas de manière parfaitement égale. Il y a une véritable démocratisation quantitative mais la démocratisation qualitative, elle, fait toujours défaut. Il y a eu des progrès depuis les années 70-80 mais on est loin du but à atteindre.

Tous les élèves entrent plus nombreux dans le système scolaire. Mais ils ne circulent pas forcément dans les mêmes couloirs.

C’est ça, la différence essentielle entre démocratisation quantitative et qualitative.

La première mesure l’accès global à l’école.
La seconde s’intéresse aux inégalités entre groupes sociaux à l’intérieur même du système scolaire.

 Est-ce que les individus ont réellement les mêmes chances d’accéder aux différentes positions sociales ?

La réponse est non.

Est-ce que l'école établit une égalité des chances ?

La réponse est non... Non, mais les choses se sont quand même améliorée par la mise en place de politiques visant davantage de justice sociale et d’égalité des chances.

Par exemple : prolonger la scolarité, développer les bourses, ouvrir davantage l’enseignement supérieur, accompagner les élèves en difficulté, lutter contre certaines inégalités territoriales ou sociales.

Ou encore mettre en place des dispositifs d’ouverture sociale dans certaines grandes écoles.

Par exemple, les conventions éducation prioritaire de Sciences Po permettent à des élèves issus de lycées de l’éducation prioritaire d’accéder à une voie spécifique d’admission [4].

L’objectif est de diversifier socialement le recrutement de l’école.

Et ça, justement, c’est un exemple de démocratisation qualitative.

Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir plus d’étudiants dans le supérieur. Il s’agit aussi de savoir qui accède aux formations les plus prestigieuses.

L’idée, au fond, c’est de faire en sorte que l’origine sociale pèse moins lourd dans les trajectoires scolaires et professionnelles.

Ambition très noble.

Application un peu plus compliquée.

Parce que même lorsque l’école s’ouvre davantage, les écarts entre groupes sociaux ne disparaissent pas automatiquement.

L’école reste un facteur majeur de mobilité sociale. Obtenir un diplôme augmente globalement les chances d’accéder à des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés.

Mais l’école ne fonctionne pas dans le vide. Je m'explique :

Les élèves arrivent avec des ressources différentes, des habitudes culturelles différentes, des informations différentes sur l’orientation, des soutiens familiaux différents.

Et ça… eh bien ça compte.

Beaucoup.

C’est d’ailleurs ce qu’on verra dans les prochains épisodes, avec deux sociologues qui ont proposé des explications très célèbres des inégalités scolaires :  Bourdieu et  Boudon.

Facile à retenir, ça fait BB. 

Et j'avoue que ce soir je n'ai pas trouvé mieux comme mot de la fin.



Sources

[1] INSEE – Les bacheliers dans une génération

[2] Ministère de l’Enseignement supérieur – Niveau d’études selon le milieu social

[3] Céreq – Origine sociale, diplôme et insertion : la force des liens

[4] Sciences Po – Conventions Éducation Prioritaire

Commentaires

Articles les plus consultés