Mobilité des hommes, mobilité des femmes

 Pourquoi comparer les hommes et les femmes apporte des complètements à la lecture de la mobilité sociale

Erin ou comment une femme conquiert progressivement une position de pouvoir dans un univers juridique masculin

Archives sonores – BirdyDoc

Quand on parle de mobilité sociale, il y a une question qui revient souvent.

Est-ce que les femmes connaissent aujourd’hui les mêmes trajectoires sociales que les hommes ?

Autrement dit : est-ce qu’elles montent autant ? Est-ce qu’elles descendent davantage ? Est-ce qu’elles restent plus souvent dans le même milieu social ?

Pour répondre à cette question, on va utiliser des tables de mobilité lègèrement différentes de celles vues dans les épisodes précédents.

Dans les tables classiques, que j'utilisais, on distingue souvent les employés d’un côté et les ouvriers de l’autre. C’est utile, bien sûr. Mais dans certaines exploitations plus récentes des tables de mobilité — notamment avec les nomenclatures PCS rénovées — les chercheurs accordent davantage d’importance à une autre distinction : celle entre emplois qualifiés et emplois non qualifiés.

On obtient donc, en bas de la pyramide sociale, les employés et ouvriers non qualifiés dans une même catégorie. Et juste au-dessus, les employés et ouvriers qualifiés dans une même catégories eux-aussi.

Ce n’est pas un détail technique pour faire joli dans un tableau. Même si, je vous l’accorde, “détail technique” et “tableau de mobilité” forment déjà une belle promesse scientifique... Ou une belle promesse de sieste... C'est selon.

Enfin bon... Cette distinction est importante parce qu’un emploi qualifié n’expose pas aux mêmes conditions de travail, aux mêmes revenus, ni aux mêmes risques de chômage ou de précarité qu’un emploi non qualifié.

Et elle est particulièrement utile, cette distinction, quand on compare les trajectoires des hommes et des femmes.

Pourquoi ?

Parce que les femmes sont très présentes dans la catégorie "employées", et surtout dans la catégorie employée peu qualifiés du secteur tertiaire.

Donc si on veut comprendre leur mobilité sociale, il ne suffit pas de dire : “employées” d’un côté, “ouvriers” ou autre chose de l’autre.

Il faut aussi se demander : qualifié ou non qualifié ?

Et là, je vais vous éviter un immense classique des sciences sociales.

Le tableau illisible... Vous savez, celui où vous regardez des pourcentages pendant quatre minutes avant de vous rendre compte que vous somnolez. 

Je vais donc essayer de raconter les choses normalement.

Avec des phrases.

C’est plus audacieux qu’on ne le croit. Et vous avez dû vous rendre compte que j'ai parfois bien du mal à le faire. 


La grande force d’attraction des emplois d’employées chez les femmes

Quand on regarde les trajectoires sociales des hommes et des femmes, un premier phénomène saute aux yeux.

Les femmes deviennent beaucoup plus souvent employées.

C’est vraiment la grande différence.

Prenons un exemple.

Chez les enfants d’agriculteurs.

Les garçons deviennent encore assez souvent agriculteurs : environ 27 %.

Chez les filles, c’est seulement 7 %.

Et où vont-elles ?

Très souvent vers les emplois d’employées.

En fait, la catégorie des employés agit presque comme une énorme force d’attraction.

Pourquoi ?

Parce que les emplois féminins se sont surtout développés dans le tertiaire.

Secrétariat. Administration. Commerce. Services. Santé. Aide à la personne.

Et beaucoup de ces métiers appartiennent statistiquement à la catégorie des employés.

Résultat : les femmes sont surreprésentées dans cette PCS.

Et ça modifie toute la structure de la mobilité sociale.

Chez les hommes, il existait aussi historiquement une forte attraction vers les emplois ouvriers, notamment ouvriers qualifiés... 

Cette logique s’est affaiblie avec le recul de l’industrie et la tertiarisation de l’économie.


L'importance des emplois non qualifiés chez les femmes employées

Les nouvelles tables de destinée de l'INSEE permettent aussi de voir autre chose.

Toutes les catégories d’employés ne se ressemblent pas.

Et c’est précisément pour cela que les nomenclatures récentes distinguent davantage les emplois qualifiés et non qualifiés.

Or une partie très importante des femmes se concentre dans les emplois d’employées non qualifiées.

Aides à domicile. Caissières. Agentes d’entretien. Employées de libre-service. Assistantes de vie.

Des métiers souvent essentiels au fonctionnement de la société… mais mal rémunérés, plus précaires, plus exposés au temps partiel subi et parfois physiquement éprouvants.

Autrement dit, la féminisation du salariat ne signifie pas automatiquement disparition des inégalités.

La structure socioprofessionnelle s’est féminisée.

Mais elle reste aussi fortement segmentée selon le genre.

Les hommes restent davantage présents dans certains métiers industriels qualifiés, les postes techniques, ou les fonctions de direction.

Les femmes, elles, restent davantage concentrées dans certains métiers du soin, des services ou de l’assistance.

C’est ce qu’on appelle la ségrégation sexuée du marché du travail.

Et cette ségrégation continue d’influencer fortement les trajectoires de mobilité sociale.


La reproduction sociale reste puissante

Deuxième constat important : la reproduction sociale reste forte.

Surtout chez les cadres... Mais elle reste inégalitaire.

Quand le père est cadre, les fils deviennent eux-mêmes cadres dans environ un cas sur deux.

Pour les filles, c’est moins — environ un cas sur trois — mais ça reste important mais moins important..

Autrement dit, les catégories favorisées transmettent toujours très efficacement leur position sociale mais ont plus de mal à le faire en ce qui concerne la destinée des filles par rapport à leur père.

Et à l'opposée de la pyramide, il y a aussi des inégalités... 

Je m'explique. Quand les fils sont des fils d'ouvriers ou employés peu ou pas qualifiés, ils montent beaucoup. La reproduction sociale n'est que de 22 %. Donc 78 % montent.  

C'est beaucoup moins vraies pour les filles pour lesquelles 62 % seulement montent. 

78 pour les fils, 62 pour les filles. 

D'autre part, quand il y a mobilité, pour les filles comme pour les garçons, quelle que soit la PCS, elle est surtout une mobilité de proximité.

On monte d’un étage.

On descend d’un étage.

Rarement du sous-sol au penthouse.

Même si, je vous rassure, ça arrive.

Et heureusement.


Pourquoi les femmes sont aujourd’hui plus mobiles que les hommes

Maintenant, regardons l’évolution depuis les années 1970.

Et là, il y a quelque chose d’assez intéressant.

Les femmes, toutes PCS confondues, apparaissent aujourd’hui plus mobiles socialement que les hommes.

Si on prend la mobilité totale — c’est-à-dire tous ceux qui n’occupent pas la même position sociale que leur parent — les femmes bougent davantage.

L’immobilité sociale est plus faible chez elles.

En clair : elles restent moins souvent que les fils dans la même PCS que celle de leur père.

Mais attention !!!

Cela ne signifie pas que les femmes connaissent une ascension sociale massive.

Une partie importante de cette mobilité est descendante.

Quand on compare les filles à leur père, on observe davantage de mobilité horizontale ou descendante.

Et ça, il faut vraiment le manier avec prudence.

Parce qu’il existe un effet lié à la répartition sexuée des professions.

Les femmes sont davantage captées par la catégorie des employées.

Or, peu d’hommes appartenaient historiquement à cette catégorie.

Ainsi, une fille de père ouvrier aura davantage de chances de devenir employée qu’ouvrière; et donc d’être comptabilisée comme mobile socialement (mobilité horizontale). 

Mais une fille de père technicien (profession intermédiaire) aura aussi de grande chance de devenir employée. Et ce raisonnement, on peut le tenir pour pratiquement toutes les PCS des pères.


L'importance de tenir compte de la PCS de la mère

Quand on compare les filles à leur mère plutôt qu’à leur père, l’image devient beaucoup plus positive.

La mobilité ascendante augmente fortement.

Et la mobilité descendante baisse nettement.

Autrement dit, une partie du déclassement apparent des femmes venait surtout du fait qu’on les comparait à des trajectoires masculines.

C’est une idée très importante.

Les hommes et les femmes n’ont pas historiquement occupé les mêmes professions.

Donc comparer systématiquement les filles à leur père peut parfois produire des effets un peu trompeurs.

Je vais peut-être vous assommez avec des chiffres mais je ne peux m'en empêcher. 

En 2015... 25% des filles connaissaient une mobilité descendante par rapport à leur père (et 22% une mobilité ascendante)... Par rapport à leur père ! 25% descendaient, 22% montaient.

Par rapport à leur mère, 40 % des filles connaissaient une mobilité ascendante et 12 % une mobilité descendante.


Des progrès réels… mais une égalité encore incomplète

Alors, vous comprenez bien que l’égalité n'est pas atteinte ?

Non.

Clairement non.

Il y a un progrès certain mais les femmes restent davantage concentrées dans certains métiers.

Les postes de direction restent davantage masculins.

Les écarts de salaires persistent.

Et les femmes connaissent plus souvent le temps partiel ou les interruptions de carrière.

Pourquoi ces écarts persistent-ils ?

Parce que les trajectoires scolaires et professionnelles des hommes et des femmes restent en partie façonnées par la socialisation de genre.

Dès l’enfance, les attentes ne sont pas toujours les mêmes.

Les filles sont souvent davantage encouragées vers les métiers du soin, de l’éducation ou des services.

Les garçons vers les métiers techniques, scientifiques ou industriels.

Ces mécanismes ne déterminent évidemment pas totalement les individus.

Mais ils influencent les choix d’orientation, les représentations de soi et parfois même les ambitions professionnelles.

Et c’est d’ailleurs un paradoxe important.

Aujourd’hui, n'en déplaisent aux masculinistes bas de plafond, les femmes réussissent mieux scolairement que les hommes.

Elles sont, pour les jeunes générations, plus diplômées.

Mais cette réussite scolaire ne suffit pas à faire disparaître complètement les inégalités professionnelles.

Parce qu’il existe encore ce que les sociologues appellent un plafond de verre.

Autrement dit : des obstacles souvent invisibles qui limitent l’accès des femmes aux positions les plus élevées de la hiérarchie sociale et professionnelle.

Mais malgré cela, les transformations sont considérables... Et elles continuent.

Quand on compare la situation actuelle à celle des années 1970, le changement est immense.

La structure socio-professionnelle française s’est profondément féminisée. Et elle tend à s'égaliser.


La société change.

Simplement… peut-être pas assez vite pour que l'on parle d'égalité de trajectoires entre les filles et les garçons.


Commentaires

Articles les plus consultés