Les femmes sont-elles plus mobiles socialement que les hommes ?

 Pourquoi comparer les hommes et les femmes apporte des complètements à la lecture de la mobilité sociale

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Quand on parle de mobilité sociale, il y a une question qui revient souvent.

Est-ce que les femmes connaissent aujourd’hui les mêmes trajectoires sociales que les hommes ?

Autrement dit : est-ce qu’elles montent autant ? Est-ce qu’elles descendent davantage ? Est-ce qu’elles restent plus souvent dans le même milieu social ?

Pour répondre à cette question, on va utiliser des tables de mobilité un peu particulières.

Dans les tables classiques, on distingue souvent les employés d’un côté et les ouvriers de l’autre. C’est utile, bien sûr. Mais ici, le classement fait un autre choix : il regroupe les employés et les ouvriers, puis il distingue les emplois qualifiés et les emplois non qualifiés.

On obtient donc, en bas de la pyramide sociale, les employés et ouvriers non qualifiés. Et juste au-dessus, les employés et ouvriers qualifiés.

Ce n’est pas un détail technique pour faire joli dans un tableau. Même si, je vous l’accorde, “détail technique” et “tableau de mobilité” forment déjà une belle promesse de sieste.

Cette distinction est importante parce qu’un emploi qualifié n’expose pas aux mêmes conditions de travail, aux mêmes revenus, ni aux mêmes risques de chômage ou de précarité qu’un emploi non qualifié.

Et elle est particulièrement utile quand on compare les trajectoires des hommes et des femmes.

Pourquoi ?

Parce que les femmes sont très présentes dans les emplois d’employées, et notamment dans une partie des emplois peu qualifiés du tertiaire.

Donc si on veut comprendre leur mobilité sociale, il ne suffit pas de dire : “employées” d’un côté, “ouvriers” de l’autre.

Il faut aussi se demander : qualifié ou non qualifié ?

Et là, je vais vous éviter un immense classique des sciences sociales.

Le tableau illisible.

Vous savez, celui où vous regardez des pourcentages pendant quatre minutes avant de comprendre que vous êtes en train de fixer du vide.

Je vais donc essayer de raconter les choses normalement.

Avec des phrases.

C’est plus audacieux qu’on ne le croit.


Pourquoi les anciennes études parlaient surtout des hommes

D’abord, il faut rappeler une chose.

Pendant longtemps, les tables de mobilité sociale ont surtout comparé les fils à leur père.

Pourquoi ?

Parce que les femmes travaillaient moins souvent. Et surtout parce qu’on considérait que le « vrai » statut social de la famille, c’était celui du père.

Oui.

La sociologie des années 1960 n’était pas exactement un festival de féminisme.

Aujourd’hui, évidemment, ça change complètement les choses.

Parce que les femmes travaillent massivement. Et parce qu’on ne peut plus comprendre la mobilité sociale sans les intégrer pleinement.


La grande force d’attraction des emplois d’employées chez les femmes

Quand on regarde les trajectoires sociales des hommes et des femmes, un premier phénomène saute aux yeux.

Les femmes deviennent beaucoup plus souvent employées.

C’est vraiment la grande différence.

Prenons un exemple.

Chez les enfants d’agriculteurs.

Les garçons deviennent encore assez souvent agriculteurs : environ 27%.

Chez les filles, c’est seulement 7%.

Et où vont-elles ?

Très souvent vers les emplois d’employées.

En fait, la catégorie des employés agit presque comme une énorme force d’attraction.

Pourquoi ?

Parce que les emplois féminins se sont surtout développés dans le tertiaire.

Secrétariat. Administration. Commerce. Services. Santé. Aide à la personne.

Et beaucoup de ces métiers appartiennent statistiquement à la catégorie des employés.

Résultat : les femmes sont surreprésentées dans cette PCS.

Et ça modifie toute la structure de la mobilité sociale.

Chez les hommes, il existait aussi historiquement une forte attraction vers les emplois ouvriers, notamment ouvriers qualifiés. Mais cette logique s’est affaiblie avec le recul de l’industrie et la tertiarisation de l’économie.


La reproduction sociale reste puissante, surtout chez les cadres

Deuxième constat important : la reproduction sociale reste forte.

Surtout chez les cadres.

Quand le père est cadre, les fils deviennent eux-mêmes cadres dans environ un cas sur deux.

Pour les filles, c’est moins (un cas sur trois) mais ça reste énorme.

Autrement dit, les catégories favorisées transmettent toujours très efficacement leur position sociale.

 Les diplômes.  Les habitudes scolaires. Le rapport à la langue... Le capital culturel... Les réseaux (le capital social) ... Les conditions économique de travail ou de financement des études (le capital économique) ... 

Tout cela continue de jouer.

Alors évidemment, il existe des trajectoires spectaculaires.

L’enfant d’ouvrier qui devient chirurgien. La fille d’agriculteur qui entre à Normale Sup. Le fils de cadre qui finit DJ techno à Berlin.

La sociologie observe tout ça.

Mais statistiquement, ce n’est pas le plus fréquent.

La mobilité est surtout une mobilité de proximité.

On monte d’un étage. On descend d’un étage.

Rarement du sous-sol au penthouse.

Même si, je vous rassure, ça arrive.

Et heureusement.


Pourquoi les femmes sont aujourd’hui plus mobiles que les hommes

Maintenant, regardons l’évolution depuis les années 1970.

Et là, il y a quelque chose d’assez intéressant.

Les femmes sont aujourd’hui plus mobiles socialement que les hommes.

Si on prend la mobilité totale — c’est-à-dire tous ceux qui n’occupent pas la même position sociale que leur parent — les femmes bougent davantage.

L’immobilité sociale est plus faible chez elles.

En clair : elles restent moins souvent dans la même PCS que celle de leur père que les fils.

Mais attention.

Quand on compare les filles à leur père, on observe aussi davantage de mobilité descendante.

Et ça, il faut vraiment le manier avec prudence.

Parce qu’il y a un piège statistique qui est la répartition des professions entre hommes et femmes : les femmes sont captées par la catégorie employée... Or, peu d'hommes sont dans cette catégorie. 

Ainsi, une fille de père ouvrier aura plus de chance de devenir employée (et donc d'être comptabilisée comme mobile socialement) qu'ouvrière.

Sauf que… sa mère était peut-être déjà employée. De mémoire, cela devait concerner 50 % des femmes actives de la génération des mères. Lorsqu'on observe les mère, on a une chance sur deux qu'elle soit ou qu'elle ait été employée. 

Et là, tout change.

Quand on compare les filles à leur mère plutôt qu’à leur père, l’image devient beaucoup plus positive.

La mobilité ascendante grimpe fortement.

Près de 40% des filles occupent une position supérieure à celle de leur mère.

Et la mobilité descendante baisse fortement.

Autrement dit :

une partie du déclassement apparent des femmes venait surtout du fait qu’on les comparait à des trajectoires masculines.

C’est une idée très importante.

Les hommes et les femmes n’ont pas historiquement occupé les mêmes emplois.

Donc comparer systématiquement les filles à leur père peut produire des effets un peu trompeurs.

Des progrès réels… mais une égalité encore incomplète

Alors, est-ce que cela veut dire que l’égalité est atteinte ?

Non.

Clairement non.

Les femmes restent davantage concentrées dans certains métiers.

Les postes de direction restent davantage masculins.

Les écarts de salaires persistent.

Et les femmes connaissent plus souvent le temps partiel ou les interruptions de carrière.

Mais malgré cela, les transformations sont considérables.

Et quand on compare la situation actuelle à celle des années 1970, le changement est immense.

La structure sociale française s’est profondément féminisée.

Avec toutes les contradictions que cela implique.

Plus de mobilité. Plus de diplômes. Plus d’autonomie.

Mais aussi de nouvelles formes d’inégalités.

La société change.

Simplement… pas toujours à la même vitesse selon les étages de la pyramide sociale.

Et ça, malheureusement pour les sociologues…

ça nous garantit encore beaucoup de travail.

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