Mesurer la mobilité sociale : tables de destinée et tables de recrutement
Un peu de méthodo...
Des tableaux remplis de pourcentages, de lignes, de colonnes… le genre de document qui donne immédiatement envie à certains élèves de regarder discrètement l’heure.
Et pourtant, ces tableaux racontent des choses passionnantes sur la société française.
Ils permettent de répondre à deux grandes questions :
- Que deviennent les enfants selon leur milieu social d’origine ?
- D’où viennent les individus qui occupent certaines positions sociales ?
Et pour répondre à ces deux questions, les sociologues utilisent deux outils différents :
- les tables de destinée ;
- les tables de recrutement, qu’on appelle aussi tables d’origine.
Les deux, visuellement, se ressemblent beaucoup.
Ce qui est pratique à construire pour les statisticiens.
Mais qui est légèrement cruel pour les élèves.
Avant de regarder les tableaux, une petite question.
Pourquoi les études portent-elles souvent sur des individus âgés de 35 à 59 ans ? Les tables dont nous allons parler portent sur les individus âgés de 35 à 59 ans...
Parce qu’à cet âge-là, les trajectoires professionnelles sont généralement plus stables.
À 25 ans, beaucoup de personnes sont encore en études, en début de carrière ou en situation professionnelle instable.
À 35 ans, en revanche, la position sociale est souvent plus installée.
Si vous êtes cadre à 35 ans, il y a de fortes chances que vous le restiez.
Même logique pour les ouvriers, les agriculteurs, les employés, etc.
Cela permet donc d’étudier des positions sociales relativement stabilisées.
Et puis cela permet aussi d’avoir un échantillon suffisamment grand.
Les statisticiens aiment beaucoup les grands échantillons. Ils deviennent nerveux quand il n’y en a pas assez.
Les tables de destinée mesurent ce que deviennent les enfants selon la catégorie sociale de leurs parents.
On part donc de l’origine sociale familiale… puis on observe la destination sociale.
Les tables de destinée (2016)
Par exemple, dans une table de destinée, on peut lire : 17% des enfants d’agriculteurs deviennent agriculteurs.
Autrement dit, un enfant d’agriculteur avait 17% de chances de devenir agriculteur.
Et ici, il faut bien comprendre la logique du tableau.
On part de l’ensemble des enfants d’agriculteurs — le 100% se trouve généralement au bout de la ligne (ou de la colonne suivant la manière dont le tableau a été construit) — puis on regarde ce qu’ils deviennent :
- agriculteurs (17 %);
- Indépendants ... les artisans commerçants chef d'entreprise de plus de dix salariés (6 %)
- cadres (10 %);
- professions intermédiaires (17 %) ;
- etc.
La table raconte donc le devenir social des enfants.
Et cela permet déjà de voir des choses importantes.
Par exemple, on peut comparer ces données avec celles de l’ensemble de la population (la ligne du bas dans le tableau).
Dans la société française, environ 2% des individus devenaient agriculteurs.
Mais les enfants d’agriculteurs ont, eux, je vous l'ai dit, 17% de chances de le devenir... Agriculteur.
Ils ont donc une probabilité beaucoup plus élevée que la moyenne. Si je voulais faire le malin, je vous dirais même que les enfants d'agriculteurs avaient 8,5 fois plus de chances de devenir agriculteurs que la moyenne des français (17 % / 2 %).
Mais vous savez que je n'aime pas faire le malin.
Surtout, avec cette table de destinée apparaît une idée essentielle en sociologie : les individus n’ont pas tous les mêmes trajectoires de vie selon leur origine sociale... On pourrait même dire, si on considère qu'il y a une hiérarchie sociale des professions, qu'ils n'ont pas les chances selon leur origine sociale.
Dans les tables de destinée, les chiffres situés sur la diagonale sont particulièrement importants.
Pourquoi ?
Parce qu’ils correspondent aux individus qui occupent la même position sociale que leurs parents.
C’est ce qu’on appelle la reproduction sociale.
Par exemple :
- 41% des enfants de cadres deviennent cadres ;
- 32% des enfants d’ouvriers deviennent ouvriers.
Autrement dit, une partie importante des individus restent proches de leur milieu social d’origine.
Mais attention : la reproduction sociale peut se discuter.
Prenons les ouvriers et les employés.
Certains sociologues considèrent que ces deux groupes occupent des positions sociales proches :
- revenus comparables ;
- niveaux de diplôme relativement proches ;
- modes de vie parfois similaires.
Si l’on accepte cette idée, alors on peut additionner :
- les enfants d’ouvriers devenus ouvriers ;
- et ceux devenus employés.
On obtient alors une reproduction sociale beaucoup plus forte. Un enfant d'ouvrier avait 68 % de chance de devenir ouvrier ou employé.
Les tables de recrutement fonctionnent différemment.
Cette fois, on part d’une catégorie sociale… puis on regarde l’origine sociale des individus qui la composent.
La question devient donc :
D’où viennent les membres de cette catégorie sociale ?
Les tables de recrutement (ou table d’origine)
Tables de mobilité intergénérationnelle des actifs (35-59 ans) par PCS niveau 1
Par exemple : 72% des agriculteurs avaient un père agriculteur.
Et cette donnée surprend souvent...
Parce que dans la table de destinée, le chiffre correspondant était seulement de 17%.
Alors certains concluent immédiatement que les tableaux se contredisent.
En réalité, pas du tout.
Les deux chiffres racontent simplement deux choses différentes.
Le 17% signifie :
17% des enfants d’agriculteurs deviennent agriculteurs.
Le 72% signifie :
72% des agriculteurs sont enfants d’agriculteurs.
Même case dans le tableau.
Mais pas le même raisonnement.
Et pour comprendre cela, il faut retenir une idée simple : aujourd’hui, il y a très peu d’agriculteurs dans la société française... Et la plupart des enfants d'agriculteurs ne deviennent pas agriculteurs. Par contre, si vous demandiez à un agriculteur ce que faisait son père voire sa mère, il vous répondrait très probablement "agriculteur".
Et là, j'espère, le paradoxe disparaît.
Dans une table de recrutement, le 100% se trouve généralement en bas des colonnes... Ce n'est pas systématique. Un esprit taquin pourrait vouloir inverser lignes et colonnes.
Mais bon, en règle générale, on lit donc la table de recrutement en colonne.
Par exemple, parmi les cadres :
- certains sont enfants d’ouvriers ;
- d’autres enfants d’employés ;
- d’autres encore enfants de cadres.
La table permet donc de connaître l’origine sociale des membres d’un groupe social.
Et là encore, les chiffres situés sur la diagonale illustrent non pas tout-à-fait la reproduction sociale, mais, c'est ainsi qu'on le nomme, le degré d'auto-recrutement social.
Par exemple :
- 72% des agriculteurs avaient un père agriculteur ;
- 58% des ouvriers avaient un père ouvrier ;
- 30% des cadres avaient un père cadre.
Certaines catégories sociales se recrutent donc très fortement dans leur propre milieu social.
C’est un point le plus important.
Les tables de destinée et les tables de recrutement ne servent pas à dire exactement la même chose.
Les tables de destinée permettent surtout d’étudier :
- les chances de mobilité sociale ;
- les probabilités d’accéder à certaines positions ;
- les différences selon l’origine sociale.
Les tables de recrutement permettent davantage d’étudier :
- l’origine sociale des groupes ;
- leur ouverture ou leur fermeture ;
- leur composition sociale.
Et quand on croise les deux tableaux, on comprend beaucoup mieux la société française.
Par exemple, on peut observer que :
- les enfants d’ouvriers deviennent moins souvent ouvriers qu’autrefois ;
- mais que les catégories favorisées continuent souvent à recruter leurs membres dans les milieux favorisés.
Autrement dit, il existe de la mobilité sociale.
Mais cette mobilité ne signifie pas forcément la disparition des inégalités sociales.
Derrière leurs colonnes et leurs pourcentages un peu austères, le stables de recrutement et de destinée racontent en réalité quelque chose d’assez simple et, dans une certaine mesure, de tragique:
Dans une société, tout le monde ne part pas du même "endroit".
Et cela continue toujours à produire des différences de trajectoires.
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