Mobilité sociale et fluidité sociale : pourquoi on distingue les deux
Il y a parfois, dans les programmes scolaires, de petites lubies.
Je ne vise personne. Enfin… presque personne.
À un moment, quelqu’un s’est dit :
« Tiens, et si on obligeait des élèves de terminale à distinguer la mobilité sociale de la fluidité sociale ? »
Sur le plan scientifique, l’idée est intéressante. Vraiment.
Sur le plan pédagogique, disons que cela provoque parfois chez l’élève un léger affaissement de la concentration.
Et chez le professeur aussi. Mais avec davantage de café.
Alors allons-y calmement.
Vous allez voir... Je vais un peu me répéter mais c'est pour "ça" rentre !
La mobilité sociale, c’est le fait de changer de position sociale par rapport à ses parents.
Par exemple, un fils d’ouvrier qui devient cadre connaît une mobilité sociale ascendante. Une fille de cadre qui devient employée connaît une mobilité descendante. Et si un enfant d’ouvrier devient ouvrier, il y a immobilité sociale, on dit reproduction sociale... J'oubliais : si un fils d'ouvrier devient employé, il y a mobilité horizontale.
Bon... Jusque-là, ça va.
Mais une société peut devenir plus mobile pour une raison très simple : la structure des professions change.
Par exemple, s’il y a moins besoin d’agriculteurs et d’ouvriers, et davantage besoin de cadres et de professions intermédiaires, beaucoup d’enfants ne pourront pas occuper la même position que leurs parents.
Non pas parce que la société est devenue miraculeusement plus juste.
Mais parce que les places disponibles ont changé.
C’est ce qu’on appelle la mobilité structurelle.
Et là, attention : une société peut être plus mobile sans être beaucoup plus égalitaire.
Elle bouge, oui. Mais elle ne distribue pas forcément les chances de manière plus équitable.
C’est ici qu’arrive la fluidité sociale.
La fluidité sociale mesure à quel point l’origine sociale pèse sur la position sociale atteinte.
Une société est plus fluide lorsque les chances de devenir cadre, ou ouvrier, ou profession intermédiaire, dépendent moins fortement du milieu social d’origine.
Autrement dit : la mobilité observe les déplacements. La fluidité observe les chances relatives.
Les deux notions ne répondent pas exactement à la même question.
La mobilité sociale mesure un déplacement dans la structure socio-professionnelle.
La fluidité sociale mesure l’influence de l’origine sociale sur ce déplacement.
Dit autrement :
la mobilité sociale regarde combien de personnes changent de position sociale ;
la fluidité sociale regarde à quel point les chances de changer de position sont inégales selon l’origine sociale.
Et c’est très différent.
Parce qu’une société peut être très mobile… sans être très ouverte.
Prenons un exemple simple.
Imaginons une société où :
les emplois ouvriers diminuent fortement ;
les emplois de cadres augmentent beaucoup.
C’est exactement ce qui s’est produit dans les sociétés développées avec la tertiarisation et la hausse des emplois qualifiés.
Dans cette situation, énormément d’enfants d’ouvriers deviennent employés, professions intermédiaires ou cadres.
Donc :
la mobilité sociale augmente fortement pour ces enfants... Y compris la mobilité ascendate !
Mais imaginons maintenant que les enfants de cadres aient toujours énormément plus de chances de devenir cadres que les enfants d’ouvriers... Parce que eux aussi vont bénéficier du fait qu'il y ait de plus en plus besoin de cadres dans la société.
Dans ce cas-là, il est possible que ces enfants de cadres aient toujours x fois plus de chances de devenir cadres que les enfants d'ouvriers. L'inégalité des chances se maintient. La société n'est pas plus juste.
Et c’est le point essentiel.
Une société peut être plus mobile… sans être plus fluide.
En fait, le problème, c'est le vocabulaire.
La mobilité observe le mouvement.
La fluidité observe la distribution des chances face à ce mouvement.
On peut ajouter quelque chose d’important.
Quand on parle de mobilité sociale, on imagine souvent une ascension sociale. Monter. Toujours monter.
Comme si la mobilité sociale était forcément une bonne nouvelle.
Sauf que non.
On peut très bien être mobile… en descendant.
Et ça change beaucoup de choses.
Car une société peut connaître une forte mobilité sociale tout en produisant davantage de déclassement pour certaines catégories.
Par exemple, si les emplois intermédiaires se développent mais que les positions les plus favorisées restent largement captées par les enfants déjà favorisés, beaucoup d’individus vont bouger socialement… sans forcément accéder aux positions les plus élevées.
On peut alors observer :
beaucoup de mobilité horizontale ;
de la mobilité descendante ;
et une forte reproduction sociale au sommet.
On peut donc avoir une société où les individus bougent beaucoup… à l’intérieur des mêmes niveaux sociaux.
Un peu comme si les gens changeaient d’appartement dans le même étage de l’immeuble. On bouge sur le palier.
On peut aussi avoir une société où les individus bougent beaucoup… mais surtout pour descendre.
Certains montent un étage pendant que la plupart des autres descendent discrètement au rez-de-chaussée par l’escalier de service.
Pendant ce temps-là, les étages supérieurs restent largement occupés par les mêmes familles.
Et cela peut même s’accentuer.
Imaginons par exemple qu’il y ait de plus en plus de postes de cadres.
On pourrait croire spontanément que cela ouvre davantage les positions supérieures.
Mais pas forcément.
Si les enfants de cadres profitent plus que les autres de cette expansion alors la reproduction sociale au sommet peut rester très forte, voire augmenter.
Autrement dit :
la structure sociale se transforme ;
la mobilité totale augmente ;
mais les positions dominantes restent largement accaparées par les groupes déjà favorisés.
Bon... A ce moment-là de mon discours, je me dois de vous rassurer... Ce n'est pas cela la France. La mobilité a augmenté dans l'hexagone et la fluidité sociale aussi. Donc rassurez-vous.
Rappelez-vous, j'ai dit que cette partie était certainement une lubie de concepteur de programme. Et vous allez voir ce n'est pas fini...
Parce que le plus rigolo, c'est le "comment on mesure la fluidité sociale" ?
Pour mesurer cette fluidité sociale, les sociologues utilisent les fameux odds ratios.
Oui, le nom est affreux.
Le mot odd en anglais vient du vocabulaire des jeux d’argent et des paris sportifs ou hippiques.
Dans les paris, une odd désigne une « cote ». Par exemple, lorsqu’un bookmaker annonce une cote de « 4 contre 1 » pour un cheval, cela signifie que les parieurs estiment qu’il y a quatre fois plus de chances que ce cheval perde plutôt qu’il gagne.
Les statisticiens ont repris ce vocabulaire parce qu’il permet de comparer des rapports de chances.
Et les sociologues l’utilisent aujourd’hui pour étudier les inégalités sociales.
Par exemple, on peut comparer les chances qu’a un enfant de cadre de devenir cadre plutôt qu’agriculteur avec les chances qu’a un enfant d’agriculteur de devenir cadre plutôt qu’agriculteur.
L’odds ratio sert justement à comparer ces rapports de chances entre différents groupes sociaux.
Mais l’idée est plus simple qu’il n’y paraît. Vous allez voir.
Prenons un exemple...
Je vais faire de gros arrondis (sur les nombres) pour simplifier.
Dans les faits, dans les années 2010, un enfant de cadre (tout sexe confondu... C'est dégoutant) avait à peu près 40 fois plus de chances de devenir cadre plutôt qu’agriculteur. On divise les chance de devenir cadre par les chance de devenir agriculteur. Cela fait 40.
Cela signifie que, parmi les enfants de cadres, devenir cadre était quarante fois plus probable que devenir agriculteur.
Et quand on fait la division, celle des chances de devenir cadre par rapport aux chances de devenir agriculteur... cela donne à peu près 0,5 pour les enfants d'agriculteurs.
Eh oui... Les enfants d'agriculteurs ont moins de chances de devenir cadre qu'agriculteur.
On aurait pu s'arrêter là : 40 d'un côté et 0,5 de l'autre.
Mais on va essayer d'en faire quelque chose de plus synthétique. L'odd ration cadre/agriculteur.
On va comparer ces deux rapports de chances. On va les diviser.
40/0,5 = 80.
Mais alors quelle phrase avec ce 80 ?
Un phrase alambiquée mais dont le modèle peut se retenir facilement.
Ecoutez-bien (ou lisez avec attention) : les chances de devenir cadre plutôt qu'agriculteur sont 80 fois plus grandes pour les enfants de cadre que pour les enfants d'agriculteurs.
Plus un odd ratio est élevé, plus cela montre que l’origine sociale continue de peser fortement sur les trajectoires.
Si cet odd ratio baisse, cela signifie que la société devient plus fluide.
Et lorsqu’on étudie l’ensemble des principaux odds ratios en France depuis les années 1970, on observe globalement une baisse des inégalités relatives de destinée sociale. La fluidité sociale a donc plutôt eu tendance à augmenter.
Attention : cela ne signifie pas que l’égalité des chances est devenue réelle.
Cela signifie simplement que le poids de l’origine sociale s’est un peu desserré. Un peu. Pas disparu. On se rapproche un peu ou doucement de l'égalité des chances.
Attention tout de même, cela semble se tasser sur les période récente.
Finalement, on peut presque résumer tout mon beau discours avec trois phrases :
Premièrement
« La mobilité sociale mesure les déplacements sociaux ; la fluidité sociale mesure la force du lien entre l’origine sociale et la destinée sociale. »
Oui.
Les sociologues auraient pu choisir des mots plus simples. Mais alors il aurait fallu trouver un autre moyen de nous occuper pendant les corrections de copies.
Deuxièmement
Une société plus mobile n'est pas une société plus fluide
Troisièmement
La société française est de plus en plus fluide mais la fluidification de la société semble ralentir dernièrement.



Commentaires
Enregistrer un commentaire