Quand la société change de forme, les trajectoires changent aussi
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| The Office (version américaine ici). Ou comment dans une entreprise de papier menacée par la numérisation et les transformations économiques, les métiers changent. |
On (re) parle de mobilité structurelle.
Dit comme ça, je le reconnais, ça ne vend pas du
rêve. On dirait un nom de pièce détachée pour ascenseur en panne. Pourtant,
l’idée est très simple.
La mobilité sociale, c’est le fait de
changer de position sociale par rapport à ses parents. Par exemple, un enfant
d’ouvrier qui devient cadre, ou un enfant d’agriculteur qui devient professeur,
infirmière, technicien, comptable, peu importe. Il ne reste pas dans le même groupe
social que ses parents.
Mais attention. Cette mobilité ne vient pas
toujours du mérite individuel, du fameux “quand on veut, on peut”, cette petite
phrase qui permet de dormir tranquillement quand on n’a pas envie de regarder
les statistiques.
Une partie de la mobilité vient d’un phénomène
beaucoup plus massif : la structure des socio-professionnelle change.
Autrement dit, la société ne propose plus les
mêmes places qu’avant. Et quand les places changent, les trajectoires changent
aussi.
Prenons le premier grand mouvement : la
tertiarisation.
Depuis plusieurs décennies, les emplois dans les
services ont fortement augmenté. Commerce, santé, éducation, administration,
banque, transport, aide à la personne, numérique… Tout cela prend de plus en
plus de place. À l’inverse, l’agriculture a énormément reculé, et l’industrie a
perdu une partie de son poids.
Conséquence simple : les enfants d’agriculteurs
ne peuvent pas tous devenir agriculteurs. Il n’y a plus assez de places. Même
chose, dans une certaine mesure, pour les enfants d’ouvriers industriels.
Donc ils vont ailleurs.
Ils deviennent employés, techniciens, infirmiers,
cadres, enseignants, artisans, chauffeurs, aides-soignants. Pas parce qu’ils se
sont tous réveillés un matin en criant : “Je vais accomplir mon destin
sociologique !” Non. Parce que la structure économique a changé.
Deuxième mouvement : l’élévation des
qualifications.
Les emplois demandent de plus en plus souvent des
diplômes, des compétences techniques, de la maîtrise de l’écrit, des
savoir-faire numériques, de la communication. Même des métiers qui n’étaient
pas très diplômés autrefois exigent aujourd’hui davantage de formation.
Résultat : la société a besoin de plus de
professions intermédiaires, de techniciens, de cadres, d’emplois qualifiés.
Et là encore, cela crée de la mobilité
structurelle. Si le nombre de cadres augmente, il faut bien recruter des cadres
parmi des enfants qui ne sont pas eux-mêmes enfants de cadres. Sinon, on fait
comment ? On les clone ? Ce serait commode, mais assez mal vu en conseil de
classe.
Troisième mouvement : la salarisation.
De plus en plus d’actifs sont devenus salariés.
Le poids des indépendants, des agriculteurs, des petits commerçants ou artisans
a reculé sur le long terme.
Attention, ça ne veut pas forcément dire qu’il y
a moins de commerce. Ça, c’est important.
On continue évidemment à acheter du pain, des
vêtements ou des yaourts aromatisés au biscuit spéculoos, ce qui reste une
étrange aventure collective. Le commerce existe toujours.
Mais une partie des petits commerces indépendants
a été remplacée par de grandes enseignes, des chaînes, des franchises, des
groupes de distribution.
Autrement dit, il y a toujours des magasins… mais
moins de commerçants indépendants.
Et ça change les trajectoires sociales.
Le fils d’un petit commerçant peut devenir
salarié d’une grande enseigne. Un ancien indépendant peut lui-même devenir
salarié après le rachat de son activité ou l’intégration dans un grand groupe.
Donc la mobilité structurelle ne vient pas
seulement du fait que certains métiers disparaissent. Elle vient aussi du fait
que le statut des emplois se transforme.
On peut continuer à travailler dans le commerce…
mais plus dans la même position sociale.
Et enfin, quatrième mouvement : la
féminisation de l’emploi.
Les femmes sont entrées massivement sur le marché
du travail. Cela modifie la structure sociale, parce qu’une partie de la
population qui était auparavant moins présente dans l’emploi salarié occupe
désormais des positions professionnelles reconnues.
Cela produit aussi des mobilités visibles dans
les tables de mobilité, notamment quand on compare la position des femmes à
celle de leurs parents, ou quand on observe l’évolution des trajectoires
féminines. Les filles d’ouvriers, d’agriculteurs ou d’employés peuvent accéder
à des emplois qualifiés qui étaient moins ouverts aux générations précédentes.
Alors, soyons précis.
La mobilité structurelle ne veut pas dire que la
société est devenue parfaitement juste. Elle veut dire que
les
transformations de l’économie déplacent les individus entre les groupes sociaux.
C’est une mobilité provoquée par le changement
des places disponibles.
Si le nombre d’ouvriers s’effondre, les enfants
d’ouvriers partent ailleurs.
Si les emplois de services augmentent, beaucoup de trajectoires vont vers le
tertiaire.
Si les emplois qualifiés se développent, davantage d’individus peuvent monter
vers des positions plus qualifiées.
Si l’emploi féminin progresse, les trajectoires des femmes deviennent plus
visibles et plus diversifiées.
Mais attention à la petite ruse statistique.
Une société peut connaître beaucoup de mobilité
sociale simplement parce que sa structure professionnelle change. Cela ne veut
pas forcément dire qu’elle est plus fluide, plus méritocratique, ou plus
égalitaire.
Elle bouge, oui.
Mais bouger n’est pas forcément ouvrir.
Et c’est exactement ce qu’il faut retenir : la
mobilité structurelle, c’est la mobilité produite par les grandes
transformations de la structure socioprofessionnelle. La société change de
forme, donc les trajectoires changent avec elle.
Voilà. Ce n’est pas l’individu seul qui monte ou
descend. C’est la forme de l’escalier qui se change. Certaines marches
deviennent plus larges : il y a plus de places. D’autres deviennent plus
étroites : il y a moins de positions disponibles. Donc les trajectoires
changent, même sans transformation complète des individus eux-mêmes.
Et ça, évidemment, complique un peu le discours
sur le mérite.
Désolé. C’est mon métier.



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