Raymond Boudon : pourquoi les familles ne font-elles pas toutes les mêmes choix scolaires ?
Dans l’épisode précédent, avec Pierre Bourdieu, on a surtout insisté sur le poids des ressources familiales et des dispositions sociales.
L’idée générale, c’était que les élèves n’arrivent pas tous à l’école avec les mêmes conditions matérielles, les mêmes habitudes culturelles ou la même familiarité avec les attentes scolaires.
Avec Raymond Boudon, le regard change un peu.
Cette fois, on va davantage essayer de comprendre les choix des individus et des familles.
On est donc davantage dans une sociologie dite compréhensive :
on cherche à comprendre le sens que les individus donnent à leurs actions.
Et chez Boudon, une idée devient centrale :
les familles font des choix scolaires en fonction des coûts, des risques et des avantages des études.
Alors évidemment, personne ne sort un tableur Excel pendant le repas du dimanche midi en annonçant :
“Après analyse coût-bénéfice, Kevin sera orienté vers un BTS comptabilité.”
Enfin… normalement.
Mais malgré tout, il y a bien des calculs plus ou moins formels.
Et ces calculs deviennent particulièrement importants au moment des grandes orientations scolaires.
Au lycée, par exemple.
Puis surtout après le bac.
Parce qu’à ce moment-là, les études longues deviennent très concrètes.
Il faut parfois financer :
un logement,
les transports,
plusieurs années d’études,
avec parfois peu de revenus au départ.
Et selon les familles, le risque perçu n’est pas le même.
Pour des familles favorisées, les études longues paraissent souvent naturelles.
Le coût semble plus supportable.
Et un éventuel échec paraît généralement moins dramatique.
À l’inverse, dans des familles plus modestes, les études longues peuvent apparaître plus risquées.
Parce qu’il faut parfois travailler rapidement.
Parce qu’un échec universitaire peut coûter cher.
Parce qu’on préfère parfois une formation plus courte avec une insertion professionnelle plus rapide.
Et cela peut produire des choix d’orientation différents… même avec des résultats scolaires comparables.
Mais ce raisonnement peut parfois commencer encore plus tôt.
Dès le collège.
Certaines familles savent déjà qu’elles auront des difficultés à financer de longues études.
Donc les filières professionnelles ou technologiques peuvent apparaître comme des choix plus sécurisants.
Et honnêtement, quand on regarde aujourd’hui le coût concret des études, on comprend que le calcul des familles n’a rien de théorique.
Selon une étude de la FAGE [1] — la Fédération des associations générales étudiantes — un étudiant qui quitte le domicile familial doit parfois prévoir :
plus de 500 euros de loyer,
environ 200 euros de courses alimentaires,
140 euros pour l’équipement, l’hygiène ou les dépenses du quotidien,
près de 150 euros de transport,
une cinquantaine d’euros pour le téléphone et Internet,
sans même parler des loisirs ou des imprévus.
Et là, soudainement, le “calcul coût-avantage-risque” de Boudon devient beaucoup moins abstrait.
Parce qu’entre les études longues, le prix du logement et la peur de l’échec universitaire, certaines orientations paraissent beaucoup plus risquées selon les milieux sociaux.
Et attention :
Boudon ne dit pas que ces choix sont “irrationnels”.
Au contraire.
Ils sont souvent parfaitement cohérents du point de vue des familles.
C’est ça qui est intéressant chez lui.
Les individus prennent des décisions qui ont du sens à leur niveau…
mais qui, collectivement, produisent des inégalités sociales importantes.
Et là, on arrive à une notion essentielle chez Boudon :
l’effet pervers.
En sociologie, un effet pervers, ce n’est pas forcément quelque chose de “mal”.
C’est surtout une conséquence collective non voulue.
Prenons un exemple simple.
Dans une société où les diplômes deviennent de plus en plus importants, toutes les familles cherchent logiquement à protéger l’avenir scolaire de leurs enfants.
Donc tout le monde cherche davantage de diplômes.
Comportement parfaitement rationnel individuellement.
Mais collectivement, cela produit une hausse générale du niveau de diplôme…
et donc davantage de concurrence scolaire. Il y a plus de diplômés qui font d'ailleurs des études toujours plus longues... Alors que le marché du travail, lui, n'a pas évolué aussi vite.
Résultat :
les diplômes perdent parfois une partie de leur valeur sur le marché du travail.
C’est ce qui permet notamment de comprendre ce qu’on appelle le paradoxe d’Anderson.
L’idée est assez simple :
certains individus peuvent avoir un niveau de diplôme plus élevé que celui de leurs parents…
sans obtenir pour autant une position sociale supérieure.
En 1993, parmi les hommes de 40 à 59 ans qui avaient un diplôme supérieur à celui de leur père, seulement 53 % occupaient une position sociale supérieure.
Les autres avaient beau avoir “monté” scolairement…
ils n’avaient pas forcément “monté” socialement.
Voilà le paradoxe d’Anderson.
Petit moment de fraîcheur dans la grande promesse méritocratique.
Autrement dit :
la mobilité scolaire ne garantit pas automatiquement une mobilité sociale ascendante.
Et honnêtement, quand on voit aujourd’hui le nombre d’étudiants dans certaines filières, la concurrence sur le marché du travail, ou l’angoisse collective autour de Parcoursup, on se dit que Boudon n’avait peut-être pas complètement inventé un faux problème dans un bureau poussiéreux des années 1970.
Alors attention encore une fois.
Bourdieu insistait surtout sur les ressources et les dispositions héritées dès l’enfance.
Boudon, lui, insiste davantage sur les choix d’orientation, les stratégies familiales et le rapport au risque face aux études.
Deux approches différentes…
mais qui cherchent toutes les deux à comprendre pourquoi l’origine sociale continue d’influencer les trajectoires scolaires.
Je rappelle : cela ne veut pas dire que tout est bloqué.
La société française reste mobile.
Beaucoup d’individus connaissent des trajectoires différentes de celles de leurs parents.
Mais cette mobilité reste imparfaitement fluide.
Et cela dépend aussi des choix collectifs :
la qualité de l’école,
l’accès aux études,
les services publics,
les politiques éducatives.
Parce qu’au fond, la mobilité sociale ne dépend jamais uniquement des individus et de leurs familles.
Elle dépend aussi de la société qu’on décide de construire.
Eh oui.
Même la sociologie finit parfois par parler un peu de politique.
Ce qui explique peut-être pourquoi certains responsables politiques préfèrent parfois les sociologues… quand ils se taisent.
- Obtenir le lien
- X
- Autres applications



Commentaires
Enregistrer un commentaire