L’individualisation et l'individu pluriel
(ou comment l’identité sociale s’est mise à se fragmenter)
| Une classe de terminale ES (en 2017 de mémoire). Mixte socialement. |
J’ai connu des sociétés où l’on naissait "quelqu'un"…
et où l’on restait ce "quelqu'un".
On naissait fils d’ouvrier.
On mourait ouvrier, avec son identité d'ouvrier, ses habitudes d'ouvrier, ses fréquentations d'ouvriers...
La trajectoire de vie tenait dans une ligne droite.
Puis j’ai vu apparaître autre chose.
L’homme qui commence à se penser d’abord comme individu.
C’est cela que nous allons examiner : la montée de l’individualisme et l’apparition d’identités plus fragmentées.
L'individualisme : de quoi parle-t-on ?
En simplifiant, c’est l’idée que chaque personne compte pour elle-même.
Dans les sociétés modernes, on considère que chacun possède :
- des droits, bien sûr,
- une dignité, évidemment,
- une liberté de choisir sa vie, implicitement.
Autrefois, on était d’abord défini par son rang, son statut, sa famille. Aujourd’hui, il paraît normal qu’un enfant dise : « Je veux devenir musicien », même si ses parents sont ouvriers ou commerçant ou agriculteur.
L’idée même que l’on puisse choisir sa trajectoire est déjà une manifestation de l’individualisme.
D'un point de vue plus sociologique, les individus sont
de moins en moins définis uniquement par leur classe sociale.
On ne dit plus seulement : « Je suis ouvrier » ou « Je suis cadre ».
On dit :
- « J’ai eu un parcours compliqué »
- « J’ai repris mes études »
- « J’ai changé trois fois de métier »
- « Je me cherche encore »
Les identités individuelles et sociales deviennent une histoire personnelle plus qu'une histoire collective.
Elles se racontent.
Elles se justifient.
Elles se construisent au fil des expériences.
Ce n’est plus seulement une position héritée.
C’est un parcours à expliquer.
Et plus les parcours se diversifient... mieux, se complexifient ... plus l’identité devient narrative, biographique, plutôt que strictement collective.
Des appartenances moins structurantes
Dans les années 1950, un jeune ouvrier avait de
fortes probabilités :
- d’habiter dans un quartier ouvrier,
- d’avoir des amis ouvriers,
- d’entrer tôt à l’usine,
- d’épouser quelqu’un du même milieu.
Les sphères de vie étaient relativement
cohérentes entre elles.
Aujourd’hui, prenons un jeune issu d’un milieu
ouvrier.
Il peut :
- poursuivre des études longues,
- travailler dans le tertiaire,
- fréquenter des amis d’origines sociales variées,
- consommer les mêmes contenus culturels qu’un étudiant de grande école.
Cela ne signifie pas que les inégalités ont
disparu.
Mais cela signifie que l’appartenance d’origine
structure moins automatiquement l’ensemble de la trajectoire.
Des facteurs d’individualisation
Définissons l'individualisation par le fait de se libérer de s'émanciper de son groupe social d'appartenance (il y a bien d'autres définitions du terme). Par delà les choix individuels, plusieurs forces sociales peuvent expliquer cette individualisation.
- La concurrence et la fragmentation du monde du travail
Autrefois, dans une grande usine, les ouvriers partageaient le même lieu, les mêmes horaires, les mêmes conditions, les mêmes combats syndicaux...
Cela produisait une forte identité collective.
Aujourd’hui, les statuts se multiplient: CDI, CDD, intérim, auto-entrepreneur, temps partiel, missions ponctuelles...
Dans une même entreprise, deux salariés peuvent avoir des conditions très différentes. Et il est même possible que ces deux travailleurs soient mis en concurrence: sur les promotions, primes, évaluation personnalisées.
L’identification collective devient plus fragile.
- la massification et la démocratisation scolaire
Depuis les années 1960, l’accès au secondaire et
au supérieur s’est massifié.
Les élèves restent plus longtemps à l’école. Ils rencontrent des milieux variés. Ils envisagent davantage de trajectoires possibles.
Un enfant d’ouvrier peut devenir magistrat. Un enfant de cadre peut connaître des ruptures de parcours.
Les trajectoires deviennent moins prévisibles.
- La mobilité géographique
Autrefois, on travaillait souvent près de son
lieu de naissance.
Aujourd’hui, on change plus fréquemment de ville, de région, parfois de pays.
Un étudiant quitte sa ville pour ses études. Puis part travailler ailleurs. Puis s’installe encore ailleurs.
Chaque déplacement modifie les réseaux et les
appartenances... et donc la socialisation.
- Le déclin des institutions collectives traditionnelles
J’ai rencontré Anthony.
Son père était syndicaliste.
Son grand-père aussi.
Le quartier vivait autour de l’usine et du local de la CGT.
Les réunions, les discussions, les grèves
structuraient la vie collective.
Anthony, lui :
- travaille dans le commerce,
- fait du sport en club,
- regarde des contenus en ligne venus du monde entier,
- ne fait jamais grève,
- mais milite activement pour la défense de la langue ch’ti.
Il circule entre plusieurs univers. Et puis la syndicalisation a reculé en France depuis les années 1970–1980.
Les cadres collectifs d’identification sont moins englobants.
(J'aurais d'ailleurs pu parler de la religion ici).
La socialisation est plus diversifiée qu’hier
Autrefois, les espaces de socialisation étaient
moins nombreux et plus homogènes.
Aujourd’hui, un jeune peut être influencé par sa famille, son école, ses amis, les réseaux sociaux, des engagements associatifs...
Les contextes se multiplient.
Et lorsqu’ils se multiplient, les influences aussi et les dispositions mentales, par la même occasion.
L’individu pluriel
C’est ici que je dois vous parler de Bernard
Lahire.
Dans L’Homme pluriel (1998), il montre que nous incorporons des expériences sociales diverses.
Un individu n’est pas un bloc homogène. Il est traversé par des dispositions multiples et a donc des identités multiples.
Ainsi, dans la société actuelle, il y a :
- des artisans qui vont au théâtre,
- des avocats qui jouent au football,
- des ingénieurs ou des traders qui quittent tout pour vivre à la
campagne,
- des enfants d’ouvriers qui deviennent juges.
J’ai bien connu Emmanuel Humeau.
| Carte étudiante d'Emmanuel Humeau... Un bon exemple d'identité multiple et d'individu pluriel... De trouble dissociatif de la personnalité aussi. |
Il est urbain, mais vit désormais en zone rurale.
Petit-fils et fils d’ouvriers et d'immigrés, il appartient aujourd’hui à la catégorie des cadres et
professions intellectuelles supérieures.
Il a été sportif de haut niveau, mauvais élève au lycée mais excellent étudiant
à l’université. Allez savoir pourquoi. Maître-nageur, assistant de recherche, engagé (temporairement) en politique, président
d’associations, professeur du secondaire, formateur académique.
Un seul individu. Plusieurs univers. Plusieurs identités.
Et en plus, il est très très beau, très drôle et très
intelligent…
Ce que son patrimoine génétique et social ne laissait pas présager.
Pouf pouf.
Conclusion : des identités fragmentées
Tout cela pour vous dire que les inégalités ne disparaissent pas... Mais l’expérience sociale devient plus différenciée.
Les individus se définissent davantage par leurs
trajectoires personnelles et même singulières et multiples.
Lorsque l’identité devient plurielle, la frontière de classe devient moins évidente à percevoir et pour soi-même, et dans le regard des autres.
Elle devient même difficile à revendiquer.
Du point de vue théorique, nous passons d’un monde de blocs isolé (à la Marx, même à la Weber) à un monde de parcours diversifiés.
Les classes sociales peuvent subsister comme outil d’analyse: il y a bien de sindividus qui appartiennent à la classe des dominants, à la classe moyenne, à la classe des dominés ou classe populaire.
Mais la capacité de ces regroupements statistiques à structurer fortement les identités collectives apparaît affaiblie.
La notion de classe a perdu quelque chose... Sa force identitaire, sa puissance mobilisatrice... Sa capacité à se constituer en force agissant sur l'Histoire.
Et cela n'est pas un détail quand on veut comprendre le monde contemporain.
Bilan par E.H.
Cet article mobilise principalement deux critères de la grille de lecture : le degré d’individualisation et l’identification subjective.
D’un côté, il montre que les trajectoires sont moins strictement assignées à l’origine sociale : massification scolaire, mobilités géographiques, diversification des emplois, multiplication des expériences de socialisation.
De l’autre, il met en évidence un affaiblissement des appartenances collectives englobantes : les individus se définissent davantage par leur parcours personnel, leurs identités multiples et leurs expériences singulières que par une appartenance de classe fortement revendiquée.
L’article suggère également une hausse des distances intra-classes, dans la mesure où les membres d’un même groupe social apparaissent plus hétérogènes qu’autrefois.
En revanche, il ne mobilise pas la question des distances inter-classes.
Ainsi, ce texte remet en cause la pertinence des classes sociales moins parce que les inégalités auraient disparu que parce que les classes semblent moins capables d’unifier les trajectoires, les identités et les manières de se penser soi-même.
[1] Pour comprendre la différence entre identité individuelle et identité sociale, voir l'article Pourquoi je suis comme je suis.


Commentaires
Enregistrer un commentaire