La mobilité sociale : derrière les statistiques, une question politique
Les enjeux de la mesure de la mobilité sociale
Imaginez une société où tout est écrit d’avance.
Vous naissez en bas ? Vous restez en bas.
Vous naissez en haut ? Félicitations, vous y restez aussi. Un destin social hérité à la naissance.
C’est souvent comme ça qu’on imagine la société d’Ancien Régime.
Bon.
À ce stade, mon ami François C. — docteur en histoire, donc naturellement très attaché aux nuances qui compliquent mes introductions — me rappelle toujours qu’il existait une certaine mobilité sociale sous l’Ancien Régime.
Des roturiers pouvaient accéder à la noblesse.
Il y avait des ascensions sociales. Les fameux « parvenus ».
Ce qui, j'en conviens, est vrai.
Mais enfin… cela restait rare, lent, et souvent regardé avec une certaine méfiance par ceux qui étaient déjà installés tout en haut. Les héritiers adorent le mérite. Surtout quand il ne menace pas trop leurs positions.
Et puis cette société d’ordres s’est terminée d’une manière… disons… assez énergique.
1789 arrive.
La Révolution aussi.
Et avec elle, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »
L’idée est essentielle.
Les sociétés démocratiques acceptent l’existence d’inégalités sociales. Mais elles supportent beaucoup moins l’idée que ces inégalités soient totalement figées.
Autrement dit : on peut accepter qu’il y ait des positions sociales différentes.
Mais il faut pouvoir circuler entre elles... Au cours de sa vie, ou entre génération... On ne sait pas trop encore... mais, bon... L'idée est là.
En théorie, chacun doit pouvoir progresser grâce à son travail, ses efforts, ses compétences.
Oui, je sais.
Dit comme ça, on entend presque la musique d’une publicité pour une grande école de commerce.
Et c’est précisément là que les sociologues interviennent.
Parce qu’eux ont une manie un peu agaçante : ils vérifient.
Ils regardent si cette promesse de mobilité existe réellement. Ou si elle relève surtout du récit national raconté avec une voix grave et des drapeaux en arrière-plan.
C’est tout l’enjeu de l’étude de la mobilité sociale. (Pour sa définition, voir l'article Comment se déplace-t-on dans l'espace social)
La mobilité sociale pose d’abord une question démocratique fondamentale.
Parce qu’une démocratie fonctionne difficilement si les individus ont le sentiment que tout est joué d’avance.
Si les positions sociales dépendent surtout de la naissance, alors le discours sur le mérite devient moins crédible.
Et quand ce discours perd de sa crédibilité… les tensions augmentent.
C’est exactement ce qu’on retrouve derrière l’expression : « l’ascenseur social est en panne ».
Expression devenue incontournable dans le débat public. Au point qu’on finit presque par imaginer un technicien envoyé réparer la République avec une boîte à outils.
Mais derrière la formule, il y a quelque chose de sérieux.
Une partie de la population a le sentiment que les efforts permettent moins qu’avant d’améliorer sa situation sociale.
Or ce sentiment compte énormément.
Car les sociétés démocratiques ont besoin d’un minimum de mobilité sociale pour rester stables. Sinon apparaissent frustrations, colères, sentiment d’injustice. Et parfois des mouvements sociaux très puissants.
Le mouvement des « gilets jaunes », par exemple, exprimait souvent cette impression qu’il existe des groupes qui accumulent les difficultés pendant que d’autres semblent relativement protégés.
Avec parfois cette idée très simple : ce sont toujours les mêmes qui galèrent.
Sociologiquement, c’est un peu approximatif.
Humainement, c’est très compréhensible.
Étudier la mobilité sociale permet aussi d’évaluer le degré d’égalité des chances dans une société.
L’égalité des chances, c’est l’idée que chacun doit pouvoir accéder aux différentes positions sociales indépendamment de son origine familiale.
En théorie, l’école joue ici un rôle central. C’est elle qui doit permettre aux individus de réussir selon leurs capacités et leur travail.
Le grand idéal méritocratique républicain. L’école comme machine à fabriquer de l’égalité.
Bon.
Les sociologues, encore eux, arrivent ensuite avec leurs tableaux statistiques et leur enthousiasme... je cherche un qualificatif... disons, leur enthousiasme plus modéré.
Et les résultats montrent que l’origine sociale continue d’influencer fortement les trajectoires.
Les enfants de cadres ont davantage de chances de devenir cadres.
Les enfants d’ouvriers davantage de risques de rester dans les catégories populaires.
Autrement dit : la naissance continue de peser. Elle continue de peser mais moins quand même ! Nettement moins.
Et puis, on peut aller un peu plus loin dans la réflexion.
Car une société peut devenir plus mobile sans devenir réellement plus égalitaire.
Paradoxe !
Et ça, c’est un point très important.
Pourquoi ?
Parce qu’une partie de la mobilité sociale vient simplement des transformations de l’économie.
Quand le nombre d’agriculteurs diminue fortement, les enfants d’agriculteurs doivent forcément exercer d’autres métiers que leurs parents.
Même chose quand les emplois qualifiés augmentent.
Les sociologues distinguent donc deux choses :
– la mobilité observée ;
– la fluidité sociale.
La mobilité observée mesure les déplacements réels entre groupes sociaux.
La fluidité sociale pose une question plus exigeante :
l’origine sociale influence-t-elle moins qu’avant les trajectoires des individus ?
Et là, on touche au cœur du sujet.
Une société plus mobile n’est pas forcément une société plus juste.
Une société plus égalitaire, c’est surtout une société où la naissance détermine moins le destin social.
Oui.
C’est moins spectaculaire qu’un slogan politique.
Mais c’est beaucoup plus intéressant.
Mesurer la mobilité sociale permet aussi de comprendre les grandes transformations économiques et sociales.
Quand la structure des emplois change, les trajectoires sociales changent aussi.
La diminution du nombre d’agriculteurs, l’augmentation des emplois qualifiés, la tertiarisation de l’économie, l’élévation du niveau de diplôme… tout cela modifie les possibilités de mobilité.
Les tables statistiques que les élèves regardent parfois avec l’enthousiasme d’un condamné face au barreaux de sa cellule... ici, pour eux, ce sont des cellules... Celles d'un tableur Excel...
Ces tables satistiques racontent en réalité quelque chose de très concret :
la transformation progressive de toute une société.
Derrière les chiffres, on observe l’évolution des métiers, des modes de vie, des qualifications, des rapports sociaux.
Et même des aspirations.
Enfin, mesurer la mobilité sociale sert aussi à orienter les politiques publiques.
Car lorsqu’on observe une forte reproduction sociale, plusieurs questions apparaissent immédiatement :
– faut-il réformer le système scolaire ?
– améliorer l’accès aux études supérieures ?
– réduire certaines inégalités territoriales ?
– lutter davantage contre les discriminations ?
– renforcer les politiques de redistribution ?
Les statistiques permettent d’identifier les mécanismes qui freinent certaines trajectoires sociales.
Et ces mécanismes sont nombreux :
– difficultés scolaires ;
– inégalités culturelles ;
– discriminations ;
– poids du patrimoine familial ;
– réseaux sociaux ;
– soutien financier des parents ;
– conditions de logement.
Car les inégalités ne se transmettent pas uniquement par les diplômes.
Elles se transmettent aussi par les ressources matérielles, les habitudes culturelles, les relations sociales.
Bref, par tout ce qui rend la vie un peu plus simple pour certains… et beaucoup plus compliquée pour d’autres.
Derrière les tableaux statistiques un peu austères, il y a donc des enjeux extrêmement concrets.
La mobilité sociale n’est pas seulement un objet d'étude sociologique.
C’est une question profondément politique.
Et même une question de cohésion sociale.
Parce qu’au fond, une démocratie fonctionne mieux quand les individus pensent que leur avenir n’est pas entièrement décidé au moment de leur naissance.*
Emmanuel Humeau
* A la relecture de et article, je me demande si une démocratie fonctionne mieux quand les individus pensent que leur avenir n'est pas entièrement décidé au moment de leur naissance ou quand c'est réellement le cas.
La différence est importante. Ce peut être le cas sans qu'on le pense (et donc cela crée des tensions sociales) mais ce peut aussi ne pas être le cas avec une population qui croit quand même que cela l'est (et on peut imaginer des tensions moindres mais une propagande forte).
Je ne sais pas si je suis bien clair...
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