Les limites de la mesure de la mobilité sociale
Mesurer la mobilité sociale est indispensable.
Mais il y a un problème.
Enfin… plusieurs.
Parce que les sociologues essaient de transformer des trajectoires humaines
extrêmement complexes en tableaux statistiques bien propres, avec des colonnes,
des pourcentages et des catégories.
Et forcément, cela produit des limites.
La mobilité sociale est généralement mesurée à l’aide des tables de mobilité.
Ces tables comparent la position sociale des enfants à celle de leurs
parents.
Pour cela, les sociologues utilisent les PCS, les professions et catégories
socioprofessionnelles.
On classe donc les individus en grandes catégories : ouvriers, employés,
cadres, agriculteurs, artisans, professions intermédiaires, etc.
Le principe paraît simple.
Et il est utile.
Mais dès qu’on regarde de près… les complications commencent.
Les PCS servent en réalité de compromis.
Un compromis utile… mais imparfait.
Parce qu’évidemment, ranger des millions d’individus dans quelques grandes
catégories sociales produit forcément des simplifications.
Première
limite : les PCS regroupent des situations extrêmement différentes.
Prenons la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures ».
On y trouve à la fois un professeur, un avocat d’affaires, un médecin
spécialiste ou encore un ingénieur très bien rémunéré.
Statistiquement, ces individus appartiennent à la même catégorie.
Sauf qu’ils n’ont pas forcément le même revenu, le même prestige social ni
le même mode de vie.
Devenir professeur aujourd’hui n’a plus exactement la même signification
sociale qu’il y a cinquante ans.
Pour certaines familles d’artisans ou de commerçants, voir leur enfant devenir
professeur des écoles peut même être perçu comme une forme de déclassement
économique.
Et c’est encore plus visible dans d’autres PCS.
Un agriculteur céréalier beauceron ne vit pas comme un éleveur de chèvres
dans les Pyrénées.
Un petit autoentrepreneur qui vend des pâtés sur les marchés ne vit pas comme
le propriétaire du Leclerc du coin.
Pourtant, les statistiques les rangent parfois dans des catégories proches
(les artisans commerçant chefs d’entreprise de plus de dix salariés)
Les tableaux simplifient donc énormément la réalité.
Sinon, évidemment, les sociologues devraient fabriquer des tableaux avec 14
000 catégories et plus personne ne survivrait au chapitre.
D’ailleurs, les nomenclatures statistiques (les manières de classer) évoluent régulièrement.
La PCS 2020 essaie par exemple de mieux distinguer certaines positions
sociales, notamment les catégories les plus favorisées ou les différentes
situations d’emploi.
Preuve que même les outils statistiques doivent s’adapter aux
transformations de la société.
Deuxième
limite : certaines catégories sont séparées alors qu’elles se ressemblent
beaucoup dans la réalité.
Prenons les ouvriers et les employés.
Quelle différence concrète entre une caissière qui passe sa journée à
scanner des produits et qui se démonte l’épaule à passer des packs d’eau ou de
lait ; et une ouvrière qui emballe des bouteilles sur une chaîne de
production et qui elle aussi se démonte l’épaule ?
Le salaire est proche.
Les conditions de travail aussi.
Les troubles musculo-squelettiques également.
Mais statistiquement, elles appartiennent à deux groupes différents.
Pendant longtemps pourtant, le statut d’« employé » était considéré comme
plus prestigieux que celui d’ouvrier.
Comme quoi les catégories sociales sont aussi des constructions
historiques... qui peuvent parfois paraître dépassées ou inadaptées.
Troisième
limite : la mesure de la mobilité des femmes reste plus compliquée.
Pendant longtemps, beaucoup de mères étaient inactives.
Les tables de mobilité comparaient donc surtout les fils à leur père... Et si on avait de la chance, on pouvait trouver les filles par rapport à leur père.
Exit les mères.
Or cela pose problème.
Parce que les femmes n’occupent pas exactement les mêmes emplois que les
hommes.
Elles sont très nombreuses parmi les employées mais beaucoup moins
présentes parmi les ouvriers ou les agriculteurs.
Comparer directement l'origine du père à la position sociale de la fille avait un sens sociologique, une utilité scientifique, mais il manquait quelque chose: la destinée sociale d'une fille par rapport à sa mère.
Et puis, plus généralement, réduire l’origine sociale d’un individu à la seule profession
du père est très réducteur.
Un enfant est socialisé en grande majorité par ses deux parents. Et dans le cas des familles monoparentales, il est plus souvent socialisé par sa mère.
Or la socialisation a un poids important dans la destinée.
Quatrième
limite : les tables de mobilité ne prennent pas bien en compte la précarité.
Un père ouvrier ayant travaillé toute sa vie en CDI dans la même entreprise
n’a pas forcément la même situation qu’un fils ouvrier enchaînant les CDD, les
périodes de chômage et l’intérim.
Pourtant, dans les tables de mobilité, ils peuvent apparaître dans la même
catégorie.
Les statistiques voient ici une stabilité sociale.
Alors que le vécu concret peut être très différent.
Même chose pour les revenus.
Deux individus appartenant à la même PCS peuvent avoir des niveaux de vie
très éloignés.
Les tables de mobilité se concentrent surtout sur la profession et beaucoup
moins sur le patrimoine, les revenus ou la sécurité économique.
Autre
difficulté (cinquième limite) : la mobilité sociale peut être subjective.
Et là, les statisticiens commencent à souffrir.
Parce qu’un individu peut objectivement connaître une ascension sociale tout en ayant le sentiment inverse. Or incorporer des dispositions psychologiques dans des tableaux statistiques, c'est possible...
C'est possible mais c'est chaud !
Prenons un professeur des écoles.
Dans un petit village rural, il peut encore être perçu comme quelqu’un
d’important, de respecté, presque une figure locale... Et le ressentir ainsi.
Dans une grande métropole, il peut avoir le sentiment d’être socialement
banal, voire invisible.
Son revenu est pourtant le même.
Mais le regard social change. Et l'intériorisation de ce regard, le sentiment de qui est on est pour les autres change.
Et puis, le coût de la vie aussi.
Et donc le sentiment de position sociale également.
On peut donc se sentir déclassé sans l’être objectivement.
Ou inversement.
Les statistiques mesurent assez bien la mobilité objective.
Elles mesurent beaucoup moins bien la mobilité ressentie.
Enfin,
dernière limite importante : les PCS ne prennent pas en compte d’autres
dimensions du statut social.
Le sociologue Max Weber expliquait déjà que la position sociale ne dépend
pas seulement de la profession ou du revenu.
Le prestige social, le pouvoir politique ou l’influence comptent aussi.
Être maire d’une petite commune, président d’une association locale ou
personnalité influente dans un territoire peut donner une position sociale
importante sans forcément correspondre à une PCS élevée.
Et ça, les tables le captent assez mal.
Au fond, mesurer la mobilité sociale ressemble un peu à essayer de
photographier un fleuve en mouvement.
On voit des tendances.
On observe des écarts.
On comprend beaucoup de choses.
Mais on ne saisit jamais totalement la complexité des trajectoires
humaines.
Les outils statistiques sont donc indispensables.
Mais ils restent des outils.
Et comme tous les outils scientifiques, ils éclairent une partie du réel sans parvenir à
le résumer entièrement.



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