Pourquoi le progrès technique est endogène
| Un ingénieur en Recherche et Développement du secteur aéronautique |
Nous avons vu que le progrès technique pouvait soutenir la croissance économique.
Une innovation de procédé peut améliorer l’offre, parce qu’elle permet de produire plus efficacement.
Une innovation de produit peut stimuler la demande, parce qu’elle donne aux consommateurs de nouvelles raisons d’acheter.
Et certaines innovations radicales peuvent même entraîner des grappes d’innovations.
Bref, une fois qu’une bonne idée entre vraiment dans l’économie, elle peut faire bouger beaucoup de choses.
Mais il reste une question importante.
D’où vient le progrès technique ?
Est-ce qu’il tombe du ciel ?
Est-ce qu’il surgit au hasard, comme une illumination géniale dans la tête d’un inventeur décoiffé ?
Est-ce qu’il arrive par surprise, porté par la fameuse colombe avec un brevet dans le bec ?
Pas vraiment.
En économie, on dit que le progrès technique est endogène.
Le mot est un peu austère. Il a l’air d’avoir été inventé pour gâcher un début d’après-midi.
Mais l’idée est simple.
Dire que le progrès technique est endogène, cela signifie qu’il est produit par le fonctionnement même de l’économie.
Il ne vient pas de l’extérieur.
Il vient des entreprises, des chercheurs, des ingénieurs, des travailleurs, des consommateurs, de l’État, des écoles, des universités, des laboratoires, des infrastructures, des savoirs accumulés.
Bref, il vient du système économique lui-même.
Et ça change beaucoup de choses.
Parce que si le progrès technique est endogène, alors il ne faut pas seulement attendre l’innovation.
Il faut comprendre ce qui la rend possible.
Commençons par les entreprises.
Une entreprise n’innove pas seulement pour la beauté du geste.
Je sais, c’est décevant.
On aimerait imaginer des chefs d’entreprise se levant le matin en disant : “Aujourd’hui, je vais améliorer le destin de l’humanité.”
Ça arrive peut-être.
Mais en général, ils regardent aussi les coûts, les ventes, les marges, les concurrents et le banquier. Le banquier, cette figure poétique de l’économie moderne.
Une entreprise peut innover pour plusieurs raisons.
Elle peut chercher à réduire ses coûts de production.
Elle peut vouloir produire plus vite.
Elle peut vouloir améliorer la qualité de ses produits.
Elle peut vouloir répondre à une nouvelle demande.
Elle peut vouloir se différencier de ses concurrents.
Elle peut vouloir conquérir un nouveau marché.
Elle peut vouloir augmenter ses profits.
Autrement dit, l’innovation répond à des incitations économiques.
Une entreprise investit dans une nouvelle machine, dans un logiciel, dans un laboratoire de recherche, dans une équipe d’ingénieurs, parce qu’elle espère en retirer un avantage.
Elle engage une dépense aujourd’hui pour obtenir un gain demain.
Cela peut prendre la forme de recherche et développement, souvent abrégée en R&D.
La recherche et développement désigne l’ensemble des activités qui visent à produire de nouvelles connaissances ou à utiliser des connaissances existantes pour créer de nouveaux produits, de nouveaux procédés ou de nouvelles applications.
Dans les entreprises, il s’agit souvent de recherche appliquée.
C’est-à-dire une recherche orientée vers un objectif concret : améliorer une batterie, rendre un moteur moins consommateur, créer un médicament, développer un logiciel, automatiser une tâche, améliorer un matériau, réduire un coût de production.
On ne cherche pas seulement pour savoir.
On cherche pour produire, vendre, améliorer, concurrencer.
Cela peut se représenter simplement :
Concurrence, demande, recherche de profit
→ dépenses de R&D et investissements
→ innovations
→ progrès technique
Voilà un premier sens de l’endogénéité.
Le progrès technique est endogène parce qu’il est produit par les décisions des acteurs économiques, notamment les entreprises.
Elles innovent parce qu’elles ont intérêt à innover.
C’est moins romantique que le génie solitaire dans son grenier.
Mais c’est souvent plus proche de la réalité.
Mais les entreprises ne sont pas les seules à produire les conditions du progrès technique.
L’État joue aussi un rôle essentiel.
Et là, il faut faire le lien avec ce que nous avons vu dans l’article précédent.
Si le progrès technique soutient la croissance, alors la croissance peut, à son tour, donner les moyens de financer le progrès technique.
Oui, c’est une boucle.
Et oui, en économie, les boucles reviennent souvent.
C’est pénible, mais pratique.
Quand la croissance économique augmente, la production augmente. Les revenus peuvent augmenter. Les bénéfices des entreprises peuvent augmenter. Les salaires peuvent augmenter. La consommation peut augmenter.
Et si l’activité économique augmente, les recettes fiscales de l’État peuvent aussi augmenter.
L’État peut alors disposer de davantage de ressources pour financer ce qui rend l’innovation possible.
Par exemple, il peut financer l’éducation.
Il peut financer les lycées, les universités, les formations professionnelles, les écoles d’ingénieurs, les laboratoires publics.
Il peut financer la recherche fondamentale.
La recherche fondamentale, c’est la recherche qui vise d’abord à produire des connaissances, sans application immédiate nécessairement prévue.
C’est parfois une recherche dont on ne sait pas encore à quoi elle servira.
Ce qui est très agaçant pour ceux qui veulent une rentabilité en trois semaines.
Mais c’est essentiel.
Parce que certaines grandes innovations appliquées reposent sur des connaissances fondamentales accumulées longtemps avant leur utilisation économique.
L’État peut aussi financer de la recherche appliquée, des infrastructures, des réseaux de transport, des réseaux numériques, des hôpitaux, des équipements scientifiques.
Tout cela peut créer un environnement favorable à l’innovation.
Le mécanisme peut donc être représenté ainsi :
Progrès technique
→ croissance économique
→ hausse possible des recettes fiscales
→ financement de l’éducation, de la formation, de la recherche et des infrastructures
→ nouvelles innovations
→ nouveau progrès technique
Et là, on comprend mieux pourquoi le progrès technique est endogène.
Il ne dépend pas seulement d’une invention isolée.
Il dépend d’un système capable de financer et d’organiser la production de connaissances.
Une économie qui forme des chercheurs, finance des laboratoires, construit des infrastructures et soutient la recherche a plus de chances de produire du progrès technique qu’une économie qui attend que les idées tombent toutes seules dans une boîte aux lettres.
Spoiler alert: elles tombent rarement.
Il y a encore une autre raison pour laquelle le progrès technique est endogène.
Il s’autoalimente.
Une innovation peut créer les conditions d’autres innovations.
Un nouveau logiciel permet de mieux concevoir une machine.
Une machine plus précise permet de fabriquer de nouveaux composants.
De nouveaux composants permettent de créer de nouveaux produits.
Ces nouveaux produits créent de nouveaux usages.
Ces nouveaux usages font apparaître de nouveaux besoins.
Et ces nouveaux besoins poussent à innover encore.
C’est reparti.
On peut penser à l’ordinateur.
L’ordinateur permet de produire plus rapidement des calculs, puis des logiciels, puis des réseaux, puis Internet, puis des plateformes, puis des services numériques, puis des applications, puis des usages professionnels et domestiques toujours plus nombreux.
L’innovation initiale ne reste pas seule.
Elle ouvre un chemin.
Même chose avec le smartphone.
Il n’est pas seulement un téléphone amélioré. Il entraîne des applications, des services de livraison, des paiements mobiles, de la géolocalisation, des réseaux sociaux, des objets connectés, de nouvelles formes de travail.
L’innovation appelle l’innovation.
Ce mécanisme peut se représenter ainsi :
Une innovation
→ nouveaux usages
→ nouveaux besoins
→ nouvelles recherches
→ nouvelles innovations
Le progrès technique est donc cumulatif.
Cumulatif, cela signifie qu’il se construit progressivement, par accumulation.
Une innovation ne remplace pas simplement ce qui existait avant. Elle peut aussi servir de base à de nouvelles innovations.
On monte marche après marche.
Parfois on glisse.
Mais l’idée est là.
Le progrès technique repose aussi sur l’accumulation du savoir.
Et le savoir est une ressource un peu particulière.
Quand on utilise une machine, elle s’use.
Quand on utilise une matière première, elle disparaît dans la production.
Quand on utilise une connaissance, elle ne disparaît pas.
Si je vous explique une méthode, je ne la perds pas.
Je la possède encore.
Et vous pouvez l’utiliser à votre tour.
Ce qui est parfois merveilleux.
Et parfois inquiétant, selon la méthode.
La connaissance peut se diffuser, être reprise, corrigée, améliorée, combinée avec d’autres connaissances.
Elle peut circuler entre chercheurs, entreprises, universités, travailleurs, administrations, pays.
C’est pour cela que l’éducation et la formation sont essentielles.
Elles permettent d’accumuler du capital humain.
Le capital humain désigne l’ensemble des connaissances, des compétences, des qualifications, de l’expérience et de l’état de santé qui rendent les individus plus productifs.
Un travailleur mieux formé peut utiliser des outils plus complexes.
Un ingénieur peut concevoir une nouvelle machine.
Un chercheur peut découvrir un nouveau principe.
Un technicien peut améliorer un procédé.
Un entrepreneur peut transformer une idée en innovation.
On peut donc représenter le mécanisme ainsi :
Éducation et formation
→ capital humain
→ recherche, compétences, créativité
→ innovations
→ progrès technique
Le progrès technique est donc endogène parce qu’il dépend de l’accumulation des connaissances et des compétences à l’intérieur même de l’économie.
Il ne suffit pas d’acheter des machines.
Il faut aussi des personnes capables de les inventer, de les utiliser, de les réparer, de les améliorer, et parfois de lire le manuel.
Ce qui, reconnaissons-le, est une compétence rare.
Mais attention.
Les entreprises, les chercheurs et les travailleurs n’agissent pas dans le vide.
Ils agissent dans un cadre.
Ce cadre, ce sont les institutions.
Les institutions désignent l’ensemble des règles, des lois, des organisations et des normes qui encadrent les comportements économiques.
Elles peuvent encourager ou freiner l’innovation.
Par exemple, les brevets peuvent protéger temporairement une innovation, ce qui peut inciter une entreprise à investir en recherche.
Le système éducatif peut former une main-d’œuvre qualifiée.
Les infrastructures publiques peuvent faciliter la circulation des personnes, des marchandises et des informations.
Les politiques publiques peuvent financer la recherche, soutenir certains secteurs, aider les entreprises innovantes.
À l’inverse, des institutions faibles, une formation insuffisante, un manque d’infrastructures ou une instabilité trop forte peuvent freiner l’innovation.
Le progrès technique dépend donc aussi de l’environnement économique, social et politique dans lequel les acteurs prennent leurs décisions.
On peut résumer ainsi :
Institutions efficaces
→ éducation, recherche, protection de l’innovation, infrastructures
→ incitations à innover
→ progrès technique
Ce n’est pas encore toute la théorie des institutions.
Respirez.
On y reviendra.
Mais il fallait poser l’idée : le progrès technique n’est pas seulement une affaire de génie individuel. Il dépend aussi d’un cadre collectif.
On peut maintenant rassembler les morceaux.
Le progrès technique est endogène pour plusieurs raisons.
D’abord, les entreprises innovent parce qu’elles y ont intérêt. Elles cherchent à réduire leurs coûts, à augmenter leurs profits, à répondre à la demande ou à rester compétitives.
Ensuite, la croissance peut financer les conditions du progrès technique. Plus d’activité peut permettre plus de recettes fiscales, donc plus de financement public pour l’éducation, la recherche, les infrastructures et la formation.
Enfin, les connaissances s’accumulent. Une innovation peut en entraîner une autre. Le capital humain progresse. Les idées circulent. Les méthodes s’améliorent.
On peut donc représenter la boucle générale ainsi :
Innovations
→ progrès technique
→ hausse de la productivité et croissance
→ revenus et recettes fiscales supplémentaires
→ R&D, éducation, formation, infrastructures
→ nouvelles innovations
Voilà pourquoi on parle de croissance endogène.
La croissance ne vient pas seulement de l’accumulation du travail et du capital.
Elle vient aussi de la capacité d’une économie à produire elle-même du progrès technique.
Et ce progrès technique peut, à son tour, nourrir la croissance.
La boucle n’est pas automatique.
Elle peut se bloquer.
Elle peut être mal orientée.
Elle peut produire des effets négatifs sur l’emploi, l’environnement ou les inégalités.
Mais elle permet de comprendre une idée essentielle : à long terme, une économie ne se développe pas seulement parce qu’elle ajoute des bras et des machines.
Elle se développe aussi parce qu’elle apprend.
Elle cherche.
Elle forme.
Elle invente.
Elle améliore.
Elle améliore ? Elle améliore... On pourra en rediscuter.
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