Valeur ajoutée : quelle richesse a-t-on vraiment créée ?

 

La répartition de la création de richesses dans l'Union Européenne. (Source: www.touteleurope.eu)


Ce qui se passe dans l’atelier du menuisier (voir article précédent), avec son travail, son capital fixe, son capital circulant, sa technique de production,  est, au fond, une image miniature de ce qui se passe dans une économie tout entière.

Une boulangerie fait la même chose avec de la farine, de l’eau, du sel, de l’électricité, un four et du travail.

Un restaurant fait la même chose avec des aliments, une cuisine, des serveurs, une salle, des recettes et une organisation.

Une usine automobile fait la même chose avec de l’acier, des composants électroniques, des machines, des ingénieurs, des ouvriers, des logiciels, des robots et des chaînes de montage.

Même un lycée, d’une certaine manière, produit un service d’éducation.

Alors oui, là, je vous vois venir : “Monsieur, est-ce que les élèves sont des consommations intermédiaires ?”

Non.

Même si certains d’entre vous voient parfois l’école comme une usine à broyer les élèves.

Dans tous ces cas, on retrouve la même idée : pour produire, il faut combiner du travail, du capital fixe, du capital circulant - autrement dit, des consommations intermédiaires - et une technique de production.

Très bien.

Mais une fois qu’on a dit cela, une autre question apparaît.

Une question centrale.

Quelle richesse a réellement été créée ?

Parce que produire, ce n’est pas seulement faire quelque chose.

C’est ajouter de la valeur.

Voilà pourquoi la valeur ajoutée est une notion essentielle en économie.


La valeur ajoutée

Revenons à notre menuisier.

Il a acheté du bois, des vis, de la colle, du vernis. Il a utilisé ses outils. Il a travaillé plusieurs heures. À la fin, il vend sa table.

Supposons qu’il vende sa table 300 euros.

Très bien.

Est-ce qu’il a créé 300 euros de richesse ?

Non.

Je sais, c’est décevant.

On aimerait bien dire : “Il vend 300 euros, donc il a créé 300 euros.”

Ce serait simple.

Et comme souvent quand c’est trop simple, c’est faux.

Dans ces 300 euros, il y a déjà la valeur du bois, des vis, de la colle, du vernis, du papier de verre, de l’électricité, de l’emballage, bref, de toutes les consommations intermédiaires utilisées pour produire la table.

Or ces consommations intermédiaires ont déjà été produites par d’autres entreprises.

Le bois n’est pas apparu magiquement dans l’atelier.

Enfin, normalement.

Donc si le menuisier vend sa table 300 euros, il ne faut pas considérer que ces 300 euros sont entièrement une richesse nouvelle.

Il faut retirer ce qu’il a acheté à d’autres producteurs pour fabriquer la table.

Supposons que les consommations intermédiaires lui aient coûté 80 euros.

On peut alors calculer la valeur ajoutée :

Valeur ajoutée = valeur de la production - consommations intermédiaires

Ici :

Valeur ajoutée = 300 - 80

Donc :

Valeur ajoutée = 220 euros

Ces 220 euros représentent la richesse nouvelle créée par le menuisier.

Il a pris des éléments déjà produits : du bois, des vis, de la colle, du vernis.

Il les a transformés.

Il a ajouté du travail.

Il a ajouté du savoir-faire.

Il a ajouté une forme.

Il a ajouté une utilité.

Bref, il a ajouté de la valeur.

C’est pour cela qu’on parle de valeur ajoutée.


Le chiffre d'affaire, le profit et le bénéfice

Et là, attention.

Moment important.

La valeur ajoutée n’est pas le chiffre d’affaires.

Le chiffre d’affaires, c’est le montant total des ventes.

Si le menuisier vend une table 300 euros, son chiffre d’affaires est de 300 euros.

Mais sa valeur ajoutée n’est pas de 300 euros.

Elle est de 220 euros, parce qu’on retire les consommations intermédiaires.

Donc :

Chiffre d’affaires : 300 euros.

Consommations intermédiaires : 80 euros.

Valeur ajoutée : 220 euros.

Trois nombres.

Trois idées différentes.

Et déjà, normalement, une petite partie de votre cerveau commence à regretter l’école primaire, quand une table était simplement une table.

Mais ce n’est pas fini.

Parce que la valeur ajoutée n’est pas non plus le profit.

Je répète, parce que c’est le genre de phrase qu’on croit comprendre, puis qu’on oublie. Et ensuite, on m’accuse intérieurement. Je le sens.

La valeur ajoutée n’est pas le profit.

Les 220 euros de valeur ajoutée ne vont pas directement dans la poche du menuisier.

Sinon, le menuisier serait probablement plus détendu.

La valeur ajoutée, c’est la richesse créée.

Le profit, c’est ce qui reste à l’entreprise ou à ses propriétaires une fois que les coûts ont été pris en compte.

Et le bénéfice, alors ?

Dans le langage courant, on utilise souvent “profit” et “bénéfice” comme des synonymes.

On dit qu’une entreprise “fait du profit” ou “fait des bénéfices”.

Dans une conversation ordinaire, ça passe.

Mais en économie, il vaut mieux être un peu plus précis.

Le bénéfice, c’est un résultat comptable positif.

Cela signifie que, sur une période donnée, l’entreprise a gagné plus d’argent qu’elle n’a supporté de charges.

Pour faire simple :

Bénéfice = recettes - coûts

Si le résultat est positif, l’entreprise fait un bénéfice.

Si le résultat est négatif, elle fait une perte.

Le profit, lui, est une notion économique plus large.

Il désigne ce qui revient à l’entreprise ou aux propriétaires du capital une fois que les coûts de production ont été pris en compte.

Donc attention.

La valeur ajoutée vient avant.

Le profit et le bénéfice viennent après.

Et si vous retenez cela, vous éviterez déjà une bonne partie des confusions.

Ce qui est toujours appréciable.

Pour vous.

Et pour moi.

Parce que mon espérance de vie pédagogique dépend en partie de votre capacité à ne pas écrire ou à ne pas dire: “La valeur ajoutée, c’est le bénéfice.” 

Ca m'énerve !

Merci d’avance.


Reprenons notre exemple.

Le menuisier vend sa table 300 euros.

Il a utilisé 80 euros de consommations intermédiaires.

Sa valeur ajoutée est donc de 220 euros.

Mais sur ces 220 euros, il peut devoir payer un salarié, des cotisations sociales, des impôts, des intérêts, l’usure de ses machines, le loyer de son atelier.

Ce qui restera après toutes ces charges pourra constituer un bénéfice.

Ou pas.

Parce qu’on peut créer de la valeur ajoutée et pourtant ne pas faire beaucoup de bénéfice.

Voire faire une perte.

Oui, c’est injuste.

Mais l’économie n’a jamais promis d’être réconfortante.

Elle a promis d’être utile.

Enfin, les bons jours.


Le partage de la valeur ajoutée

Une fois que la richesse est créée, une question apparaît.

Qui la reçoit ?

Là, bizarrement, tout le monde devient plus attentif.

La valeur ajoutée peut servir à rémunérer le travail : les salaires, les cotisations sociales.

Elle peut servir à rémunérer le capital : les profits, les intérêts, les dividendes. Elle peut aussi permettre à l’entreprise d’investir, de remplacer du matériel, de se désendetter, ou de préparer l’avenir.

Elle peut servir à financer l’État et la protection sociale : les impôts, les cotisations, les prélèvements obligatoires.

Autrement dit, la valeur ajoutée n’est pas seulement une grandeur comptable.

C’est une richesse à répartir.

Et dès qu’il faut répartir une richesse, l’ambiance change.

Combien va aux salariés ?

Combien va aux propriétaires ?

Combien reste dans l’entreprise ? Combien sert à investir ?

Combien va à l’État ?

Ce ne sont pas seulement des questions techniques.

Ce sont des questions sociales.

Et parfois politiques.

Quand on parle de salaires, de profits, de dividendes, de pouvoir d’achat, de compétitivité, d’impôts ou de cotisations sociales, on parle souvent, directement ou indirectement, du partage de la valeur ajoutée.

Voilà pourquoi cette notion est importante.

Elle permet de comprendre ce qu’une activité productive crée réellement.

Elle permet aussi de comprendre comment cette richesse est distribuée entre différents acteurs.


Le Produit Intérieur Brut

Maintenant, élargissons encore.

Si la valeur ajoutée est si importante, c’est aussi parce qu’elle permet de mesurer la richesse produite par toute une économie.

Dans une économie nationale, il y a des milliers, des millions d’unités de production.

Des artisans.

Des agriculteurs.

Des usines.

Des banques.

Des hôpitaux.

Des écoles.

Des restaurants.

Des plateformes numériques.

Des gens qui fabriquent, qui soignent, qui transportent, qui enseignent, qui réparent, qui conseillent, qui codent, qui nettoient, qui vendent, qui organisent.

Tout ce petit monde produit des biens ou des services.

Et chacun ajoute de la valeur.

Le boulanger ajoute de la valeur en transformant de la farine en pain.

Le garagiste ajoute de la valeur en réparant une voiture.

L’enseignant ajoute de la valeur en produisant un service d’éducation.

Le restaurant ajoute de la valeur en transformant des aliments, du travail, une cuisine et une organisation en repas servi.

L’usine ajoute de la valeur en transformant des composants en voiture.

L’hôpital ajoute de la valeur en produisant des soins.

Évidemment, tout ne se mesure pas parfaitement.

La richesse économique ne résume pas toute la richesse humaine.

Un pays peut produire beaucoup et rendre ses habitants malheureux.

Un service peut avoir une immense valeur sociale et être mal payé. 

Une activité peut être essentielle et mal reconnue. Les infirmiers vous en parleront. Et je ne dis pas les professeurs par souci de neutralité.

Donc attention : mesurer la valeur ajoutée, ce n’est pas mesurer toute la valeur d’une vie collective.

Ce serait trop beau.

Et franchement inquiétant.

Mais pour mesurer la production économique, la valeur ajoutée est indispensable.

Pourquoi ?

Parce qu’elle évite de compter plusieurs fois la même chose.

Imaginons qu’on additionne simplement toutes les ventes.

Le vendeur de bois vend du bois au menuisier.

Puis le menuisier vend une table au client.

Si on additionne le prix du bois et le prix de la table, on compte deux fois une partie de la valeur du bois.

Une première fois quand le bois est vendu.

Une deuxième fois parce que ce bois est inclus dans le prix de la table.

C’est ce qu’on appelle le problème du double comptage.

C’est un peu comme mettre la note d'un devoir en deux parties sur pronote deux fois: une fois de manière globale et une fois en tenant compte des parties. Cela permet de faire croire qu'on a fait beaucoup d'évaluations alors qu'il n'y en qu'une.

La valeur ajoutée permet d’éviter ce problème.

Elle mesure seulement ce que chaque producteur ajoute réellement.

C’est pour cela que, dans une économie nationale, on additionne les valeurs ajoutées.

Pas toutes les ventes.

Pas tous les chiffres d’affaires.

Les valeurs ajoutées.

Et cette somme des valeurs ajoutées permet de calculer le produit intérieur brut, le fameux PIB.

Le PIB mesure ainsi la richesse produite, on dit aussi richesse créée, sur un territoire pendant une période donnée, en additionnant les valeurs ajoutées produites par les unités de production résidentes.

Le PIB, c’est la somme des richesses nouvelles créées dans l’économie.

Le menuisier ajoute sa petite part.

Le boulanger ajoute la sienne.

Le garagiste, le restaurant, l’usine, l’hôpital, l’école, l’agriculteur, l’entreprise informatique, l’association, chacun ajoute quelque chose.


Conclusion

Voilà pourquoi la valeur ajoutée est centrale.

  1. Elle permet  de comprendre ce qu’une activité productive crée réellement.
  2. Elle permet de poser la question du partage de la richesse.
  3. Et elle permet, au niveau d’un pays, de calculer le PIB.

Et là, vous vous dîtes: "quelle maitrise de la pédagogie. Partir d'un menuisier et de sa table pour arriver au PIB d'un pays! Quel maestro! 

En plus, il doit être très très beau".

Un peu de calme, s'il vous plaît. Je suis un homme marié. 

Je voulais simplement vous montrer qu'en économie, il suffit parfois d'un atelier, de quatre pieds, d’un plateau, et d’un peu de patience pour comprendre une bonne partie du monde.

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