Classes sociales, identités et intersection : les nouvelles lignes de fracture de la société

 

Pourquoi prendre l'affiche Green Book pour cet article ? 
Parce que je me demande dans quelle mesure cette configuration de rapports sociaux (un riche noir et un chauffeur blanc se retrouve aux Etats-Unis ou en France).
Et puis, c'est un excellent film. 

Hier soir, j’errais sur l’esplanade de La Défense. Oui, je sais : ce n’est pas l’endroit le plus poétique du monde pour méditer sur la structure sociale. Mais les sociologues prennent leurs laboratoires où ils peuvent.
les principales lignes de fracture des sociétés contemporaines se situent-elles encore entre les classes sociales ?

Les tours de verre se vidaient lentement. Les ascenseurs recrachaient leurs grappes de cadres pressés, téléphone à la main, regard absorbé par quelque urgence financière dont l’humanité survivra probablement très bien.

Costumes sombres, chaussures impeccables, sacs d’ordinateur. Une procession assez homogène, ma foi. On aurait dit une migration saisonnière d’analystes financiers.

Puis, quelques heures plus tard, la scène changea.

Les bureaux s’étaient éteints, les traders commençaient à dormir, sans doute d’un sommeil agité, peuplé de graphiques boursiers et de valeurs morales bafouées… pour certains... et d’autres silhouettes apparurent. Chariots de ménage, sacs-poubelle, cartons de livraison pour les restaurants encore ouverts.

Et là, en observant cette étrange chorégraphie nocturne, j’ai eu une impression — ce n’est qu’une impression, bien sûr, et les impressions sont des instruments scientifiques très douteux, mais enfin elles ont parfois leur utilité et peuvent pousser à l'interrogation scientifique.

J’ai eu l’impression que deux mondes se succédaient dans le même décor.

Dans les bureaux, dans la journée : beaucoup d’hommes blancs, bien habillés, visiblement bien payés.

Dans les équipes de nettoyage, dans les cuisines, dans les livraisons nocturnes : beaucoup plus de femmes, et très souvent des personnes issues de l’immigration ou de minorités ethniques.

Alors je me suis demandé : quelle est aujourd’hui la véritable ligne de fracture de nos sociétés ?

Est-ce encore la classe sociale ?

Ou bien autre chose ?

Pendant longtemps, les sociologues ont pensé la structure des sociétés modernes à partir d’une grande grille de lecture : celle des classes sociales. Les sociétés industrielles semblaient organisées autour de positions économiques différentes : classes populaires, classes moyennes, classes supérieures.

Mais à partir de la fin du XXᵉ siècle, certains chercheurs ont commencé à se demander si cette grille de lecture restait suffisante ou, pire, si elle n'était pas obsolète.

D’abord parce que plusieurs sociologues ont décrit un phénomène de moyennisation des sociétés occidentales. Rappelez-vous Henri Mendras dont on a beaucoup parlé.

Ensuite parce que les formes de mobilisation collective semblaient évoluer. Le sociologue Alain Touraine observait l’apparition de nouveaux mouvements sociaux : mouvements féministes, écologistes ou mobilisations pour les droits des minorités.

Les conflits sociaux semblaient porter moins exclusivement sur les questions économiques et davantage sur des enjeux culturels ou sociétaux.

Dans la même veine, le politiste américain Ronald Inglehart a défendu l’idée que les sociétés occidentales connaissaient une transformation des valeurs. Selon lui, les nouvelles générations se mobiliseraient moins pour des revendications matérielles — salaires, emploi, redistribution — et davantage pour des valeurs post-matérialistes, comme les droits des femmes, la protection de l’environnement ou les libertés individuelles.

Ronald Inglehart (1934-2021)


Plus récemment, le politiste américain Francis Fukuyama a décrit la montée d’une politique de l’identité. Dans de nombreuses démocraties, explique-t-il, les mobilisations politiques s’organisent de plus en plus autour de la reconnaissance de groupes définis par le genre, l’origine, la religion ou la culture.

Francis Fukuyama (1952 - ?)


Si ces analyses sont justes, alors une question se pose :

Ou bien se situent-elles désormais ailleurs : dans les rapports sociaux de genre, dans les rapports interethniques ou dans les identités culturelles ?

Mais cette opposition entre classes sociales d’un côté et autres rapports sociaux de l’autre peut être discutée.

À la fin des années 1980, la juriste américaine Kimberlé Williams Crenshaw proposa un concept qui allait faire fortune dans les sciences sociales : l’intersectionnalité.

Kimberlé Crenshaw (1959 - ?)

En étudiant la situation des femmes noires aux États-Unis, elle montrait que certaines personnes pouvaient subir simultanément plusieurs formes de domination : liées au genre, à la race et à la classe sociale.

Ces formes d’inégalités ne s’additionnent pas simplement : elles s’entrecroisent et produisent des situations particulières. Mais on ne peut pas dire que l'une de ces formes d'inégalités serait plus prégnante que l'autre.


Et finalement, si je repense à cette promenade nocturne sur l’esplanade de La Défense, je me dis que l’on observe peut-être déjà quelque chose de ce phénomène.

Dans certains emplois très précaires — nettoyage, hôtellerie, restauration — on retrouve souvent une concentration de plusieurs formes de vulnérabilité sociale : des emplois peu rémunérés, occupés majoritairement par des femmes, et très souvent par des personnes issues de l’immigration ou de minorités ethniques.


Dans ces situations, les inégalités ne s’expliquent pas uniquement par la classe sociale, ni uniquement par le genre ou l’origine.

Elles résultent de l’entrecroisement de ces différents rapports sociaux.

Autrement dit, pour comprendre les inégalités contemporaines, il ne s’agit peut-être pas de choisir entre classe, genre ou origine.

Il s’agit plutôt de comprendre comment ces différentes lignes de fracture se superposent et s’entremêlent.

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