La mobilité sociale : une société qui bouge… mais pas toujours dans le sens qu’on imagine
Bon.
On arrive à la fin de ce chapitre sur la mobilité sociale.
Et normalement, à ce stade, vous devriez commencer à voir apparaître une idée importante.
La mobilité sociale, ce n’est pas seulement une histoire de mérite individuel.
Oui, les efforts personnels comptent.
Oui, le travail scolaire joue un rôle.
Oui, les trajectoires individuelles existent.
Heureusement.
Sinon les professeurs de SES passeraient leurs journées à expliquer que nous sommes tous prisonniers de statistiques géantes, ce qui finirait par plomber un peu l’ambiance pédagogique.
Mais ce que montre la sociologie, c’est que les trajectoires sociales dépendent aussi de facteurs beaucoup plus larges.
Et on peut résumer tout le chapitre avec trois grandes idées.
La société française n’a plus la même forme qu’il y a cinquante ou soixante ans.
Il y a eu :
— une tertiarisation de l’économie ;
— une élévation des qualifications ;
— une salarisation de l’emploi ;
— une féminisation du travail.
Résultat : les places sociales disponibles ont changé.
Et cela produit une partie importante de la mobilité sociale : la mobilité structurelle.
Quand les emplois agricoles disparaissent, les enfants d’agriculteurs vont ailleurs.
Quand les emplois qualifiés augmentent, davantage d’individus accèdent à des positions plus qualifiées.
Donc une société peut connaître beaucoup de mobilité simplement parce que sa structure professionnelle se transforme.
Mais attention : cela ne signifie pas que tous les groupes sociaux profitent de la même manière de ces transformations.
Par exemple, la féminisation du travail a permis à davantage de femmes d’accéder à l’emploi et à des positions plus qualifiées.
Mais cela ne veut pas dire que les inégalités entre hommes et femmes ont disparu.
Les femmes restent moins présentes dans certaines positions de pouvoir ou dans les postes les plus rémunérés.
C’est ce qu’on appelle souvent le plafond de verre.
Et ce plafond de verre n’a pas une cause unique.
Il résulte de plusieurs mécanismes qui se cumulent :
— une socialisation genrée qui oriente encore différemment les filles et les garçons ;
— des choix d’orientation scolaire différents ;
— des formes d’autocensure socialement construites ;
— une répartition inégale des tâches domestiques et parentales ;
— des interruptions de carrière plus fréquentes ;
— des discriminations parfois invisibles ;
— et des réseaux professionnels souvent plus masculins dans les positions de pouvoir.
Autrement dit : même lorsque la structure sociale se transforme, tous les individus ne profitent pas exactement des mêmes opportunités de mobilité.
Et ça aussi, c’est un résultat important de la sociologie.
L’élévation du niveau de diplôme a permis à davantage d’individus d’accéder à des études longues et à des emplois plus qualifiés.
Il y a eu une démocratisation quantitative de l’école : plus d’élèves vont plus longtemps à l’école.
Mais la démocratisation qualitative reste incomplète (elle xiste mais elle est incomlète) : les élèves de milieux favorisés restent davantage présents dans les filières les plus valorisées.
Et surtout, l’école ne fonctionne pas indépendamment du milieu social.
C’est ce qu’ont montré Bourdieu et Boudon.
Les ressources culturelles, les stratégies familiales, les coûts des études, les informations disponibles, tout cela influence les trajectoires scolaires.
Autrement dit : l’école peut favoriser la mobilité sociale… tout en reproduisant certaines inégalités.
Oui.
C’est un système capable de faire les deux en même temps.
Performance assez spectaculaire quand on y pense.
Les ressources économiques, culturelles et sociales des familles influencent les parcours scolaires et professionnels.
Et les configurations familiales peuvent également modifier les conditions dans lesquelles les enfants grandissent et étudient.
C’est ce que montrent notamment des sociologues comme Bernard Lahire.
Les capitaux familiaux ne produisent pas automatiquement les mêmes trajectoires sociales.
Tout dépend aussi des conditions concrètes dans lesquelles ces ressources sont transmises :
la stabilité familiale ;
le temps disponible ;
les relations entre les membres de la famille ;
les réseaux mobilisables ;
ou encore les formes d’encadrement scolaire.
Autrement dit : deux familles disposant de ressources relativement proches peuvent malgré tout connaître des trajectoires très différentes selon la configuration qu'elles ont.
Cela ne veut pas dire que tout est déterminé d’avance.
Mais cela signifie que tous les individus ne partent pas avec les mêmes ressources… ni avec les mêmes conditions pour les transmettre et les mobiliser.
Et c’est là qu’on retrouve une distinction très importante entre deux idées qu’on confond souvent :
la mobilité sociale et la fluidité sociale.
Une société peut être très mobile parce que sa structure économique change beaucoup.
Mais cela ne veut pas forcément dire qu’elle est très fluide.
La fluidité sociale, c’est le fait que l’origine sociale influence plus ou moins fortement les trajectoires individuelles.
Autrement dit :
dans une société fluide, les enfants auraient des chances relativement proches d’accéder aux différentes positions sociales, quelle que soit leur origine sociale.
Et ça… c’est beaucoup plus difficile à obtenir.
Parce que les inégalités de ressources, de capital culturel, d’information, de patrimoine ou encore les inégalités entre les femmes et les hommes continuent à peser sur les trajectoires.
Donc oui, la société bouge.
Mais tout le monde ne bouge pas avec la même facilité.
Et ça, c’est probablement l’idée la plus importante du chapitre.
Conclusion
La mobilité sociale n’est ni totalement bloquée, ni parfaitement ouverte.
Nous ne vivons ni dans une société complètement figée… ni dans une méritocratie parfaite où chacun obtiendrait exactement la place correspondant à son talent et à son travail.
Nous sommes dans une société où les trajectoires individuelles résultent à la fois :
— des transformations économiques ;
— des politiques scolaires ;
— des socialisations de genre ;
— des ressources familiales ;
— des configurations familiales ;
— et des choix individuels.
Bref : la mobilité sociale est un mélange de structures sociales, de contraintes, d’opportunités et de stratégies.
Ce qui est beaucoup moins simple qu’un slogan du type :
“Quand on veut, on peut.”
Parce qu’en sociologie, on finit souvent par découvrir une chose un peu dérangeante :
Quand on veut… il faut encore avoir les ressources pour pouvoir vouloir dans de bonnes conditions.
Et là, évidemment, le débat devient beaucoup plus politique.
Et beaucoup plus intéressant aussi.
D’ailleurs, cela me fait penser à quelque chose.
Je suis tombé sur plusieurs textes, notamment de l’APSES et une tribune publiée dans Le Monde, qui alertent sur un projet de formation des futurs professeurs de SES qui affirmerait que l’enseignement des SES n’a pas pour objet la présentation de débats, qu’ils soient de société ou théoriques.
Intriguant, non ?
Parce qu’au regard de tout ce qu’on a vu dans cette étude la mobilité — les inégalités de ressources, les mécanismes de reproduction sociale, les effets des socialisations, les freins à la mobilité sociale, les inégalités de genre ou encore le poids des trajectoires familiales — on peut quand même se demander pourquoi il ne faudrait plus débattre.
Après tout, comprendre la société oblige parfois à discuter de questions qui dérangent un peu.
Sinon la sociologie finirait simplement par devenir une longue liste de statistiques très polies.
Et honnêtement… ce serait quand même beaucoup moins intéressant.
Et je ne vous parle pas de la mission formation des citoyens ...



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