Les sources de la croissance économique
| Une usine textile au Bengladesh... (Photo France 2 pour France info). Elle est intéressante cette image, parce que derrière la production et la croissance se posent beaucoup de questions. |
Rappelez-vous... Nous sommes partis d’un menuisier.
Un atelier.
Du bois.
Des vis.
Un marteau.
Une table.
Bref, toute la poésie du capitalisme artisanal, avec un peu de poussière et une probabilité non négligeable de se taper sur les doigts.
Nous avons vu deux choses.
D’abord, pour produire, il faut combiner plusieurs éléments : du travail, du capital fixe, du capital circulant, et une technique de production.
Ensuite, quand cette production crée une richesse nouvelle, on peut la mesurer avec une notion essentielle : la valeur ajoutée.
Très bien.
Mais maintenant, on change d’échelle.
On ne se demande plus seulement comment le menuisier produit une table.
On se demande pourquoi, dans une économie entière, la production augmente au fil du temps.
Autrement dit : d’où vient la croissance économique ? Quelles sont les sources de la croissance économique ?
La croissance économique, je le rappelle, c’est l’augmentation durable de la production de biens et de services dans une économie.
En général, on la mesure avec le PIB. Et, petit détail qui a son importance, on essaie de la mesurer en volume, c’est-à-dire en neutralisant la hausse des prix.
Parce que si le PIB augmente seulement parce que les prix augmentent, ce n’est pas vraiment qu’on produit plus. C’est juste que tout coûte plus cher.
C'est moins enthousiasmant.
La vraie question est donc : Comment une économie produit-elle davantage ?
Il y a trois grandes réponses.
- Elle peut produire plus parce qu’elle utilise plus de travail.
- Elle peut produire plus parce qu’elle utilise plus de capital.
- Et elle peut produire plus parce qu’elle utilise mieux le travail et le capital.
Voilà.
Tout est là. Je pourrais pratiquement terminer là-dessus.
Mais comme nous sommes en SES, nous allons quand même prendre le temps de compliquer un peu les choses. Sinon, ce serait dommage. Et je prends un malin plaisir à vous forcer à me lire (ou m'écouter).
Repartons de notre menuisier.
Si un menuisier produit une table en une journée, deux menuisiers peuvent, en principe, produire deux tables.
Je dis “en principe”, parce que dans la vraie vie, deux personnes peuvent aussi se gêner, discuter, chercher le crayon, déplacer trois fois le même établi et finir par produire une table et demie dans une ambiance tendue.
Mais gardons l’idée générale.
Plus on utilise de travail, plus on peut produire.
À l’échelle d’un pays, c’est la même logique.
Une économie peut produire davantage si elle dispose de plus de travailleurs ou qu'elle les utilise plus longtemps.
Par exemple, si la population en âge de travailler augmente.
Ou si davantage de personnes trouvent un emploi.
Ou si le chômage diminue.
Ou si le temps de travail annuel augmente (c'est moins sympa mais c'est une solution à notre problème).
Le facteur travail ne se résume donc pas au nombre de personnes.
Il a plusieurs dimensions.
- Il y a d’abord le nombre de travailleurs.
C’est assez évident : plus il y a d’actifs occupés (c'est ainsi que l'on dit), plus la capacité de production augmente.
- Il y a ensuite la durée du travail.
Un travailleur qui travaille 35 heures ne fournit pas la même quantité de travail qu’un travailleur qui travaille 45 heures, toutes choses égales par ailleurs.
Ah, “toutes choses égales par ailleurs”.
Magnifique formule d’économiste qu'on réutilisera souvent.
Elle signifie en gros : "on imagine qu’une seule chose change, et que tout le reste reste identique." Dans mon exemple, le travailleur qui travaille 45 heures au lieu de 35 ne voit pas sa motivation ou son efficacité baisser malgré ses dix heures de travail en plus. Et puis, avec ce "toutes choses égales par ailleurs", le passage de 35 heures à 45 heures ne s'accompagne pas de licenciement.
On ne sait pas ce que les entreprises vont faire avec tous ces salariés qui travaillent 10 heures de plus mais bon... La formule est commode et l’idée de base reste utile : la quantité de travail dépend à la fois du nombre de travailleurs et du temps pendant lequel ils travaillent.
Pour l’instant, on ne parle pas encore de la qualité du travail. On ne se demande pas si les travailleurs sont mieux formés, plus expérimentés, plus efficaces. On se demande seulement si l’économie utilise davantage de travail.
Plus de bras.
Plus d’heures.
Plus de temps passé à travailler dans une économie.
C’est déjà beaucoup. Surtout pour les bras.
| Des travailleurs agricoles (coton) de Côte d'Ivoire. |
Mais le travail ne suffit pas.
Notre menuisier peut être courageux, compétent, motivé, avoir la coupe mulet (qui semble être à la mode au moment où je vous écris), et qui n’est pas indispensable mais ne nuit pas.
S’il n’a ni outils, ni atelier, ni machines, il va avoir du mal à produire beaucoup de tables.
À un moment, il faut du capital... du capital fixe; c’est-à-dire aux biens durables qui servent à produire plusieurs fois : les machines, les outils, les bâtiments, les véhicules, les ordinateurs, les logiciels, les équipements.
Quand une entreprise achète une machine supplémentaire, construit un atelier, installe un robot, achète un véhicule professionnel ou modernise ses logiciels, elle augmente son stock de capital.
On appelle cela un investissement.
Investir, c’est engager une dépense qui doit rapporter.
Le menuisier qui achète plus de serre-joints, une scie ou une ponceuse supplémentaire investit.
Il accumule du capital.
Et cette accumulation peut lui permettre de produire plus.
À l’échelle d’un pays, c’est pareil.
Plus une économie possède de machines, d’usines, d’outils, de bâtiments productifs, de logiciels, de robots, plus elle a de capacités de production.
C’est ce qu’on peut appeler le capital technique, ou capital productif.
| Atelier de l'entreprise Lemahieu... Des machines, des outils, un local. |
Il s’agit du capital utilisé directement par les entreprises pour produire.
Mais il existe aussi une autre forme de capital très importante : le capital public.
Le capital public, ce sont les infrastructures et les équipements possédés ou financés par les administrations publiques, et qui permettent à l’économie de mieux fonctionner.
Les routes.
Les ponts.
Les ports.
Les aéroports.
Les réseaux électriques.
Les réseaux de gaz.
Les réseaux numériques.
Les écoles.
Les universités.
Les hôpitaux.
Les infrastructures de transport.
Tout cela ne produit pas toujours directement des marchandises vendues sur un marché.
Mais tout cela permet à terme de produire plus.
Une entreprise peut avoir de très bons travailleurs et de très bonnes machines. Si les routes sont impraticables, si l’électricité coupe tous les deux jours, si Internet fonctionne comme un pigeon voyageur fatigué, la production va vite rencontrer quelques difficultés.
Le capital public soutient donc la production.
Il permet aux entreprises de transporter, communiquer, former, soigner, échanger, produire plus efficacement.
Donc, deuxième source de croissance : l’accumulation du capital.
Plus de machines.
Plus d’infrastructures.
Plus d’équipements.
Plus de logiciels (capital immatériel)
Plus de capital productif.
Plus de capital public.
Et, en principe, plus de capacité à produire.
Mais attention.
Ajouter toujours plus de capital ne suffit pas forcément à faire augmenter indéfiniment la production.
Si vous donnez dix marteaux à un seul menuisier, il ne produira pas dix fois plus vite.
Il aura surtout l’air préoccupé.
À un moment, d'ailleurs, ce qui compte, ce n’est pas seulement d’avoir plus de capital.
C’est de mieux l’utiliser.
Et nous arrivons à la troisième source de croissance. Et cette troisième source de croissance est essentielle dans les économies modernes.
| Le port du Havre... Que serait la croissance économique sans infrastructures routières, portuaires, aéroportuaires? |
Imaginons notre menuisier.
La première année, il produit une table par jour.
La deuxième année, il a le même atelier, les mêmes outils, le même temps de travail.
Mais il produit deux tables par jour.
Question simple : que s’est-il passé ?
Il n’y a pas plus de travail.
Il n’y a pas plus de capital.
Et pourtant, la production augmente.
Réponse : il est devenu plus efficace.
Ou, pour être plus précis, la combinaison du travail et du capital est devenue plus efficace.
Il a peut-être mieux organisé son atelier.
Il a rangé les outils au bon endroit.
Il gaspille moins de bois.
Il fait moins d’allers-retours inutiles.
Il a appris de meilleurs gestes.
Il utilise mieux ses machines.
Il a trouvé une nouvelle méthode d’assemblage.
Il a suivi une formation.
Il a amélioré la qualité de son travail.
Il a peut-être inventé une petite technique qui lui fait gagner du temps.
Bref, il ne produit pas plus parce qu’il a simplement ajouté des facteurs de production.
Il produit plus parce qu’il les utilise mieux.
C’est ce qu’on appelle une hausse de la productivité.
Et lorsqu’on raisonne sur l’efficacité globale de la combinaison du travail et du capital, on parle de hausse de la productivité globale des facteurs des facteurs de production, ou PGF.
PGF.
Pas PFG ! PFG, ce sont les pompes funèbres générales. Je sais que l'économie n'est pas toujours une partie de plaisir mais bon...
La PGF mesure l'efficacité de la technique de production, et donc, son accroissement, mesure la part de l’augmentation de la production qui ne s’explique pas directement par l’augmentation de la quantité de travail ou de capital utilisée.
Autrement dit, si le PIB augmente plus vite que ce qu’on peut expliquer par l’ajout de travailleurs et/ou de machines, il reste quelque chose, une part à expliquer, un résidu.
Cette part correspond à une amélioration de l’efficacité productive et donc de la PGF.
En gros : on produit davantage, non pas seulement parce qu’on a plus de facteurs, mais parce qu’on les combine mieux.
Et cette amélioration de la technique (on dit ce progrès technique) peut venir de plusieurs sources.
Par exemple, de machines plus efficace, de nouveaux logiciels, de nouvelles technologies.
| La robotisation de la production automobile |
Elle peut donc venir de l’innovation... Un nouveau procédé.
Elle peut venir du capital humain.
Des travailleurs mieux formés, plus qualifiés, plus expérimentés.
Elle peut venir de la recherche.
Des découvertes scientifiques, des brevets, des améliorations techniques.
Elle peut venir de l’organisation.
Une meilleure coordination, moins de temps perdu, une circulation plus efficace de l’information, moins de gaspillage.
Elle peut venir aussi du capital public.
De meilleures infrastructures, une meilleure éducation, un meilleur système de santé, de meilleurs réseaux de transport ou de communication.
Vous voyez le problème.
Tout cela est lié.
Le progrès technique peut être incorporé dans le capital : une machine plus performante.
Il peut être incorporé dans le travail : des travailleurs mieux formés.
Il peut être incorporé dans l’organisation : une meilleure façon de produire.
Il peut dépendre du capital public : des infrastructures qui permettent aux entreprises de fonctionner plus efficacement.
Donc la PGF n’est pas une petite case isolée, rangée sagement dans un tableau.
C’est plutôt ce qui mesure l’efficacité globale de tout le système productif.
C’est la manière dont une économie utilise ce qu’elle a.
Et parfois, c’est ce qui fait vraiment la différence entre une croissance simplement quantitative, on utilise plus de facteurs de production, (on parle de croissance extensive) et une croissance basée sur plus d'efficacité, basée beaucoup sur le progrès technique, l'accroissement de la PGF. (On parle de croissance intensive).
À ce stade, il faut bien comprendre la question que se pose l’économiste.
Il ne se contente pas de dire : “Le PIB augmente.”
Ça, c’est le constat.
Il veut savoir pourquoi.
Quelle part de cette augmentation vient du travail ?
Quelle part vient du capital ?
Quelle part vient de la productivité globale des facteurs ?
C’est ce qu’on appelle les contributions à la croissance.
Reprenons une dernière fois notre menuisier.
Il produisait une table par jour.
Maintenant, il en produit deux.
Pourquoi ?
Première possibilité : il a embauché un deuxième menuisier.
Dans ce cas, la croissance de la production vient surtout de l’augmentation du facteur travail.
Contribution du facteur travail.
Deuxième possibilité : il a acheté de nouvelles machines, de meilleurs outils, davantage de matériel.
Dans ce cas, la croissance vient surtout de l’accumulation du capital.
Contribution du facteur capital.
Troisième possibilité : il n’a ni embauché, ni acheté beaucoup plus de machines, mais il s’organise mieux, utilise mieux ses outils, gaspille moins, travaille avec une méthode plus efficace.
Dans ce cas, la croissance vient surtout de l’augmentation de la PGF.
Contribution de la productivité globale des facteurs.
Quatrième possibilité : tout cela à la fois.
Et, mauvaise nouvelle pour ceux qui aiment les réponses simples, c’est souvent cela.
Dans une économie réelle, la croissance vient rarement d’une seule source.
Elle peut venir à la fois d’une population active plus nombreuse, d’une hausse de l’emploi, d’investissements privés, d’infrastructures publiques, d’innovations, de formations, d’une meilleure organisation, de progrès techniques.
Le travail contribue.
Le capital contribue.
La PGF contribue.
Et l’enjeu est de savoir dans quelles proportions... Qu'est-ce qui contribue le plus.
Parce que toutes les croissances ne se ressemblent pas.
Une croissance tirée surtout par l’augmentation du nombre de travailleurs n’a pas le même sens qu’une croissance tirée par l’innovation.
Une croissance fondée surtout sur l’accumulation de capital n’a pas le même sens qu’une croissance fondée sur une meilleure productivité.
Par exemple, la croissance en France, pendant les Trente Glorieuse (1945-1975) est surtout une croissance intensive: la population augmente, et la population des travailleurs aussi, mais ce sont surtout les gains de productivité, le progrès technique, qui explique la croissance.
A l'inverse, depuis la crise COVID, en France, la productivité a baissé et la croissance s'explique surtout par l'accumulation (l'augmentation) du facteur travail.
Conclusion
Au fond, la question des sources de la croissance tient en peu de mots.
Une économie peut produire plus parce qu’elle ajoute des moyens.
Plus de travail... Plus de capital... Ou parce qu’elle utilise mieux les moyens qu’elle possède déjà.
Meilleure organisation. Meilleures techniques. Meilleure formation.
Plus de productivité.
Bref, la croissance, ce n’est pas seulement une affaire de quantité.
C’est aussi une affaire d’efficacité.
Et notre menuisier le sait très bien : avec dix marteaux et aucune méthode, on ne produit pas forcément dix tables.
On fait surtout beaucoup de bruit.


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