Petit focus : mesurer la croissance, ou l’art de ne pas se faire avoir trop vite

 

Avant d’aller plus loin, dans notre étude des sources et des défis de la croissance, il faut prendre quelques minutes pour mesurer correctement ce dont on parle.

Oui, je sais.

“Mesurer correctement”, dit comme ça, on sent tout de suite la joie circuler dans la pièce. Les regards s’illuminent. Les élèves redressent le dos. La tête... comme de petits suricates du savoir.
Quelqu’un, au fond, murmure : “Enfin.” Repris en echos: enfin, enfin, enfin...


Ce n'est pas vrai... Et pourtant, c’est indispensable.

Parce que si l’on parle de croissance économique sans savoir précisément ce qu’on mesure, on risque de dire n’importe quoi. Et dire n’importe quoi avec assurance, c’est déjà un métier. Mais ce n’est pas le miens et j’espère que ce ne sera pas le vôtre. Les politiciens sont déjà assez nombreux.

La croissance économique, on l’a dit, c’est l’augmentation durable de la production de biens et de services dans un pays. Et cette production, on la mesure généralement avec un indicateur : le PIB.

Le PIB, c’est le produit intérieur brut.

Alors attention : le PIB ne mesure pas ce qu’un pays possède. Il ne mesure pas le patrimoine accumulé, les bâtiments, les routes, les machines, les tableaux de maîtres, les livrets A, les vieilles armoires normandes, ni les collections de cartes Pokémon qui traînent dans des chambres d’ados.

Le PIB mesure ce qui est produit pendant une période donnée, en général une année.

C’est donc un fluxxxxx. Un flux.

Un flux, c’est quelque chose qui se déroule dans le temps. Comme un revenu. Comme une rivière. Comme une conversation de fin de repas qui dégénère.

Le patrimoine, lui, j’en dis un mot, c’est un stock. C’est ce qu’on possède à un moment donné.

Donc, première idée importante : quand on parle de croissance, on parle de l’augmentation de la production annuelle. On ne parle pas directement de tout ce que possède un pays.

Déjà, on respire.

Deuxième idée : le PIB mesure une forme de richesse créée.

Pourquoi ? Parce que produire un bien ou un service, c’est créer de la valeur économique. Une baguette produite par un boulanger. Une coupe de cheveux réalisée par une coiffeuse. Un cours donné par un professeur. Oui, même celui-ci. Ne faites pas cette tête.

Tout cela entre dans la production.

Et quand la valeur de cette production augmente, on dit que les richesses produites augmentent.

Mais là, un piège arrive.

Un piège classique.

Le genre de piège dans lequel tombent des générations d’élèves, d’adultes, de journalistes souvent, et parfois même de gens invités sur des plateaux télé avec un air très sérieux et des gros sourcils froncés. C’est dire.

Ce piège, c’est l’inflation.

Si le PIB augmente, cela peut vouloir dire deux choses.

Première possibilité : on produit vraiment plus de biens et de services. Là, oui, l’activité économique augmente réellement.

Deuxième possibilité : on ne produit pas forcément plus, mais les prix augmentent. Dans ce cas, le PIB en euros, on dit en euros courants, augmente, mais pas parce qu’on a produit davantage. Simplement parce que chaque chose est vendues plus cher.

Et ça, ce n’est pas la même histoire.

Reprenons un exemple très simple que j’ai utilisé dans l’épisode précédent.

Si votre argent de poche passe de 5 à 10 euros, vous pouvez avoir le sentiment d’être plus riche.

Moment de joie. Euphorie. Vous commencez peut-être à envisager une vie nouvelle.

Mais si, dans le même temps, le prix du tacos, du sandwich, du bobun et du kebab parce que c’est mon aliment de prédilection dans mes cours… Si tout ça passe de 5 à 10 euros, votre pouvoir d’achat n’a pas augmenté. Vous pouvez toujours acheter un tacos ou un sandwich ou un bobun ou un kebab (c’est chiant, hein ?). mais un seul… Comme avant. Votre horizon gastronomique n’a pas changé.

Il s’est même peut-être légèrement assombri, parce que votre cerveau se dit que 10 € pour ça, c’est beaucoup.

Pour un pays, c’est la même chose.

Si le PIB passe de 2 000 à 2 100 milliards d’euros, on pourrait croire que la production a augmenté. De 5%. 2100 – 2000 divisé par 2000 fois 100 donne 5%.
Mais si les prix ont augmenté dans le même temps, de 5%, cette hausse du PIB en valeur n’est qu’une hausse des prix.

Pas une hausse des quantités produites. Pas une hausse du PIB en volume ou mieux, du PIB réel.

Le PIB réel ou en volume, c’est le PIB corrigé de l’inflation.

C’est celui qui permet de savoir si la production augmente vraiment, et pas seulement si les prix se sont mis à grimper comme des écureuils survoltés. Une comparaison empruntée au film « la véritable histoire du petit chaperon rouge ». C’est vous dire si votre serviteur regarde des films de haut-niveau.

Pouf pouf, revenons à nos moutons.

Donc retenez bien :

Le PIB en valeur, ou PIB nominal, est mesuré avec les prix de l’année. On ne l’aime as trop.
Le PIB en volume, ou PIB réel, enlève l’effet de l’inflation. On l’aime bien.

Et pour mesurer la croissance, on regarde le PIB réel.

Sinon, on confond richesse créée et hausse des prix.

Ce qui est fâcheux.

Et assez courant.

 

Mais ce n’est pas finit. Je fais un petit détour qui pourra avoir son importance dans le futur… Le PIB réel ne suffit pas toujours. Pour la mesure de la croissance, il est bien. Il est bien. Il est bien.

Pour la mesure du bien-être, il est moins bien.

Parce qu’un pays peut produire plus simplement parce qu’il y a plus d’habitants.

Si la production double, mais que la population double aussi, chaque habitant ne dispose pas forcément de davantage de richesse produite en moyenne.

C’est pour cela qu’on regarde souvent le PIB réel par habitant.

Le PIB réel par habitant, c’est le PIB réel divisé par le nombre d’habitants.

L’idée est simple : on essaie de savoir combien de richesse économique est produite en moyenne par personne.

Et là, si l’on regarde l’évolution du PIB réel par habitant sur longue période, par exemple de 1960 à 2019, on voit quelque chose d’important : les richesses produites par habitant ont fortement augmenté.

Ce n’est pas rien.

Cela signifie qu’en moyenne, les sociétés sont devenues capables de produire beaucoup plus de biens et de services par personne qu’auparavant. Et ça, c’est important.

Plus de logements. Plus de transports. Plus de soins. Plus d’éducation. Plus d’équipements. Plus de loisirs. Plus de services. Plus de choses utiles, et aussi, reconnaissons-le, plus de choses parfaitement dispensables mais vendues avec un emballage très convaincant.

La croissance a donc accompagné une transformation massive des conditions de vie.

Mais attention.

Et là, attention veut vraiment dire attention.

Le PIB par habitant est une moyenne.

Et une moyenne, c’est pratique. Mais c’est parfois sournois.

Si dans une pièce, une personne gagne 10 millions d’euros par an et neuf personnes ne gagnent presque rien, le revenu moyen peut avoir l’air très confortable. Pourtant, il y a neuf personnes qui regardent la moyenne avec une certaine hostilité.

C’est pareil avec le PIB par habitant.

Quand le PIB réel par habitant augmente, cela nous dit que la richesse produite en moyenne par personne augmente. Mais cela ne nous dit pas comment cette richesse est répartie.

Elle peut profiter largement à toute la population.
Elle peut profiter surtout à certains groupes.
Elle peut laisser une partie des individus à l’écart.

Donc le PIB par habitant donne une information importante. Mais il ne dit pas tout.

Il ne mesure pas directement le bonheur. Il ne mesure pas la qualité des relations humaines. Il ne mesure pas l’état de santé mentale d’une classe un vendredi à 16 heures. Il ne mesure pas non plus les inégalités, les conditions de travail, la qualité de l’air, ou le fait qu’un élève ait enfin compris la différence entre PIB nominal et PIB réel. ET J’ESPERE QUE C’EST FAIT !

Le PIB est un indicateur économique. Très utile. Mais très limité.

Il nous dit quelque chose sur la production. Il ne nous dit pas tout sur la société.

Voilà pourquoi il faut l’utiliser. Mais sans l’adorer.

C’est valable pour beaucoup de choses, d’ailleurs.

 

 

Dernier point : quand on parle de croissance, il faut distinguer le niveau du PIB et le taux de croissance.

Et là, c’est fondamental.

Le niveau du PIB, c’est la quantité de richesse produite à un moment donné, ou sur une année donnée.

Le taux de croissance, c’est le rythme auquel cette richesse produite augmente d’une année sur l’autre.

C’est une variation.

Par exemple, si le PIB réel augmente de 2 % en un an, le taux de croissance est de 2 %.

Jusque-là, tout va bien.

Mais on peut avoir une production qui continue d’augmenter, alors que le taux de croissance ralentit.

Oh la vache !!!

Je répète, parce que c’est le genre de phrase qui mérite de passer deux fois devant la caméra.

Le PIB peut continuer à augmenter, alors même que la croissance ralentit.

Ce n’est pas contradictoire. C’est même très simple et l’analogie que je vais faire, vous la vivez au quotidien.

Imaginez une voiture.

Elle roule à 130 km/h. Puis elle passe à 110. Puis à 90.

Elle avance toujours. Elle ne recule pas. Elle ne s’est pas arrêtée. Elle continue sa route.

Mais elle avance moins vite.

Pour l’économie, c’est pareil.

Si le PIB réel augmente de 5 % une année, puis de 3 %, puis de 1 %, la production augmente encore. Mais elle augmente de moins en moins vite.

C’est cela qu’on appelle un ralentissement de la croissance.

Pas une baisse du PIB.
Encore moins une crise.
Pas l’effondrement immédiat de la civilisation, malgré ce que certains titres médiatiques peuvent laisser penser entre deux publicités pour des assurances-vie ou des systèmes d’alarmes.

Un ralentissement de la croissance, c’est simplement une hausse moins rapide de la production.

Et si l’on observe les taux de croissance annuels sur longue période, on voit justement que les économies développées connaissent souvent ce type de ralentissement.

Les richesses produites continuent d’augmenter. Mais leur rythme d’augmentation est plus faible qu’auparavant.

Et ça, c’est une chose (je n’ai pas trouvé mieux) importante.

Parce qu’une société peut être habituée à financer l’emploi, les revenus, les services publics, la protection sociale, les retraites, la santé, l’école, avec l’idée que la production augmentera régulièrement.

Mais si cette production augmente moins vite, les tensions apparaissent plus facilement.

Il y a moins de marges pour l’Etat. Moins de recettes que prévu. Plus de conflits sur la répartition. Plus de débats sur ce qu’il faut financer, sur qui doit payer, sur qui doit faire des efforts.

Et là, on commence à comprendre pourquoi les économistes regardent les taux de croissance avec une telle intensité.

De l’extérieur, on dirait parfois qu’ils fixent une courbe comme un chat fixe un insecte sur un mur.

Mais il y a une raison.

Derrière le taux de croissance, il y a le rythme auquel une société crée des richesses supplémentaires.

Et ce rythme compte.

 

Donc, résumons calmement, parce qu’après tout nous sommes entre gens civilisés…  enfin, j’espère… et on a beaucoup dit.

Le PIB mesure la production de biens et de services réalisée dans un pays pendant une période donnée.

Pour mesurer la croissance, il faut regarder le PIB réel, c’est-à-dire le PIB corrigé de l’inflation.

Pour tenir compte de la population, on peut regarder le PIB réel par habitant.

Mais le PIB par habitant reste une moyenne : il ne dit pas comment les richesses sont réparties, ni si les gens vivent réellement mieux.

Enfin, il faut distinguer le niveau de production et le taux de croissance. Le PIB peut augmenter alors que la croissance ralentit.

Autrement dit : l’économie peut avancer, mais moins vite.

Voilà !!!  On pourra désormais se poser les vraies questions. Et on commencera avec celle-là

D’où vient-elle, cette croissance ?

Mais pas maintenant.
Là, je vous ai assez vus.
Enfin… façon de parler. Je vous ai assez vus dans ma tête.

Ce qui est déjà beaucoup.

Sur ce,

à bientôt.


Emmanuel H.

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