Pourquoi étudier la croissance économique ?

Singapour... L'une des villes les plus riches et les plus vertes de la planète. (Photo: www.lesvoyageusesduquebec.com)


Je commence par une question simple.

Simple, en apparence. 

C’est souvent là que les ennuis commencent... Parce que les questions sont simples en apparences... Et puis finalement On se fait bien avoir.

Ceci dit, la voilà, ma question simple.

Pourquoi est-ce qu’on étudie la croissance économique ? Pourquoi consacrer des livres entiers, des vies mêmes, à cette idée un peu froide : produire plus ?

Parce que, dit comme ça, la croissance, ce n’est pas très séduisant.
“Bonjour, aujourd’hui nous allons parler de l’augmentation soutenue de la production.”
Avouez que pour lancer une soirée stimulante, on a connu plus efficace... Je le dis pour ceux qui sont à la recherche de technique de drague: rarement, on annonce "ma passion, c'est d'étudier la croissance économique". Ou alors, on ajoute assez vite: "it's joke" et on passe à autre chose. 

J'en ai connu des soirées sur la croissance... 

On n'y trouve que quelques types différents d'individus... Des passionnés de réflexion théorique, quelques âmes vénales qui se sont vendues à de grandes entreprises avides de lobbyistes, et puis, sans doute plus proches de moi, quelques alcooliques qu'on avait traîné là parce qu'ils faisaient leurs études d'économie et espéraient surtout emballer quelqu'un dans la soirée...

Et pourtant...

Et pourtant, derrière ce mot un peu sec, il y a une des grandes transformations de l’histoire humaine.

Pendant très longtemps, à l’échelle de l’histoire, les sociétés humaines ont vécu avec une richesse qui progressait peu. Très peu. Les techniques changeaient, bien sûr. Les villes changeaient. Les États, les religions, les empires, les guerres, les vêtements, les coiffures ridicules aussi. L’humanité n’a jamais manqué d’imagination.

Mais du point de vue strictement économique, la richesse produite par habitant augmentait lentement. Très lentement.

Et puis, à partir de la fin du XVIIIe siècle, quelque chose se passe.

La production augmente beaucoup plus vite. Les machines se multiplient. Elles tournent... Elles crachent... Elles font du bruit... Les usines apparaissent. Les transports progressent. Les techniques changent. Le travail devient plus productif. Les économies entrent dans un nouveau monde : celui de la croissance économique.

Alors, définissons.

La croissance économique, c’est l’augmentation durable de la production de biens et de services dans un pays. On la mesure généralement avec le PIB, le produit intérieur brut. Et pour éviter de se faire avoir par la hausse des prix - c'est le piège classique - on regarde le PIB en volume. C’est-à-dire le PIB corrigé de l’inflation. On dit aussi le PIB réel... Pour dire que c'est le VRAI PIB. 

Sinon, il suffirait que tout voit son prix augmenter pour croire que le pays est plus riche.
Ce serait commode.
Mais ce serait faux. 

Si votre argent de poche passe de 5 à 10€, vous avez le sentiment d'être plus riche. Mais si le prix du kebab passe de 5 à 10€, vous n'êtes pas plus riche. 

Pour un pays, c'est la même chose. 


Mais alors, pourquoi cette croissance nous intéresse-t-elle autant ?

D’abord, peut-être, parce que derrière la production, il y a l’emploi.

Quand une économie produit davantage, les entreprises peuvent avoir besoin de plus de travailleurs, de plus d’ingénieurs, de plus de techniciens, de plus d'ouvriers, d'employés, de services, de plus de transports, de plus de maintenance, de plus de tout un tas de choses assez peu poétiques mais très utiles. 

Attention, ce n’est pas mécanique. Une entreprise peut produire plus avec moins de salariés si elle devient beaucoup plus productive. Une machine, un logiciel, un robot, une nouvelle organisation peuvent remplacer une partie du travail humain.

Mais globalement, dans une société, la croissance joue un rôle important pour l’emploi, pour les revenus, pour l’investissement, pour les recettes de l’État, pour le financement de la protection sociale... Les retraites, la santé... Pour le financement de l'école aussi. 

Derrière le PIB, il y a donc des salaires, des profits, des impôts, des prestations sociales, des services publics.

Bref, derrière un indicateur un peu austère, il y a des vies humaines.
C’est souvent comme ça en économie. On commence avec un graphique, et on finit avec des gens.


Mais étudier la croissance, ce n’est pas seulement se demander pourquoi elle est utile. C’est aussi se demander d’où elle vient.

Et là, première grande question de la réflexion que nous allons mener : quelles sont les sources de la croissance ?

Autrement dit : comment une société parvient-elle à produire plus, durablement ?

Est-ce qu’elle produit plus parce qu’elle utilise davantage de travailleurs ? Davantage de machines ? Davantage d’usines, d’ordinateurs, de robots, de logiciels, de bâtiments, de capital au sens large ?

Ou bien est-ce qu’elle produit plus parce qu’elle produit mieux ?

Parce que ses travailleurs sont mieux formés. Parce que les machines sont plus efficaces. Parce que l’organisation est meilleure. Parce qu’on invente de nouveaux procédés, de nouveaux produits, de nouvelles manières de faire.

Vous voyez l’idée.

La croissance ne tombe pas du ciel comme une pluie bienveillante de PIB.
Ce serait joli.

Elle a des sources, la croissance. Elle a des conditions. Elle dépend du travail, du capital, du progrès technique, des innovations, mais aussi des institutions qui permettent à tout cela de fonctionner.

Donc première partie du voyage : comprendre d’où vient la croissance.


Mais il y a une deuxième question. Et elle est au moins aussi importante.

Une fois qu’on a compris comment la croissance apparaît, il faut se demander ce qu’elle produit dans la société.

Parce que la croissance transforme tout. Elle crée des emplois, des revenus, des activités nouvelles. Mais elle peut aussi en détruire. Une nouvelle technologie peut rendre certains métiers moins utiles, certaines compétences moins recherchées, certaines entreprises dépassées.

L’économiste se plaît à appeler cela la “destruction créatrice”.
C’est une belle expression.
Surtout quand on n’est pas dans la partie “destruction”.

Le progrès technique peut donc faire apparaître de nouvelles richesses, mais aussi de nouvelles inégalités. Certains en profitent beaucoup. D’autres moins. D’autres pas du tout. Et quelques-uns, soyons honnêtes, se demandent à quel moment exactement le progrès était censé leur simplifier la vie ou mieux améliorer leur existence.

Premier défi, donc : comment faire pour que la croissance ne laisse pas une partie de la société sur le bord de la route ?

Et puis il y a un deuxième défi. Plus large. Plus lourd. Plus planétaire, si vous me permettez cette montée dramatique parfaitement maîtrisée.

La croissance économique s’est construite, historiquement, en produisant toujours plus. Donc en extrayant davantage de ressources, en consommant davantage d’énergie, en transportant davantage, en polluant davantage, en émettant davantage de gaz à effet de serre.

Et là, la question devient assez simple.

Peut-on continuer à produire toujours plus dans un monde où les ressources sont limitées ?

C’est la question de la croissance soutenable.

Soutenable, cela veut dire : une croissance qui peut durer sans détruire les conditions mêmes qui la rendent possible. Une croissance qui ne consiste pas à dire aux générations futures : “On a bien profité, maintenant débrouillez-vous avec les restes.”

Ce serait un peu rude.
Même pour un manuel d’économie.

Donc, pour notre réflexion, nous allons avancer avec trois grandes idées en tête.

D’abord, comprendre d’où vient la croissance économique.
Ensuite, comprendre pourquoi cette croissance peut créer des tensions sociales, notamment des inégalités.
Enfin, comprendre pourquoi elle pose aujourd’hui une question écologique majeure : celle de sa soutenabilité.

Voilà pourquoi on étudie la croissance.

Pas seulement parce que le PIB augmente.
Pas seulement parce que les économistes aiment les courbes, même si certains entretiennent avec elles une relation manifestement excessive.

On l’étudie parce que la croissance dit quelque chose de central sur nos sociétés : leur capacité à produire, à innover, à enrichir, à transformer, mais aussi à exclure et à abîmer.

La vraie question n’est donc pas seulement comme on aurait la poser il y a trente ans quand je faisais mes études:
comment produire plus ou d'où vient l'augmentation des richesses produites?

C’est aussi :
 qui en bénéficie, et jusqu’où peut-on aller ?

Et là, normalement, le réflexion commence.

Pas la soirée sur la croissance... Et puis je ne vous les souhaite pas, ces soirées sur la croissance.

Soit elles sont composées de bonshommes en costumes et souliers vernis qui rient gras et fume le cigare sur le balcon de la salle de réception en clamant que produire plus, c'est bon pour la société alors que c'est surtout bon pour leurs portefeuilles... soit elles sont composées de gugus en sarouels avec  tisane bio à la main ou bière souvent faussement artisanale  qui vous disent qu'ils faut produire moins pour sauver la planète en oubliant parfois les transformations sociales que cela pourrait impliquer et la violence du changement.

Choisissez votre camp.

Non. Justement. Ne choisissez pas trop vite.

J'exagère évidemment... Et puis je suis en train d'écrire après une nuit sans sommeil. Cela me rend toujours acide. Et le monde, je vous le dis n'est pas aussi manichéen.

 Il n’est pas divisé entre les adorateurs du PIB et les ennemis de toute production.

Et c’est précisément pour cela qu’on va étudier la croissance.

Pour comprendre ce qu’elle permet.
Ce qu’elle détruit.
Ce qu’elle promet.
Et ce qu’elle menace.

Bref, pour éviter de penser par slogans.

Ce qui, en économie comme ailleurs, est déjà un assez bon début et distingue celui qui cherche à penser du chroniqueur des chaines d'information propagandistes. 

Sur ce,

à bientôt.


Emmanuel H.


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