Asymétries d’information : pourquoi mieux payer peut-il générer du chômage ?
Dans
Arrête-moi si tu peux, Frank fait croire à ses employeurs qu’il possède des
qualifications qu’il n’a pas : une illustration de l’asymétrie d’information
entre le candidat, qui connaît ses compétences réelles, et le recruteur, qui ne
peut pas les observer directement.
Dans les épisodes précédents, nous avons vu que les entreprises et les
travailleurs pouvaient avoir du mal à se rencontrer. Mais imaginons que ces
difficultés soient réglées : le candidat habite au bon endroit, possède les
qualifications nécessaires et peut commencer lundi.
Tout semble bien parti. Sauf que l’employeur ne sait pas exactement qui il
embauche. Et même après l’embauche, il ne pourra pas observer tout ce que fait
son salarié.
C’est ce que nous allons regarder avec les asymétries d’information.
Derrière cette expression, une idée simple : dans une relation, l’un dispose
d’informations que l’autre n’a pas.
Prenons un restaurant imaginaire. Deux candidats se présentent pour assurer
le service. Tous les deux annoncent qu’ils sont rapides, organisés et capables
de gérer une salle pleine.
Sur le papier, c’est magnifique. Sauf que l’un connaît vraiment le métier.
L’autre connaît surtout le restaurant du côté de la chaise.
Les candidats connaissent leurs capacités. Le restaurateur, lui, essaie de
les découvrir à travers les CV et les entretiens. Mais il ne peut pas tout
vérifier.
S’il propose un salaire faible, les candidats les plus compétents peuvent
aller voir ailleurs. Il risque alors de se retrouver avec des candidats moins
adaptés, sans parvenir à les distinguer. C’est ce qu’on appelle la sélection
adverse. Proposer une meilleure rémunération peut donc l’aider à attirer
les compétences recherchées.
Mais avançons. Notre restaurateur a recruté quelqu’un qui sait faire le
travail. Cette fois, tout est réglé ?
Pas forcément. Savoir faire et faire effectivement, ce n’est pas exactement
la même chose. Vous connaissez cette différence. Moi aussi. Je corrige vos
copies.
Notre salarié peut être très efficace lorsque le responsable est présent,
puis relâcher ses efforts lorsqu’il s’absente. L’employeur ne peut pas observer
en permanence la manière dont il travaille.
C’est le problème de l’aléa moral : après l’embauche, le salarié
peut adopter un comportement que l’employeur ne souhaite pas, sans que celui-ci
puisse facilement le vérifier.
Attention, nous décrivons une possibilité dans un modèle. Nous ne venons
pas de découvrir que tous les salariés passent leur journée à éviter de
travailler.
« Alors, pourquoi le patron ne surveille-t-il pas davantage ? »
Il peut le faire. Mais surveiller prend du temps et coûte de l’argent. On
pourrait placer quelqu’un derrière chaque salarié. Il faudrait ensuite payer
cette personne. Et éventuellement surveiller le surveillant. Le restaurant
finirait par manquer de place pour les clients.
L’employeur peut donc chercher une autre solution : donner au salarié
davantage intérêt à fournir les efforts attendus.
Comment ? En le payant mieux.
Supposons que notre restaurant propose une rémunération supérieure à celle
que le salarié pourrait obtenir ailleurs. Cet emploi devient particulièrement
intéressant. Le perdre représenterait une perte financière.
Si le salarié sait qu’un manque d’effort peut être repéré et lui faire
perdre son poste, il a davantage intérêt à travailler correctement pour le
conserver.
Le contrôle n’a pas disparu. Mais l’employeur n’a plus besoin de tout voir,
tout le temps, pour que le salarié ait quelque chose à perdre.
Voilà l’un des mécanismes du salaire d’efficience : l’entreprise
choisit une rémunération plus élevée parce qu’elle en attend une meilleure
efficacité du travail.
Le salaire est donc un coût pour l’entreprise, mais il peut aussi
influencer ce que le salarié produit.
Très bien. Mais nous cherchons à expliquer le chômage. Pour l’instant, nous
avons surtout expliqué pourquoi votre patron pourrait vous augmenter. Sujet
intéressant, je vous l’accorde.
Revenons à notre restaurant. Un candidat arrive et dit : « Moi, je suis
prêt à travailler pour moins cher. »
Pourquoi le restaurateur n’accepte-t-il pas immédiatement ?
Parce qu’il peut craindre qu’en payant moins, il réduise l’intérêt de
conserver le poste et donc l’incitation à fournir les efforts attendus. Il
économiserait sur le salaire, mais risquerait de perdre en efficacité.
Et promettre d’être sérieux pendant l’entretien ne suffit pas à faire
disparaître le problème. Sur un CV, personne n’écrit : « Motivé jusqu’à la fin
de la période d’essai. »
Passons
maintenant à l’ensemble du marché du travail. Nous avons rencontré deux
problèmes d’information. Et chacun peut conduire les entreprises à proposer un
salaire plus élevé.
Le premier,
c’est la sélection adverse, avant l’embauche. L’employeur connaît mal les
compétences des candidats. S’il propose un salaire trop faible, il risque de
décourager les plus compétents, qui peuvent trouver mieux ailleurs. Il peut
donc proposer une rémunération plus élevée pour les attirer. Cela ne garantit
pas qu’il choisira la bonne personne, mais cela peut améliorer les candidatures
qu’il reçoit.
Le second,
c’est l’aléa moral, après l’embauche. Cette fois, l’employeur cherche à
encourager les efforts de ses salariés, qu’il ne peut pas observer en
permanence. Il peut alors proposer une rémunération avantageuse pour leur
donner davantage intérêt à conserver leur poste et à travailler correctement.
Dans les deux
cas, nous retrouvons le salaire d’efficience : mieux payer pour obtenir un
travail plus efficace. Soit en attirant des personnes plus compétentes, soit en
encourageant les efforts des personnes recrutées.
Mais où est
le chômage ?
Si ces
comportements conduisent les entreprises à maintenir les salaires au-dessus du
salaire d’équilibre, la quantité de travail offerte par les travailleurs
dépasse celle que les entreprises souhaitent utiliser. Certaines personnes
veulent travailler au salaire proposé, mais ne trouvent pas d’emploi. C’est du
chômage involontaire.
Et même si
elles proposent de travailler pour moins cher, les employeurs peuvent refuser.
Dans le premier cas, ils craignent qu’une rémunération plus faible attire moins
de candidats compétents. Dans le second, ils craignent qu’elle réduise les
efforts des salariés.
Une dernière
précision : si toutes les entreprises paient bien, perdre son poste reste
coûteux. Parce qu’il faut encore en retrouver un. Et avec du chômage, ce n’est
pas immédiat. Le risque de passer une période sans emploi contribue donc, dans
le modèle de l’aléa moral, à encourager les efforts.
Ce chômage
est structurel : il tient à l’information imparfaite et aux réponses des
entreprises. Il peut persister même lorsque les commandes sont là.
Cela ne
signifie pas que toute hausse de salaire crée du chômage. Cela explique
pourquoi les entreprises peuvent choisir de maintenir des rémunérations
élevées, alors même que des personnes sans emploi accepteraient de travailler
pour moins.
Rappel
Ce graphique (que nous avons déjà vu) permet d’illustrer une conséquence du salaire d’efficience : en proposant un
salaire supérieur au salaire d’équilibre, l’entreprise cherche à obtenir une
productivité qui compense le surcoût du travail. Mais ce salaire attire aussi
davantage de travailleurs : la quantité de travail offerte dépasse alors la
quantité demandée, faisant apparaître un excédent d’offre de travail, donc du
chômage.




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