Le marché du tavail

 


Le marché du travail (1) : l’offre de travail

Je vais me livrer à un exercice difficile : présenter un modèle économique. Une version simplifiée de la réalité. Si vous tenez jusqu’au bout sans souffler, ce sera soit parce que je suis très balèze, soit parce que vous vous serez endormis.

Nous avons appris à mesurer le chômage. Maintenant, il faut comprendre pourquoi des personnes qui veulent travailler ne trouvent pas toujours un emploi. Pour commencer à répondre, nous allons regarder comment fonctionne le marché du travail.

Alors, le marché du travail, ce n’est pas une grande halle avec des salariés disposés dans des cageots. « Deux comptables bien mûrs et un informaticien bien ferme, s’il vous plaît. »

C’est la rencontre entre des personnes qui proposent leur travail et des entreprises qui en ont besoin pour produire.

Mais attention aux mots. Dans la vie courante, on dit qu’une entreprise propose une offre d’emploi. Pourtant, sur le marché du travail, ce sont les travailleurs qui offrent leur travail : leur temps, leurs compétences, leur énergie. Enfin, qui offrent… Qui vendent ! Faut pas exagérer.

Les entreprises, elles, demandent du travail. Elles cherchent des personnes pour fabriquer des produits, servir des clients ou tenir leur comptabilité.

Commençons par nous mettre à la place de celui qui propose son travail. Et pour cela, imaginons que votre Tati Sandrine vous appelle. Elle voudrait que vous gardiez votre petit cousin lulu samedi soir.

Sauf que vous aviez prévu de sortir avec vos amis. Vous appréciez votre petit cousin, mais vous appréciez aussi vos amis. Et eux, en principe, vous n’avez pas besoin de leur rappeler de se brosser les dents avant d’aller se coucher.

Tati Sandrine vous propose cinq euros de l’heure. Vous hésitez. Vous allez devoir renoncer à votre soirée, vous occuper du petit et supporter éventuellement le même dessin animé trois fois de suite. À ce tarif, vous préférez peut-être maintenir votre sortie.

Mais supposons qu’elle vous propose quinze euros de l’heure. Là, vous commencez à réfléchir. À trente euros, vous regardez votre agenda. À cinquante euros, vous demandez si elle a prévu de sortir le samedi suivant aussi.

Votre amour pour votre petit cousin vient de faire un bond remarquable. Vénaux que vous êtes ! Vénaux, de vénal : attiré par l’argent. Il faut aussi que je vous transmette du vocabulaire.

Que s’est-il passé ? Vous avez comparé ce que cette soirée de travail allait vous apporter et ce à quoi elle vous obligeait à renoncer.

D’un côté, de l’argent pour financer vos achats ou vos projets. De l’autre, une soirée avec vos amis. Et plus la rémunération proposée augmente, plus vous pouvez être disposé à renoncer à votre sortie.

C’est ce qu’on appelle un arbitrage entre le travail et le loisir. Arbitrer, ici, c’est choisir comment utiliser son temps.

Alors, ce mot de « loisir » m’avait perturbé quand j’étais étudiant. J’avais compris qu’on choisissait entre travailler et s’amuser. Ce qui oubliait un petit détail : il faut bien vivre.

En fait, dans ce modèle, le loisir désigne le temps qui n’est pas consacré au travail rémunéré. Cela peut être sortir avec ses amis ou regarder une série. Mais aussi s’occuper de ses propres enfants ou faire le ménage.

Passer l’aspirateur relève donc du loisir. Je vous laisse apprécier la générosité du vocabulaire économique.

Et évidemment, nous ne faisons pas tous ce choix dans les mêmes conditions. Si vous avez besoin d’argent pour payer votre loyer et vos courses, vous pourrez difficilement refuser de travailler sous prétexte que vous préférez aller au cinéma. À l’inverse, vous pouvez souhaiter travailler davantage, mais ne pas pouvoir le faire parce que vous devez vous occuper de vos enfants. Notre choix dépend aussi de nos contraintes.

Revenons à la proposition de Tati Sandrine. Ce qui vous intéresse dans les cinquante euros de l’heure, c’est ce que cet argent va vous permettre d’acheter.

C’est pour cela que les économistes parlent de salaire réel : ils regardent le pouvoir d’achat du salaire. Si votre salaire augmente, mais que les prix augmentent dans la même proportion, vous ne pouvez pas acheter davantage. Vous avez plus d’euros, mais pas plus de choses dans votre panier.

Dans notre exemple, une rémunération plus élevée vous permet d’acheter davantage. Elle vous donne donc une raison supplémentaire d’accepter de travailler.

Et ce raisonnement dépasse le cas du samedi soir. Une personne peut décider de proposer son travail alors qu’elle ne le souhaitait pas à la rémunération précédente. Une autre peut souhaiter travailler davantage d’heures.

Voilà pourquoi, dans notre modèle de base, l’offre de travail augmente avec le salaire réel. Quand travailler rapporte davantage en pouvoir d’achat, les individus sont incités à proposer davantage de travail.


Une petite nuance, quand même. Imaginons que vous cherchiez seulement à réunir une certaine somme pour un achat. Si Tati Sandrine vous paie beaucoup mieux, vous pourrez atteindre cette somme en faisant moins d’heures que ce qui était prévu. Vous pourriez donc aussi décider de travailler moins.

Une rémunération plus élevée ne conduit pas tout le monde à vouloir travailler davantage. Pour construire notre modèle, nous retenons le cas où cette incitation à travailler d’avantage l’emporte.

Sur un graphique, la courbe d’offre de travail monte donc de la gauche vers la droite. Avec la quantité de travail sur l’axe horizontal et le salaire réel sur l’axe vertical, cela signifie simplement : plus la rémunération est élevée, plus la quantité de travail proposée est importante.

Mais vouloir travailler à ce salaire ne signifie pas que quelqu’un acceptera de vous embaucher. Vous pouvez être très enthousiaste à l’idée de gagner cinquante euros de l’heure. Tati Sandrine peut l’être beaucoup moins à l’idée de vous les verser.

Il faut donc maintenant passer de l’autre côté du marché : celui des entreprises, qui vont se demander si elles ont intérêt à vous employer.



Le marché du travail (2) : la demande de travail

Dans l’épisode précédent, nous avons vu que les travailleurs offrent leur travail. Ils proposent leur temps et leurs compétences en échange d’une rémunération.

Passons maintenant de l’autre côté du marché : celui des entreprises, qui demandent du travail pour produire.

Alors, attention au vocabulaire : dans la vie courante, on dit qu’une entreprise « offre un emploi ». Mais sur le marché du travail, elle demande du travail. Elle cherche quelqu’un pour accomplir des tâches. Le salarié, lui, propose de les réaliser. C’est ce qui explique nos deux expressions : l’offre de travail des travailleurs et la demande de travail des entreprises.

Maintenant, pourquoi une entreprise décide-t-elle d’embaucher ?

Imaginons que vous teniez une boulangerie. Votre Tati Sandrine vous a demandé d’embaucher votre cousin Jean-Michel. Et Tati Sandrine, quand elle demande quelque chose, elle sait revenir sur le sujet.

Jean-Michel pourrait vous être utile. Avec lui, vous pourriez préparer davantage de pains et de croissants, servir davantage de clients, et donc vendre davantage. Son travail pourrait ainsi vous apporter des recettes supplémentaires.

Mais, vous l’aimez jean-Michel, ce n’est pas la question mais il va aussi vous occasionner des dépenses. Parce que Jean-Michel n’acceptera probablement pas que vous le rémunériez avec un peu d’eau et beaucoup d’amour familial.

Et puis, pour préparer davantage de croissants, il faudra aussi acheter davantage de farine et de beurre. Bref, ce qui rentre dans la caisse ne reste pas entièrement dans votre poche.

Vous allez donc faire un calcul : est-ce que les ventes supplémentaires permises par le travail de Jean-Michel vont couvrir ces dépenses supplémentaires, permettre de le rémunérer et vous laisser un bénéfice supplémentaire ?

Si c’est le cas, vous avez intérêt à l’embaucher, Jean-Mi. Son travail vous permet de gagner davantage d’argent, même après avoir payé les dépenses qu’il entraîne. On dit que cette embauche est rentable.

En revanche, si tout ce que Jean-Michel vous permet de gagner en plus ne suffit même pas à couvrir ce qu’il vous coûte, vous allez hésiter. Tati Sandrine sera peut-être déçue, mais sa satisfaction ne paiera pas les factures de la boulangerie.

Voilà le raisonnement qui nous intéresse : pour décider d’embaucher, l’entreprise compare ce que le travail supplémentaire peut lui rapporter et ce qu’il lui coûte.

Reprenons maintenant votre calcul. Vous aviez prévu une certaine rémunération pour Jean-Michel. Mais supposons que vous deviez le payer davantage, parce que, sur le marché, les salaires ont augmenté, pour une raison ou pour une autre.

Est-ce que cela veut forcément dire que vous allez renoncer à l’embaucher ? Non. Si son travail vous rapporte suffisamment, l’embauche peut rester intéressante.

Mais si vous aviez calculé qu’il ne vous resterait qu’un petit bénéfice supplémentaire, cette hausse du salaire, sur le marché, peut le faire disparaître, ce petit bénéfice supplémentaire. Jean-Michel vous coûte désormais trop cher par rapport aux ventes supplémentaires que vous comptez réaliser grâce à lui. Vous pouvez alors décider de ne pas le recruter, ou de lui proposer moins d’heures de travail.

À l’inverse, si le coût de cette embauche diminue parce que, sur le marché, les salaires ont diminué, votre calcul peut changer dans l’autre sens. Une embauche à laquelle vous aviez renoncé peut devenir rentable. Vous pourriez même décider d’embaucher Jean-Michel et sa femme Marie Paupiette, si ce que leur travail vous rapporte permet de couvrir le coût de ces deux embauches. Tati Sandrine sera ravie.

Et ce raisonnement, on peut le retrouver dans d’autres boulangeries, dans des restaurants, dans des usines… Chaque entreprise se demande si elle a intérêt à recruter ou à faire travailler ses salariés davantage d’heures.

C’est ce qui permet de comprendre pourquoi, dans notre modèle, la demande de travail diminue lorsque le salaire augmente. Le travail devient plus coûteux pour les entreprises : certaines embauches ne sont plus suffisamment rentables. Inversement, lorsque le salaire diminue, certaines embauches peuvent devenir intéressantes.


Sur notre graphique, cela donne une courbe de demande de travail qui descend de la gauche vers la droite. Vous retrouverez le salaire réel sur l’axe vertical et la quantité de travail sur l’axe horizontal. Derrière cette courbe, il y a donc le calcul que vous venez de faire pour Jean-Michel.

Gardez ce calcul en tête, parce qu’il va nous servir dans la suite du chapitre. Le salaire représente une partie du coût du travail pour l’entreprise. Nous verrons comment ce coût peut contribuer à expliquer une partie du chômage que l’on appellera structurel, et pourquoi certaines politiques cherchent à le réduire pour encourager les embauches.

 

Voilà… Nous avons maintenant nos deux côtés du marché. D’un côté, des travailleurs qui proposent leur travail et qu’une rémunération plus élevée peut inciter à en offrir davantage. De l’autre, des entreprises qui demandent du travail, en regardant ce qu’il leur coûte et ce qu’il peut leur rapporter.

Reste à faire se rencontrer les deux. À quel salaire ? Pour quelle quantité de travail ? Et cette rencontre permet-elle de donner un emploi à toutes les personnes qui en cherchent un ?


Le marché du travail (3) : l’équilibre sur le marché du travail

Dans les deux épisodes précédents, nous avons découvert les deux côtés du marché du travail. Les travailleurs proposent leur travail en échange d’une rémunération. Les entreprises se demandent si ce travail va leur rapporter suffisamment pour avoir intérêt à les embaucher.

Nous avons notamment laissé Jean-Michel devant votre boulangerie, avec un CV et le soutien appuyé de Tati Sandrine. Mais il reste une question : à quel salaire allez-vous pouvoir vous mettre d’accord ?

Jean-Michel aimerait être bien payé. Vous, vous devez regarder ce que vous pouvez lui verser pour que son embauche reste rentable. Et vous n’êtes pas seuls à faire ce calcul. D’autres personnes cherchent un emploi et d’autres boulangeries cherchent à recruter.

Pour comprendre ce qui se passe à l’échelle du marché, élargissons donc notre exemple. Imaginons plusieurs boulangeries et plusieurs candidats, tous capables d’occuper les postes proposés, avec les mêmes horaires. Nous simplifions pour suivre le raisonnement.

Supposons qu’au salaire proposé, cent personnes souhaitent travailler, mais que les boulangeries ne souhaitent en embaucher que soixante.

Vous voyez le problème : cent candidats pour soixante postes. Quarante personnes vont rester sans emploi, alors qu’elles accepteraient de travailler à ce salaire.

On parle d’un excédent d’offre de travail. Il y a davantage de travail proposé par les candidats que de travail demandé par les entreprises.

Dans notre modèle, que peut-il se passer si les salaires peuvent varier ? On part du principe que les salaires peuvent varier et donc s’ajuster. Cet ajustement ou son absence plutôt sera importante dans une réflexion future.

Certains candidats peuvent accepter une rémunération plus faible pour obtenir un poste. Les entreprises peuvent alors recruter à un salaire plus bas.

Et là, nous retrouvons le calcul de votre boulangerie. Si embaucher Jean-Michel vous coûte moins cher, une embauche à laquelle vous aviez renoncé peut devenir rentable. D’autres boulangeries font le même calcul : elles souhaitent recruter davantage.

De l’autre côté, certains candidats peuvent estimer que la rémunération est devenue trop faible et ne plus souhaiter travailler à ce tarif.

Le nombre de personnes que les entreprises veulent embaucher augmente. Le nombre de personnes qui souhaitent travailler diminue. Les deux se rapprochent.

Attention à ce que cela signifie : l’écart ne se réduit pas uniquement parce que des personnes trouvent un emploi. Il se réduit aussi parce que certaines renoncent à proposer leur travail au nouveau salaire qui est plus faible.

Prenons maintenant la situation inverse. Les boulangeries voudraient embaucher cent personnes, mais seulement soixante souhaitent travailler au salaire proposé parce que ce salaire proposé est relativement bas.

Cette fois, ce sont les employeurs qui ont du mal à trouver quelqu’un. Jean-Michel a le choix entre plusieurs boulangeries. Tati Sandrine peut enfin cesser de téléphoner.

Pour attirer les candidats, certaines entreprises vont proposer une meilleure rémunération.

Cette hausse peut donner envie à davantage de personnes de travailler. Mais elle oblige aussi les employeurs à refaire leurs calculs : certains projets d’embauche deviennent trop coûteux et sont abandonnés.

Il y a donc davantage de candidats, mais moins de recrutements souhaités. Là encore, les deux quantités se rapprochent.

Voilà comment fonctionne l’ajustement dans notre modèle. Le salaire tend vers un niveau auquel la quantité de travail proposée par les travailleurs correspond à celle que les entreprises souhaitent utiliser.



C’est le salaire réel d’équilibre. Sur notre graphique, il se trouve à l’intersection de la courbe d’offre, qui monte, et de la courbe de demande, qui descend.

Le mot « équilibre » peut donner une impression rassurante. Mais il ne signifie pas que tout le monde trouve ce salaire juste ou suffisant pour vivre. Il signifie simplement que les deux quantités correspondent. On constate une égalité, on ne distribue pas un certificat de bonheur.

Dans ce modèle très simplifié, à l’équilibre, toutes les personnes qui souhaitent travailler au salaire proposé trouvent un emploi. Il n’y a donc pas de chômage involontaire, c’est-à-dire de personnes qui voudraient travailler à ce salaire mais ne trouvent pas de poste.

Certaines personnes peuvent toutefois ne pas souhaiter travailler pour cette rémunération. Rappelez-vous quand Tati Sandrine vous avez proposé du babysitting à 5€ de l’heure. C’est là que vous pouvez rencontrer l’expression de « chômage volontaire ».

Il faut être prudent avec cette expression. Elle décrit un raisonnement théorique. Elle ne correspond pas directement aux catégories statistiques que nous avons étudiées. Une personne qui ne cherche pas d’emploi sera généralement comptée parmi les inactifs. Alors que dans le modèle, une personne qui ne travaille pas parce que le niveau de salaire ne lui convient pas sera comptée comme volontairement au chômage.

Et surtout, refuser un emploi ne signifie pas nécessairement préférer son canapé par passion pour les coussins.

Imaginons que Marie Paupiette envisage de travailler dans votre boulangerie. Elle va regarder le salaire, mais aussi ce que cet emploi change dans son budget. Combien va lui coûter le trajet ? Devra-t-elle payer une garde d’enfants ? Certaines aides vont-elles diminuer ? Quelles prestations pourra-t-elle conserver ?

La question devient : une fois tout cela pris en compte, qu’est-ce que cet emploi lui apporte financièrement ?

Ceci dit, notre petite réflexion permet de comprendre que la rémunération et les conditions proposées peuvent encourager, ou décourager, la reprise d’un emploi. Mais cela ne permet pas d’affirmer que les personnes sans emploi ont choisi leur situation malgré ce que l’on entend parfois sur les plateaux télé.

Si pépé Serge résume tout cela par « Avec les aides, ils préfèrent rester chez eux », il va un peu vite. Le repas de famille fournit des opinions. Pour savoir ce qui se passe réellement, il faut aussi des enquêtes.

Mais revenons à Jean-Michel. Lui veut travailler. Il est plutôt content du salaire proposé sur le marché. Il envoie des candidatures, relance les employeurs… et ne trouve toujours rien.

Or cette situation, notre modèle le plus simple ne permet pas de l’expliquer à l’équilibre. Jean-Mi veut bosser mais ne trouve pas d’emploi.

Il faut donc aller plus loin. Qu’est-ce qui peut empêcher les entreprises de recruter ? Qu’est-ce qui peut empêcher une personne de trouver un emploi, même lorsqu’elle veut travailler ?

C’est ce que nous allons examiner dans les prochains épisodes. Parce que le chômage a plusieurs causes. Et que même Tati Sandrine ne peut pas toutes les régler.


Annexe


Je place ce petit graphique ici... Parce que nous allons voir que le marché du travail ne s'ajuste pas automatiquement, voire pas du tout (le salaire ne baisse pas pour atteindre l'équilibre) et donc que, parfois, persiste un excédent d'offre de travail qu'on pourra assimiler à un chômage involontaire.

Il y aura d'autres raisons, d'ailleurs, à ce chômage involontaire. 

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