Pourquoi le ralentissement économique peut-il faire augmenter le chômage ? (Le chômage conjoncturel 1)

 


"Open Cry Trading, Chicago Board of Trade" ©Getty - Mark McMahon

 


Dans les épisodes précédents, nous avons vu que les entreprises font un calcul : elles comparent ce qu’un travailleur leur coûte et ce que son travail peut leur rapporter.

Nous avons beaucoup parlé du salaire. Mais il faut maintenant regarder l’autre côté du calcul : ce que l’entreprise pense pouvoir vendre.

Parce qu’une entreprise n’embauche pas simplement parce qu’un salarié ne coûte pas trop cher. Elle embauche aussi parce qu’elle a du travail à lui donner.

Reprenons notre boulangerie. Si elle vend davantage de pain, elle peut avoir besoin d’une personne supplémentaire. Mais si les clients viennent moins souvent, si les ventes diminuent, elle peut renoncer à cette embauche.

Pourtant, le salaire demandé n’a pas forcément augmenté. Les compétences du candidat n’ont pas disparu pendant la nuit. Ce qui a changé, ce sont les ventes, ou les ventes que le boulanger espère réaliser.

Vous vous rappelez notre « toutes choses égales par ailleurs » ? Eh bien, justement, maintenant, les autres choses changent.

À salaire identique, une entreprise peut donc demander moins de travail parce qu’elle a moins de commandes. Ne me dites pas que c’est compliqué.

Et si cela concerne beaucoup d’entreprises en même temps, les conséquences dépassent notre boulangerie. Les recrutements ralentissent. Des contrats ne sont pas renouvelés. Des personnes perdent leur emploi, tandis que celles qui en cherchent un ont davantage de difficultés à en trouver.

Voilà le lien : la demande de biens et de services dans un pays influence la production des entreprises, et cette production influence leur demande de travail.

Attention, nous avons bien deux demandes différentes. Les clients demandent des produits. Les entreprises demandent du travail… pour fabriquer ces produits. L’une entraîne l’autre. Gardez bien le fil.

Ça me met en colère quand vous ne gardez pas le fil ! Restez concentrés !

Mais alors, OK, à l’échelle d’un pays, qui achète ?

D’abord, les ménages, lorsqu’ils consomment.

Ensuite, les entreprises, lorsqu’elles investissent : elles achètent des machines, des logiciels, font construire des bâtiments.

Il y a aussi les administrations publiques, qui achètent des biens et des services et réalisent des investissements.

Et puis les clients étrangers, qui achètent une partie de notre production : ce sont les exportations.

Ces dépenses constituent ce qu’on appelle la demande globale.

Pour savoir quelle demande porte sur la production du pays, il faut toutefois retirer les importations, puisque certaines dépenses servent à acheter des produits fabriqués ailleurs… Et c’est un problème pour l’ami Donald, par exemple… Pas le canard en vareuse, mais le milliardaire à la moue boudeuse.

Enfin bon. Si les ménages réduisent leur consommation, si les entreprises reportent leurs investissements, ou si les clients étrangers achètent moins de nos produits, la demande adressée aux producteurs du pays peut diminuer. Et les entreprises peuvent alors avoir moins besoin de produire. Donc moins besoin de travail.

Et ces dépenses varient au cours du temps, parfois de manière brutale, comme en 2008 avec la crise des subprimes ou en 2020 avec celle de la Covid. Sachant que la crise sanitaire a perturbé à la fois les dépenses et les possibilités de produire.

Et c’est là que nous retrouvons les fluctuations économiques : les variations du rythme de l’activité, avec des périodes d’accélération, de ralentissement, et parfois de recul de la production.

Et… ça fait beaucoup de « et »… on appelle chômage conjoncturel le chômage lié à ces fluctuations de l’activité économique.

Quand l’activité ralentit, la demande de travail des entreprises peut devenir insuffisante pour absorber les personnes qui cherchent à travailler. Quand la production recule, des emplois peuvent être supprimés. Quand l’activité augmente, la demande de travail peut augmenter et le chômage reculer.

Ce n’est pas forcément immédiat. Une entreprise ne licencie pas quelqu’un parce qu’elle a vendu trois croissants de moins mardi matin. Heureusement pour le personnel.

Elle peut commencer par réduire les heures supplémentaires, ne pas remplacer un départ ou reporter un recrutement. Et si les difficultés se prolongent, elle peut aller jusqu’à réduire ses effectifs. Si beaucoup d’entreprises le font au même moment dans un pays, cela peut faire augmenter le chômage.

Inversement, quand l’activité repart, notre entreprise peut d’abord produire davantage avec les salariés déjà présents, avant d’embaucher. Le chômage ne baisse donc pas nécessairement dès que les ventes se redressent.

Voyez ! C’est simple.

C’est même tellement simple que je vais compliquer un peu les choses. Ce serait dommage de vous laisser partir avec l’impression d’avoir tout compris.

Parce que les entreprises ne prennent pas seulement leurs décisions en regardant ce qu’elles vendent aujourd’hui. Elles essaient aussi de prévoir ce qu’elles vendront demain.

C’est ce qu’on appelle les anticipations.

Prenons une entreprise du bâtiment. Elle a encore des chantiers en cours. Ses salariés travaillent. Mais son dirigeant constate que les taux d’intérêt augmentent. Emprunter devient plus coûteux pour les ménages, et certains risquent de reporter leur projet de construction.

Il peut se dire : « Pour le moment, ça va. Mais dans trois mois, est-ce que j’aurai suffisamment de chantiers ? »

Et cette question peut suffire à lui faire reporter une embauche. Il n’attend pas nécessairement que l’activité baisse pour devenir prudent. Il anticipe cette baisse.

À l’inverse, une entreprise qui prévoit une augmentation durable de ses commandes peut commencer à recruter pour être prête à y répondre et ne pas se faire distancer par la concurrence.

La demande de travail dépend donc aussi de la demande de biens et de services que les entreprises anticipent. De ce qu’elles pensent pouvoir vendre.

Et évidemment, elles peuvent se tromper. Une anticipation, ce n’est pas une information envoyée par le futur. C’est une prévision, avec ce qu’on sait et ce qu’on croit savoir.

C’est un peu comme quand on joue à un jeu de société et qu’on essaie de prévoir ce que les autres vont faire.

Mais il y a plus intéressant encore. Et là, je sens que vous trépignez d’impatience. « Qu’est-ce que ça peut être ? »

Ces anticipations, ces prévisions, peuvent contribuer à provoquer ce qu’elles annoncent. Des anticipations autoréalisatrices. La vache !

J’explique.

Imaginons que beaucoup de ménages craignent une dégradation de la situation économique. Même si leur revenu n’a pas encore baissé, ils peuvent reporter un achat et mettre davantage d’argent de côté. Par prudence.

De leur côté, les entreprises qui redoutent une baisse des ventes peuvent reporter l’achat d’une machine ou l’embauche d’un salarié. Par prudence, elles aussi.

Sauf que l’achat reporté par les uns, c’est une vente qui ne se fait pas pour les autres.

Le fabricant de machines reçoit moins de commandes. L’entreprise qui construit les locaux commerciaux aussi. Les magasins vendent moins. Les entreprises concernées deviennent à leur tour plus prudentes ou, surtout, pessimistes. Elles réduisent leurs dépenses ou leurs projets de recrutement.

Et l’activité peut effectivement ralentir.

Chacun essaie de se protéger d’un risque. Mais, lorsque beaucoup de personnes font la même chose en même temps, leurs décisions aggravent ce risque… ou peuvent l’aggraver, ce n’est pas systématique.

On retrouve le mécanisme d’une prophétie autoréalisatrice : anticiper une dégradation conduit à adopter des comportements qui contribuent à la faire advenir.

Attention, cela ne veut pas dire que toutes les crises viennent de la peur d’une crise. Mais les anticipations peuvent amplifier un ralentissement, voire contribuer à le déclencher.

Voilà donc ce qu’il faut retenir : les entreprises recrutent en fonction de ce que le travail leur coûte, mais aussi de ce qu’elles vendent et pensent pouvoir vendre.

Si les débouchés deviennent insuffisants, leur demande de travail peut diminuer, même si des personnes sont disponibles, compétentes et prêtes à travailler au salaire proposé.

Pour comprendre le chômage, il faut donc aussi regarder ce qui se passe du côté des clients et des commandes. Et jusque dans la manière dont les ménages et les entreprises envisagent l’avenir.

C’est cela, le chômage conjoncturel : la partie du chômage liée aux fluctuations de l’activité économique.

Et cette activité dépend aussi des anticipations. Les agents économiques essaient de prévoir ce qui va se passer, mais leurs décisions contribuent elles-mêmes à façonner ce qui se passera.

C’est beau.

C’est beau, mais c’est chiant… C’est chiant quand le pessimisme conduit chacun à réduire ses dépenses et finit par donner raison aux pessimistes.

Alors, comment interrompre cet enchaînement ? Comment soutenir les commandes et l’activité ? Et, au passage, redonner un peu confiance ?

Parce qu’il ne suffit pas de dire aux entreprises : « Soyez optimistes. » Il faut aussi qu’elles aient des clients.

C’est ce que nous verrons dans le prochain épisode.

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