Soutenir la demande : oui, mais ça ne marche pas sur commande
Dans
l’épisode précédent, nous avons vu comment les pouvoirs publics peuvent
soutenir la demande pour lutter contre le chômage conjoncturel. Avec deux
instruments : la politique budgétaire et la politique monétaire.
Bon. Ça avait
l’air de fonctionner assez proprement. On soutient les dépenses, les
entreprises reçoivent des commandes, elles produisent davantage et elles
embauchent.
On pourrait
s’arrêter là. D’ailleurs, pour comprendre le mécanisme, c’est déjà bien.
Mais je vous
propose un petit supplément. Vous n’aviez rien demandé. C’est généralement le
principe des suppléments dans mes cours.
Parce
qu’entre décider d’une politique et obtenir le résultat espéré, il se passe des
choses. Notamment ceci : les gens font ce qu’ils veulent. Dans la limite de ce
qu’ils peuvent, évidemment.
Imaginons que
l’État vous verse une aide. L’objectif est que vous dépensiez davantage. Mais
vous, vous craignez de perdre votre emploi. Alors, cet argent, vous le mettez
de côté.
C’est
compréhensible. Sauf que l’argent sur votre compte ne devient pas immédiatement
une commande pour une entreprise. Vous avez davantage de sécurité.
L’entreprise, elle, attend toujours son client.
Même problème
avec la politique monétaire. La banque centrale baisse ses taux, le crédit
devient moins cher. Très bien. Mais une entreprise qui manque déjà de clients
ne va pas forcément emprunter pour acheter une machine.
Elle peut
déjà en avoir une qui ne sert pas beaucoup. Une deuxième lui tiendrait
compagnie, mais ce n’est pas exactement un projet d’investissement.
Vous voyez ?
Les anticipations sont toujours là. Elles ne sont pas parties pendant le
changement d’épisode.
Maintenant,
imaginons que ça fonctionne : les ménages consomment davantage, les entreprises
investissent. Les commandes arrivent.
Il faut
encore pouvoir y répondre.
Reprenons
notre boulangerie. Elle a un four, des salariés, et elle tourne déjà à plein
régime. Si les clients veulent deux fois plus de pain, le boulanger ne va pas
doubler sa production simplement en fronçant les sourcils.
Il lui faut
du matériel, du personnel, du temps.
Et c’est là
qu’apparaît le
risque d’inflation : si les dépenses augmentent plus vite que
les quantités que les entreprises peuvent produire, les prix peuvent monter.
Cela concerne
la politique budgétaire, quand les dépenses publiques ou les aides stimulent
les achats. Mais aussi la politique monétaire.
Rappelez-vous
son mécanisme : des taux plus bas peuvent rendre le crédit moins cher. Les
ménages empruntent pour acheter, les entreprises pour investir. Cela soutient
la demande. C’est le but.
Sauf que le
crédit peut devenir moins cher avant que les usines puissent produire
davantage.
Une politique
monétaire trop expansionniste par rapport aux capacités de production risque
donc d’alimenter davantage la hausse des prix que celle de la production et de
l’emploi.
La banque
centrale facilite le financement. Elle ne livre pas les fours. Chacun son
métier.
C’est une
partie de ce qui s’est passé aux États-Unis pendant la reprise de 2021-2022 :
les aides publiques et des conditions de financement très favorables ont
soutenu les dépenses, alors que la production et les approvisionnements
restaient perturbés. Ce soutien a contribué à l’inflation.
Et puis il y
a une autre question : quand nous dépensons davantage, à qui
achetons-nous ?
Vous recevez
une aide et vous achetez un appareil fabriqué à l’étranger. Vous avez consommé.
L’objectif est donc en partie atteint. Mais une partie de la production et des
emplois soutenus se trouve dans un autre pays.
Il reste de
l’activité ici, pour le commerce ou le transport, par exemple. Mais tout
l’argent dépensé ne fait pas travailler les producteurs français.
Et là, je
ressors mes vieux cours de vieux prof.
En 1981,
François Mitterrand vient d’être élu. Le gouvernement de Pierre Mauroy relance
l’économie, notamment en augmentant certaines prestations sociales et le
salaire minimum. L’idée est de soutenir le pouvoir d’achat, la consommation et
l’activité.
Mais
l’inflation est déjà élevée. Plusieurs partenaires économiques cherchent, eux,
à freiner la demande. Et une partie des achats supplémentaires porte sur des
importations.
La France
rencontre des difficultés commerciales et des tensions sur sa monnaie : le
franc.
Oui, le
franc. L’euro n’avait pas encore été invité.
La France
appartient toutefois déjà au Système monétaire européen, qui encadre les
variations entre les monnaies participantes. Sans entrer dans les détails, il
faut aussi défendre la valeur du franc. Et cela limite les possibilités de
relance.
La rigueur,
amorcée en 1982, est renforcée en 1983. On cherche désormais à freiner la
demande pour réduire les déséquilibres.
Je vous
épargne le détail des mesures. Vous avez une vie.
Mais gardez
cette idée : une politique décidée en France dépend aussi de ce qui se passe
chez les voisins.
Enfin, la
relance budgétaire pose la question de son financement. Dépenser davantage ou
prélever moins peut creuser le déficit et accroître la dette publique. Cela
compte aussi, même si toute la dette ne vient évidemment pas des relances.
Bon. Avec
tout cela, vous allez me dire : « Alors, on ne fait rien ? »
Ce n’est pas
ce que j’ai dit.
Ces
politiques peuvent soutenir l’activité et l’emploi. Comprendre leurs limites
permet de savoir quand les utiliser, comment les doser et pourquoi le résultat
peut différer de ce qu’on attendait.
Et surtout,
elles répondent à un problème précis : une demande insuffisante.
Si une
entreprise a déjà des clients mais ne trouve pas les compétences dont elle a
besoin, lui envoyer davantage de clients ne lui donnera pas les salariés qui
lui manquent.
C’est une
autre difficulté. Et c’est justement vers ces autres causes du chômage que nous
allons maintenant nous tourner.



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