Comment l’école peut produire de la violence symbolique sous couvert d’exigence culturelle L’exemple du bac de français 2026
Avez-vous vu
les sujets du bac de français 2026 ?
Moi, oui.
Je dois vous dire une chose, une réaction que j'ai eu à la lecture des sujets et qui ne me ressemble pas : j’ai d’abord eu envie de défendre
l’école.
En même temps, ce n’est pas totalement surprenant. Je suis
professeur. Il m’arrive donc, dans des moments de faiblesse, de défendre
l’institution qui me paie. C’est humain. Et financièrement cohérent.
Plus sérieusement, j’ai eu envie de défendre l’idée même d’un bac
de français exigeant.
Parce que l’école n’est pas là seulement pour donner aux élèves ce
qu’ils connaissent déjà. Elle n’est pas là pour leur tendre un miroir aimable
en disant : “Regardez, c’est formidable, vous êtes déjà arrivés.” Non. L’école
est aussi là pour déplacer. Pour dépayser. Pour secouer un peu. Pour faire
rencontrer des textes, des mots, des formes de pensée qu’on n’aurait peut-être
jamais croisées autrement.
Donc, oui, on peut défendre le bac de français.
On peut dire qu’il n’y a rien de scandaleux à donner un texte de
Louise d’Épinay. Rien de scandaleux à interroger les élèves sur Rimbaud. Rien
de scandaleux à leur demander de réfléchir à Francis Ponge et au travail
poétique de la langue.
Après tout, l’école transmet une culture commune.
Elle fait entrer les élèves dans une langue plus exigeante. Dans
une histoire littéraire. Dans des oeuvres qui ne se livrent pas forcément au
premier regard.
Et, franchement, cet argument est fort, il me semble.
Si l’école ne proposait que des textes immédiatement accessibles,
elle renoncerait à une partie de sa mission. Si elle supprimait toute
difficulté, elle ne serait plus un lieu d’élévation intellectuelle. Elle
deviendrait une sorte de service après-vente du déjà connu.
Et là, reconnaissez que ce serait triste.
Donc oui, il faut défendre l’exigence.
Oui, il faut défendre la littérature.
Oui, il faut défendre l’idée qu’un élève de première puisse être
confronté à une langue qui résiste.
Mais.
Parce qu’il y a un mais.
Et en SES, le “mais” est souvent le moment où l’on commence à
devenir intéressant. Avant, on chauffait. Là, on entre dans le sujet.
Cette défense de l’exigence a une limite.
Elle suppose que tous les élèves sont également armés face à cette
difficulté. Elle suppose que la difficulté littéraire est la même pour tous.
Elle suppose que chacun arrive devant le texte avec les mêmes outils, les mêmes
habitudes, les mêmes réflexes, la même confiance face à la langue scolaire.
Or, justement, c’est ce que Bourdieu nous invite à contester.
Le problème n’est pas simplement qu’un texte soit difficile.
Le problème, c’est quand l’école présente cette difficulté comme
neutre, naturelle, évidente, alors qu’elle ne pèse pas de la même manière sur
tous les élèves.
Et c’est là que l’on peut parler de violence symbolique.
La violence symbolique, ce n’est pas une violence spectaculaire.
C'est pourquoi on en parle très peu dans les médias. Ca ne vend pas.
On n'a pas un professeur qui humilie un élève devant toute la
classe filmé sur smartphone. Ce n’est pas une institution devant un parterre de
journalistes qui dirait ouvertement au petit pauvre venant s'inscrire dans
l'espoir de s'élever socialmeent : “Toi, tu n’as pas la culture qu’il faut,
circule.”
Non. Ce serait trop simple. Et beaucoup trop visible.
La violence symbolique est plus élégante. C’est d’ailleurs ce qui
la rend redoutable. Elle arrive bien habillée, avec une belle police de
caractère, un barème national, et parfois même une citation littéraire.
Elle consiste à imposer une culture comme légitime, à la faire
passer pour naturelle, puis à évaluer les élèves selon leur degré de maîtrise
de cette culture.
En apparence, tout est égal : Même sujet / Même durée / Même consigne / Même barème.
C’est ce qu’on appelle l’égalité formelle. Sur le papier, tout le
monde est traité pareil.
Mais Bourdieu pose une autre question. Une question moins
confortable.
Les élèves sont-ils réellement égaux devant cette culture scolaire
?
Ont-ils tous reçu, dans leur famille, dans leur milieu social,
dans leurs pratiques culturelles, les mêmes outils pour comprendre ce que
l’école attend d’eux ?
Et là, évidemment, ça se complique.
Prenons le commentaire proposé au bac de français 2026 : un texte
de Louise d’Épinay, extrait de Histoire de Madame de Montbrillant.
Le texte parle de l’amitié. De l’indulgence. De la liberté qu’il
faut laisser à l’autre. En soi, c’est un très beau sujet. Même un sujet subtil.
Il pose une question assez profonde (c'est ainsi que je l'ai interpéter mais je
ne suis pas spécialiste) : peut-on aimer quelqu’un sans vouloir le posséder (le
terme posséder est peut-être trop fort) ?
C’est beau.
Mais mettons-nous deux secondes dans la tête d’un élève moyen de
première.
Pas l’élève qui récite des problématiques en dormant. Non. Un
élève normal. Seize/dix-sept- ans. Le matin du bac. Un peu stressé. Peut-être
très stressé. Il ouvre son sujet.
Et il lit :
“Je crois, mon ami, qu’il est fort difficile de prescrire des
règles sur l’amitié.”
Pour un lecteur habitué à cette langue, ça passe. Pour le lecteur
habitué à lire quotidiennement, ça peut passer aussi.
Mais pour beaucoup d’élèves, il y a déjà un premier obstacle.
“Prescrire”, dans leur usage ordinaire, c’est le médecin. On
prescrit un médicament. Une pommade. Un antibiotique. Trois Doliprane et un air
inquiet.
Ici, il faut comprendre : fixer des règles, établir des principes,
imposer une norme.
Ce n’est pas impossible. Mais il faut déjà traduire.
Puis vient : “chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon
de penser.”
“Comme de raison”!
Voilà une expression qui ne circule pas forcément dans les
conversations du quotidien.
Vous imaginez un élève dire à la cantine : “Je prendrai des
frites, comme de raison” ?
Non.
Donc là encore, il faut traduire. Il faut comprendre :
naturellement, logiquement, selon ce qui paraît raisonnable.
Puis arrive une autre formule : “il en viendra ensuite un autre
des miens qui en aura de toutes opposées.”
L’élève doit comprendre que l’autrice parle de ses propres idées,
de ses propres règles possibles, qui peuvent être contradictoires entre elles.
Et je ne suis même pas sûr, petite professeur de SES que je suis, que c'est la
bonne interprétation.
Ce n’est pas illisible.
Mais c'est loin d'être immédiat.
Et c’est là que le problème commence.
Parce que le commentaire ne demande pas seulement de comprendre
vaguement le texte. Il ne suffit pas de dire : “En gros, elle parle de
l’amitié.”
Ce serait trop simple. Et, accessoirement, trop reposant pour les
correcteurs.
Le commentaire demande de produire une analyse littéraire.
Il faut montrer comment le texte fonctionne.
Il faut repérer des procédés d’écriture. Il faut parler de
l’énonciation, de la progression argumentative, du lexique, des oppositions, du
rythme, et bien d'autres choses encore, j'imagine....
Autrement dit, il faut non seulement comprendre le texte, mais
aussi comprendre ce que l’école attend comme manière légitime d’en parler.
Et ça, ce n’est pas rien.
Un bon élève, ou plutôt, soyons précis, un élève déjà familier des
codes scolaires, comprend vite ce qu’il faut faire.
Il remarque que le texte commence comme une confidence : “Je
crois, mon ami.”
Il peut dire que la première personne rend le propos personnel,
vivant, presque intime.
Puis il observe que Louise d’Épinay élargit sa réflexion. Elle ne
parle plus seulement de son cas particulier. Elle propose une sorte de leçon
morale sur l’amitié.
Il repère le vocabulaire des règles : “prescrire”, “règles”,
“code”, “devoirs”.
Il comprend que l’autrice ne présente pas l’amitié comme un pur
élan spontané, mais comme une relation traversée par des attentes, des normes,
des obligations... comme une construction sociale. (C'est le prof de SES qui parle).
Il repère ensuite la formule centrale : “Il y a deux points
généraux.”
Et là, merveille. Deux axes apparaissent (et j'espère toujours ne
pas dire n'importe quoi): l’indulgence et la liberté.
L’élève peut expliquer que, pour Louise d’Épinay, l’amitié
véritable ne consiste pas à exiger de l’autre qu’il soit parfait. Elle ne
consiste pas non plus à le posséder. Elle suppose d’accepter ses défauts et son
autonomie.
Puis il analyse la fin du texte : l’accumulation des reproches,
les plaintes, les petites blessures narcissiques.
“Il m’a fait un mystère.”
“Il a préféré telle chose.”
“Il m’avait dû faire tel sacrifice.”
Et il peut dire que Louise d’Épinay critique les amis trop jaloux,
trop susceptibles, trop exigeants. Ceux qui transforment l’amitié en
comptabilité affective.
Très bien... Enfin, "très bien". A dix-sept ans? A
dix-sept ans, combien peuvent le faire ? Et, pour les nostalgiques, du
"bac qu'était mieux avant", combien auraient pu le faire il y a 30
ans ?
Pour produire cette analyse, il ne suffit pas d’être intelligent.
Il faut connaître les règles invisibles de l’exercice.
Il faut savoir qu’un commentaire n’est pas un résumé.
Il faut savoir qu’il ne suffit pas d’écrire : “L’autrice dit que
l’amitié est importante.”
Il faut montrer comment elle le dit.
Il faut articuler une idée, une citation, un procédé, un effet.
Vous voyez, c’est presque une prière. Mais avec des surligneurs.
Et cette familiarité avec les attentes scolaires n’est pas
distribuée au hasard.
L’élève qui a grandi dans un univers où les livres sont présents,
où l’on discute, où l’on valorise les mots abstraits, la nuance,
l’interprétation, la distance critique, ne découvre pas seulement un texte. Il
reconnaît un monde.
Même s’il ne connaît pas Louise d’Épinay, il reconnaît le type de
rapport à la langue que l’école valorise. Et encore... Parce que ce texte-là,
je vous le dis, plus que les autres, me semble gratiné.
À l’inverse, l’élève qui n’a pas hérité de cette familiarité
culturelle peut vivre le même texte comme une épreuve d’infériorisation.
Il ne se dit pas: “Je suis confronté à une culture scolaire
socialement située.”
Personne ne se dit ça à seize ans, sauf peut-être un enfant de
sociologue... Pauvre enfant.
Il se dit : “Je suis nul.”
Il ne se dit pas : “Je ne maîtrise pas encore les codes de la
culture légitime.”
Il se dit : “Je ne comprends rien.”
Il ne se dit pas : “Le commentaire suppose des attentes
implicites.”
Il se dit : “Le français, ce n’est pas pour moi.”
C'est triste.
C'est triste et c’est exactement cela, la violence symbolique.
Transformer une inégalité sociale devant la culture en sentiment
personnel d’insuffisance.
Faire croire à un élève qu’il est naturellement moins capable,
alors qu’il est surtout moins familier d’un code que d’autres ont appris bien
avant l’école, parfois sans même s’en rendre compte.
Et le problème ne s’arrête pas au commentaire.
On le retrouve aussi dans less ujets de dissertation.
Prenons le sujet sur Rimbaud :
“Dans le Cahier de Douai, est-ce seulement par la révolte que
Rimbaud s’émancipe ?”
Sur le papier, là encore, c’est intéressant.
Rimbaud est un adolescent qui écrit contre l’ordre établi. Contre
certaines normes poétiques. Contre la morale bourgeoise. Contre la religion
parfois. Contre l’école aussi.
Ce qui, pour un adolescent, n’est pas totalement inédit. Mais
Rimbaud le fait mieux. Et avec plus de talent que les posts rageurs sur les
réseaux sociaux.
Donc, oui, la question de la révolte et de l’émancipation a du
sens.
Mais encore faut-il comprendre le mot “s’émanciper”.
Et là, on retrouve le même mécanisme.
L’école fait comme si le mot allait de soi.
Or, pour beaucoup d’élèves de première, “s’émanciper” n’est pas un
mot ordinaire. Ils peuvent comprendre vaguement : se libérer.
Mais justement, s’émanciper, ce n’est pas seulement se libérer.
S’émanciper, c’est sortir d’une tutelle.
C’est devenir capable de se conduire soi-même.
C’est rompre avec une dépendance : juridique, sociale, morale,
intellectuelle ou symbolique.
Dans le cas de Rimbaud, cela peut vouloir dire se libérer des
modèles poétiques hérités. Des règles scolaires. Des attentes familiales. Des
normes bourgeoises. Des formes anciennes de la poésie.
Et surtout, il faut comprendre le mot “seulement”.
“Est-ce seulement par la révolte que Rimbaud s’émancipe ?”
Ce petit “seulement” est minuscule. Mais il est décisif.
Il veut dire : attention, ne vous contentez pas de répondre oui.
Il faut montrer que la révolte est importante, bien sûr. Puis il
faut la dépasser.
Il faut expliquer que l’émancipation passe aussi par l’invention
poétique, par le jeu, par l’ironie, par la transformation des formes, par la
liberté du langage.
Autrement dit, le sujet demande plusieurs opérations
intellectuelles en même temps.
Définir un mot abstrait.
Comprendre une nuance argumentative.
Relier cette notion à une oeuvre.
Construire une réponse problématisée.
Mobiliser des exemples précis.
Et tout cela, en temps limité, avec une petite voix intérieure qui
dit : “Tu vas mourir dans cette salle.”
La petite voix exagère, évidemment. Mais elle est rarement d’une
grande aide méthodologique.
Bien sûr, on peut dire : cela s’apprend.
Et c’est vrai.
Mais le jour de l’examen, l’école fait comme si cette compétence
était également disponible chez tous les élèves.
C’est précisément là que le problème sociologique apparaît.
Puis arrive le sujet sur Francis Ponge :
“Selon un critique, Francis Ponge est un ‘mécanicien’ qui cherche
à ‘réparer, articuler, faire fonctionner’. Cette citation éclaire-t-elle votre
lecture de La rage de l’expression ?”
Alors là... Alors là...
Prenons une respiration.
Mettons-nous encore une fois dans la tête d’un élève moyen.
Il lit : “Selon un critique.”
Quel critique ? On ne sait pas. Il apparaît, comme ça, dans la
brume institutionnelle. Un critique. Quelqu’un d’important, manifestement. Mais
cela pourrait être un parfait charlot. Voire une invention du concepteur.
dans tous les cas, quelqu’un de réel ou fcitif qui a dit une
phrase que l’élève doit maintenant transformer en dissertation.
Puis il lit que Ponge serait un “mécanicien”.
Mécanicien de quoi ?
Des mots ?
Des objets ?
De la phrase ?
Du poème ?
Du langage ?
Du rapport entre les mots et les choses ?
Puis il lit : “réparer, articuler, faire fonctionner.”
Réparer quoi ?
Articuler quoi avec quoi ?
Faire fonctionner quoi ?
La langue ? Le poème ? L’expression ? Le réel ? La cafetière du
correcteur ?
Bon. Pas la cafetière.
Mais vous voyez le problème.
Un très bon élève peut comprendre.
Il va dire que Ponge travaille la langue comme une matière. Qu’il
démonte les expressions toutes faites. Qu’il cherche à ajuster les mots aux
choses. Qu’il montre le poème en train de se fabriquer.
Il fera le lien avec le parcours “dans l’atelier du poète”.
Il comprendra que le mot “mécanicien” est une métaphore pour penser le travail technique de l’écriture.
Très bien.
Mais un élève moyen peut très bien se dire : “Je ne comprends même
pas la question.”
Et s’il répond honnêtement : “Non, cette citation ne m’éclaire pas
du tout”, eh bien, scolairement, ça ne fonctionne pas.
Parce que la question “cette citation éclaire-t-elle votre lecture
?” n’est pas une vraie invitation naïve à répondre oui ou non.
C’est une formule scolaire. Non.. Je retouche... C'est une formule
"à la c..".
Je m'aperçois que j'écris beaucoup et plus les critique
s'amoncellent, plus je m'emporte.
Cette formule veut dire maladroitement : discutez.
Elle peut vouloir dire : montrez en quoi la citation est pertinente, puis
montrez ses limites.
Elle veut dire : transformez une phrase en problème
littéraire.
Elle veut dire : organisez une réponse nuancée, avec une partie
qui valide, une partie qui déplace, une partie qui complexifie ou sytnhétise,
je n'ai jamais trop su..
Et cela aussi, il faut le savoir.
Il faut savoir que “éclaire-t-elle” veut dire : en quoi cette
citation permet-elle de mieux comprendre l'oeuvre, mais aussi en quoi elle ne
suffit pas à en rendre compte ?
Il faut savoir qu’on attend une réponse dialectique, ou au moins
nuancée.
Il faut savoir qu’il ne faut presque jamais répondre simplement
“oui” ou “non”.
Il faut savoir qu’un sujet de dissertation littéraire est une
machine à fabriquer une problématique.
Et cette machine, tous les élèves ne savent pas forcément la faire
fonctionner.
Voilà le point central.
L’épreuve prétend mesurer la culture littéraire de l’élève.
Mais elle mesure aussi, et parfois surtout, sa familiarité avec
les codes invisibles de l’école.
C’est exactement ce que Bourdieu et Passeron analysent : l’école
valorise une culture qui se présente comme universelle, neutre, désintéressée.
Une culture qui aurait l’air de flotter au-dessus de la société, pure,
lumineuse, détachée des conditions matérielles d’existence.
Comme un ange.
Avec un barème.
Sauf que cette culture n’est pas également familière à tous.
Certains élèves reconnaissent très vite ce qu’on attend d’eux. Ils
comprennent la consigne, devinent la forme de la réponse, sentent qu’il faut
nuancer, discuter, problématiser. Ils savent que “cette citation éclaire-t-elle
votre lecture ?” ne veut pas dire : “dites sincèrement si vous avez compris la
citation.”
Heureusement pour eux.
D’autres peuvent avoir travaillé. Ils peuvent avoir lu l'oeuvre, ou
du moins avoir essayé; ce qui, déjà, dans certains cas, mérite une médaille,
ou au moins un goûter. Ils peuvent avoir appris des éléments de cours, retenu
des passages, fait des efforts réels. Et malgré cela, ils peuvent rester
bloqués devant la langue même de l’épreuve.
Pas seulement devant Rimbaud.
Pas seulement devant Ponge.
Devant la manière scolaire de demander quelque chose sur Rimbaud
ou Ponge.
Et c’est là que la violence symbolique devient vraiment visible.
L’élève n’échoue pas seulement parce qu’il ne sait pas.
Il peut échouer parce qu’il ne comprend pas exactement ce qu’on
lui demande de faire avec ce qu’il sait.
Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Et c’est même assez décisif.
Car dans ce cas, l’épreuve ne mesure pas seulement un savoir
littéraire. Elle mesure une aisance avec le langage scolaire, avec ses
sous-entendus, ses rituels, ses petites formules apparemment neutres mais
lourdement codées.
“Discutez.”
“Dans quelle mesure.”
“Éclaire-t-elle.”
“Est-ce seulement.”
Tout cela a l’air innocent.
Mais ce sont des portes d’entrée. Et certains élèves savent déjà
comment les ouvrir.
Les autres tirent sur la poignée... Et certains, vainement.
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut renoncer aux
textes difficiles.
Non.
Il faut des textes difficiles.
Il faut des oeuvres fortes.
Il faut des sujets qui obligent à penser.
Une école qui ne proposerait que du facile cesserait d’être une
école. Elle deviendrait une machine à valider ce que les élèves savent déjà.
Ce n’est pas ce que je défends.
Je crois au contraire que l’école doit transmettre de l'ambition. Elle doit faire rencontrer des langues anciennes, des pensées complexes, des formes littéraires déroutantes. Elle doit permettre à des élèves de découvrir qu’une phrase peut résister, qu’un texte peut demander du temps, qu’un mot peut ouvrir un monde...
C'est beau. Pouf pouf.
Mais transmettre, ce n’est pas déposer la difficulté devant les
élèves comme un bloc de granit, puis admirer ceux qui avaient déjà depuis longtemps le marteau
et le burin à la maison.
Transmettre, c’est donner les mêmes outils à tous.
C’est expliquer les mots.
C’est rendre visibles les attentes.
C’est dire clairement ce que l’exercice demande, au lieu de faire
comme si tout cela allait de soi.
Parce que rien ne va de soi.
Ni “s’émanciper”.
Ni “éclaire-t-elle”.
Ni “commenter”.
Ni même “lire”, quand lire signifie entrer dans une langue qui
n’est pas celle de son quotidien.
Et je ne dis pas cela contre l’enseignement du français.
Ce serait absurde.
Je crois même exactement l’inverse.
L’enseignement de la littérature a une mission essentielle :
élever les élèves.
Mais élever ne devrait jamais vouloir dire intimider.
La littérature devrait être une promesse d’ouverture.
Pas une expérience de fermeture.
Elle devrait donner envie d’entrer dans les textes, pas confirmer
certains élèves dans l’idée qu’ils ne sont pas faits pour ça. Qu’ils ne parlent
pas la bonne langue. Qu’ils n’ont pas le bon rapport aux mots. Qu’ils arrivent
trop tard dans une conversation commencée avant eux.
Voilà pourquoi ces sujets sont sociologiquement intéressants.
Ils ne montrent pas que l’école est mauvaise.
Ce serait trop simple.
Ils montrent quelque chose de plus troublant : même lorsqu’elle
croit bien faire, même lorsqu’elle défend la culture, même lorsqu’elle invoque
l’exigence, l’école peut reproduire des inégalités qu’elle prétend combattre.
Et c’est là que Bourdieu reste indispensable.
Il nous oblige à voir ce que l’école ne voit pas toujours
d’elle-même : derrière l’égalité apparente des sujets, il peut y avoir une
profonde inégalité devant les codes. Derrière la neutralité des consignes, il
peut y avoir une culture socialement située. Derrière l’exigence littéraire, il
peut y avoir une violence symbolique.
Je ne crois donc pas qu’il faille renoncer aux textes difficiles.
Je crois même qu’il faut les transmettre davantage.
Mais vraiment les transmettre.
Les expliquer.
Les rendre habitables.
Donner aux élèves les moyens d’y entrer.
Arrêter de faire comme si tous arrivaient devant ces textes avec
les mêmes armes, les mêmes habitudes, les mêmes héritages... Pour reprendre un terme Bourdieusien.
Parce que le rôle de l’école n’est pas de vérifier que certains
possèdent déjà les clés de la culture légitime.
Son rôle devrait être de les donner à tous.
Et si le bac de français devient un moment où trop d’élèves se
sentent exclus de la littérature au lieu d’y être invités, alors ce n’est pas
seulement un problème de sujet.
C’est un problème de mission.
Une école vraiment exigeante ne devrait pas être celle qui laisse
les plus fragiles au seuil de la culture.
Elle devrait être celle qui trouve les moyens de les y faire
entrer.
Même lentement.
Même difficilement.
Même avec des mots qu’il faut expliquer trois fois.
Surtout avec
ces mots-là.


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