Les institutions et l'incitation à investir et à innover
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| Comment un empire se crée avec "The Founder" et Mickael Keaton. On y parle contrat, droit de propriété, rapport de force... |
Et ce n’était pas un détail.
Une économie ne fonctionne pas seulement avec des travailleurs, des machines, des idées et quelques tableaux statistiques pour faire sérieux.
Elle fonctionne aussi avec des règles.
Des règles qui doivent être claires, relativement stables... Des règles que les agents économiques pensent devoir respecter ou pouvoir faire respecter.
Et c’est précisément ce cadre qui peut encourager les agents économiques à prendre des risques.
Investir, par exemple.
Ou innover.
Deux activités essentielles dans une économie, mais qui ont un petit défaut : elles coûtent de l’argent avant d’en rapporter... Quand elles en rapportent. C'est un pari.
Investir, c’est engager une dépense aujourd’hui dans l’espoir d’obtenir un gain demain.
Une entreprise qui achète une machine, construit un bâtiment, développe un logiciel ou forme ses salariés réalise un investissement.
Mais pour investir, elle doit pouvoir se projeter.
Elle doit se dire : si j’achète cette machine, je pourrai l’utiliser.
Si je construis ce local, je pourrai y produire.
Si je signe un contrat, il sera respecté.
Si j'emprunte de l’argent, j’ai un échéancier stable et clair pour rembourser.
Si je crée une entreprise, elle ne sera pas confisquée au premier changement politique un peu nerveux.
Bref, elle doit, notre antreprise, avoir confiance dans le cadre institutionnel.
C’est là que les institutions jouent un rôle essentiel.
Des institutions de qualité réduisent l’incertitude.
Elles sécurisent les contrats.
Elles protègent les droits.
Elles rendent les décisions économiques moins risquées.
Elles ne suppriment pas le risque, évidemment.
Sinon, tout le monde serait entrepreneur, milliardaire et parfaitement détendu.
Ce qui n’est pas exactement le spectacle offert par l’humanité.
Mais elles rendent le risque plus acceptable.
Et cela peut encourager l’investissement.
Droit de propriété et incitation à investir
Prenons le droit de propriété.
Le droit de propriété permet à un agent économique d’utiliser un bien, d’en tirer un revenu et d’en disposer, dans les limites fixées par la loi.
Si un entrepreneur achète une machine, il doit être sûr qu’il pourra l’utiliser pour produire.
Si une entreprise achète un terrain ou un bâtiment, elle doit être sûre que cette propriété sera reconnue et protégée.
Si un ménage achète un logement, il doit savoir que ce logement ne peut pas être pris arbitrairement.
Sans protection de la propriété, l’investissement devient beaucoup moins attirant.
Pourquoi engager une grosse dépense aujourd’hui si quelqu’un peut vous retirer demain ce que vous avez acheté ? Pourquoi construire une usine si vous n’êtes pas certain de pouvoir l’exploiter ? Pourquoi moderniser votre équipement si le cadre juridique est instable ?
Dans un tel contexte, les agents économiques hésitent.
Ils gardent leur argent. Ils investissent moins. Ils privilégient les projets courts.
Ils cherchent surtout à se protéger.
Et une économie où tout le monde passe son temps à se protéger avance rarement très vite.
Sauf peut-être dans le secteur des cadenas et des alarmes. Mais vous conviendrez que c’est un peu limité comme modèle de croissance.
Des institutions efficaces peuvent donc favoriser l’accumulation du capital.
Ici, le capital désigne les biens durables utilisés pour produire : machines, bâtiments, outils, logiciels, infrastructures.
Si les droits sont protégés, si les contrats sont fiables, si les banques fonctionnent correctement, les entreprises sont davantage incitées à investir dans ce capital productif.
Elles peuvent investir matériellment: acheter de nouvelles machines, moderniser leurs équipements., développer leurs capacités de production.
Et tout cela peut soutenir la croissance, car une économie mieux équipée peut produire davantage ou produire plus efficacement.
Institutions et facteur travail
Elles peuvent investir immatériellement aussi, ces entreprises: elles peuvent former leurs salariés (c'est un investissement immatériel).
Les institutions jouent aussi sur le facteur travail qualitativement et quantitativement.
On y pense moins, mais c’est important.
Si le droit du travail encadre les relations entre employeurs et salariés, si les contrats de travail sont respectés, si les qualifications sont reconnues, si le système éducatif fonctionne, alors
- les entreprises sont davatanges incitées à embaucher,
- et les individus peuvent davantage investir dans leurs compétences,
- et les entreprises aussi d'ailleurs..
Un jeune accepte de passer des années à se former parce qu’il pense que cette formation aura une valeur sur le marché du travail. Un salarié accepte de se spécialiser parce qu’il pense que ses compétences seront reconnues. Une entreprise accepte de former ses salariés parce qu’elle pense pouvoir bénéficier de cette hausse de qualification.
Là encore, les institutions réduisent l’incertitude.
Elles permettent aux agents économiques de faire des choix de long terme.
Et les choix de long terme, en économie, sont essentiels.
Ce sont souvent eux qui permettent de produire plus tard.
Pas tout de suite.
Plus tard.
Ce qui demande une qualité assez rare : la patience.
Institutions, droits de propriété et innovation
Mais les institutions n’incitent pas seulement à investir.
Elles incitent aussi à innover.
Et là, le droit de propriété redevient central.
Pas seulement le droit de propriété sur une maison, une machine ou un terrain.
Aussi le droit de propriété intellectuelle.
C’est ici qu’interviennent les brevets.
Un brevet protège une invention technique. Il donne à son titulaire un droit exclusif d’exploitation pendant une durée limitée.
Autrement dit, si une entreprise invente un nouveau procédé, un nouveau médicament, un nouveau composant, une nouvelle technologie, elle peut obtenir un brevet qui lui permet de protéger cette invention.
Elle peut l’exploiter elle-même. Elle peut empêcher les autres de la copier librement. Elle peut aussi autoriser d’autres entreprises à l’utiliser contre rémunération, par exemple sous forme de royalties.
Et cela change beaucoup de choses.
Pourquoi une entreprise accepterait-elle de dépenser des millions d’euros en recherche et développement si, le lendemain, tous ses concurrents pouvaient copier gratuitement le résultat ?
Pourquoi financer des chercheurs, des ingénieurs, des laboratoires, des prototypes, des essais, si l’innovation pouvait être immédiatement récupérée par ceux qui n’ont rien dépensé ?
Ce serait économiquement assez décourageant. Et moralement un peu irritant.
Le brevet crée donc une incitation.
Il ne garantit pas le succès mais permet à l’innovateur d’espérer tirer un revenu de son innovation.
Il donne une raison d’investir dans la recherche et le développement.
Il permet aux entreprises de se dire : si nous trouvons quelque chose, nous pourrons en tirer un avantage.
Bilan institutions / accumulation / innovation
On comprend ainsi alors le lien institutions/croissance.
Des institutions qui protègent la propriété, les contrats et les innovations peuvent encourager les entreprises à investir et à innover.
Or l’investissement permet d’accumuler du capital.
Et l’innovation permet de produire du progrès technique.
Le capital peut augmenter la capacité de production.
Le progrès technique peut améliorer l’efficacité de la production.
Les deux peuvent donc soutenir la croissance économique.
On peut représenter le mécanisme simplement :
- Pour l'accumulation du capital
Institutions de qualité
→ confiance et sécurité juridique
→ incitation à investir
→ accumulation du capital
→ hausse de la capacité de production
→ croissance économique
- Et pour l’innovation :
Institutions de qualité
→ protection des droits de propriété intellectuelle
→ incitation à faire de la recherche et développement
→ innovations
→ progrès technique
→ hausse de la productivité
→ croissance économique
Voilà.
Deux chaînes.
Pas très romanesques.
Mais efficaces.
Institutions et anticipations
Il faut cependant ajouter une précision.
Les institutions ne se limitent pas à protéger la propriété privée ou les brevets.
Elles peuvent aussi soutenir l’investissement et l’innovation par d’autres moyens.
L’État peut financer l’éducation, les universités, les laboratoires publics, la recherche fondamentale.
Il peut développer des infrastructures : routes, ports, aéroports, réseaux numériques, transports, énergie.
Et tout cela joue aussi sur les anticipations des entreprises.
Une entreprise qui envisage de s’installer dans un pays ne regarde pas seulement le niveau des impôts ou le coût du travail.
Elle regarde aussi si elle pourra trouver des salariés qualifiés, des ingénieurs, des chercheurs, des techniciens.
Elle regarde si elle pourra s’appuyer sur des fournisseurs fiables, des infrastructures de transport efficaces, une connexion numérique stable, une administration qui fonctionne à peu près correctement.
À peu près correctement, c’est déjà beaucoup.
Si une entreprise sait qu’elle pourra recruter une main-d’œuvre formée, exporter facilement sa production, accéder à un port, à un aéroport, à un réseau ferroviaire, à des laboratoires ou à des universités, elle peut anticiper plus sereinement son activité future.
Et quand l’avenir paraît un peu moins flou, investir devient moins risqué.
Cela peut aussi encourager l’innovation.
Une entreprise aura davantage intérêt à développer un projet de recherche si elle sait qu’elle pourra s’appuyer sur des compétences scientifiques, des formations solides, des infrastructures adaptées et un cadre juridique stable.
Les institutions n’agissent donc pas seulement en protégeant ce qui existe déjà.
Elles rendent aussi l’avenir plus prévisible.
Et en économie, un avenir un peu plus prévisible, c’est souvent ce qui permet de prendre des risques.
Il faut bien comprendre cela : les entreprises n’investissent pas dans le vide.
Elles investissent dans un environnement. Un environnement juridique. Un environnement financier. Un environnement éducatif. Un environnement technologique. Un environnement politique.
Et si cet environnement est instable, flou ou corrompu, les entreprises hésitent.
Si cet environnement est relativement fiable, elles peuvent davantage se projeter.
On le voit : les institutions influencent les incitations.
Elles modifient les calculs des agents économiques.
Institutions et croissance endogène
On peut enfin faire facilement un lien la croissance endogène.
Nous avons vu que le progrès technique est endogène parce qu’il est produit par le fonctionnement même de l’économie : par les entreprises, par la recherche, par l’éducation, par le capital humain, par l’accumulation des connaissances.
Mais ce fonctionnement ne se déroule pas dans le vide.
Il dépend d’un cadre institutionnel.
Si les institutions protègent les droits, sécurisent les échanges, financent l’éducation, soutiennent la recherche et favorisent la confiance, elles rendent plus probable l’investissement et l’innovation.
Elles participent donc à la production du progrès technique.
Et ce progrès technique peut ensuite soutenir la croissance.
Puis la croissance peut financer à son tour davantage d’éducation, de recherche, d’infrastructures et d’innovation.
On retrouve la boucle :
Institutions efficaces
→ investissement et innovation
→ progrès technique
→ croissance
→ nouvelles ressources pour financer la formation, la recherche et les infrastructures
→ nouvelles innovations
La boucle peut fonctionner.
Elle peut aussi se bloquer.
Des institutions peuvent être insuffisantes, injustes, instables, capturées par certains groupes, ou mal orienter l’innovation.
Mais l’idée essentielle est là : les institutions influencent les comportements.
Elles donnent, ou non, envie d’investir.
Elles donnent, ou non, envie d’innover.
Et comme l’investissement et l’innovation sont deux moteurs importants de la croissance, la qualité des institutions peut avoir un effet décisif sur le développement économique d’un pays.
Une économie ne grandit donc pas seulement parce qu’elle possède des ressources... des ressources naturelles, des travailleurs, des machines, etc.
Elle grandit aussi parce qu’elle organise les conditions dans lesquelles ces ressources peuvent être utilisées.
Et ce qu'il faut retenir en conclusion, c'est que, parfois, ce qui fait la différence entre une idée qui dort dans un tiroir et une innovation qui transforme l’économie, ce n’est pas seulement le génie de l’inventeur.
C’est le cadre qui lui donne une raison de prendre le risque.
Et vous remarquerez qu'il y a bien des pays qui innovent plus que d'autres.
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