De bonnes institutions créent un climat de confiance
![]() |
| Le prêteur et sa femme de Quentin Metsys (1514). La confiance dans le système bancaire est cœur du bon fonctionnement des économies. |
Tout cela compte, bien sûr.
Mais c’est un peu plus compliqué.
La croissance, c’est aussi une affaire politique, juridique, sociale et culturelle.
Autrement dit, pour qu’une économie fonctionne, il ne suffit pas d’avoir des travailleurs, des machines, des idées brillantes et deux ou trois graphiques en couleur.
Il faut aussi des règles.
Et surtout, il faut que les agents économiques aient confiance dans ces règles.
C’est ici qu’interviennent les institutions.
En économie, les institutions désignent d’abord l’ensemble des règles formelles et informelles qui organisent les relations entre les agents économiques.
C'est la définition officielle. Je l'explique.
Les règles formelles, ce sont les lois, la Constitution, les contrats, le droit du travail, le droit de propriété, les règlements.
Les règles informelles, ce sont les normes sociales, les habitudes, les conventions de comportement, les codes de conduite, les manières de faire admises dans une société.
Bref, les institutions, ce sont les règles du jeu.
Et puis, au sens large, on peut aussi inclure, dans ces institutions, les organisations qui font appliquer ces règles ou qui structurent la vie économique : les tribunaux, les administrations, la banque centrale, les organismes de contrôle, l’école, les autorités publiques.
Et dans une économie, les règles du jeu et les organisations qui les appliquent comptent énormément.
Parce que personne n’a envie de jouer si les règles changent toutes les trois minutes, ou si l’arbitre est acheté, ou si le voisin part avec le ballon.
Enfin, normalement.
Selon la qualité des institutions, un climat de confiance s’instaure plus ou moins.
Prenons d’abord la monnaie et le système bancaire.
Une institution est ici essentielle : la banque centrale.
Cette banque centrale joue un rôle important dans la stabilité monétaire et financière. Elle contribue à maintenir la confiance dans la monnaie et dans le système bancaire.
Et cette confiance est fondamentale.
Si les ménages ont confiance dans les banques, ils acceptent d’y déposer leur argent. Les banques peuvent ensuite utiliser cette épargne pour accorder des crédits aux ménages et aux entreprises.
Ces crédits peuvent financer l’achat d’un logement, la création d’une entreprise, l’achat de machines, ou le développement d’une activité.
Mais si les ménages n’ont plus confiance dans les banques, ils retirent leur argent.
Ils le gardent chez eux.
Sous le matelas.
Ce qui donne un matelas plus épais, certes, mais une économie moins dynamique.
Je vous parle de la stabilité du système bancaire mais je pourrai aussi parler de la monnaie.
Si les agents économiques ont confiance dans la monnaie, ils acceptent d’être payés avec elle, de vendre avec elle, d’épargner avec elle, de signer des contrats avec elle.
Mais si cette confiance disparaît, tout devient plus compliqué.
En cas d’hyperinflation, par exemple, la monnaie perd très vite sa valeur. Les prix augmentent brutalement. Les agents économiques ne savent plus vraiment ce que vaut leur argent. Acheter, vendre, épargner ou investir devient beaucoup plus risqué.
L’Allemagne a connu une hyperinflation spectaculaire en 1923. Le Venezuela en a connu une également dans les années récentes.
Dans ces situations, ce n’est pas seulement un problème de prix.
C’est un problème de confiance.
Et quand la confiance disparaît, l’économie se grippe.
Je parlais de l'hyperinflation allemande de 1923... Cela me permet au tournant de vous dire que la stabilité politique joue aussi un rôle important.
Si l’on veut créer une entreprise, investir dans un local, acheter des machines, embaucher des salariés, développer un projet sur plusieurs années, il vaut mieux le faire dans un pays où les règles sont relativement stables.
Un pays où l’on n’a pas peur, chaque matin, d’une révolution, d’un putsch, d’une confiscation arbitraire ou d’un niveau de corruption trop élevé.
Je sais, formulé comme ça, cela semble assez raisonnable.
Et pourtant, ce n’est pas un détail.
Quand les institutions politiques sont stables, quand la démocratie fonctionne correctement, quand les décisions publiques sont relativement prévisibles, les agents économiques peuvent se projeter.
Ils peuvent épargner.
Ils peuvent emprunter.
Ils peuvent investir.
Ils peuvent embaucher.
Ils peuvent prendre des risques.
Pas parce que tout est parfait... Mais parce que l’environnement paraît suffisamment fiable pour que les décisions économiques aient un sens.
À l’inverse, si les règles sont instables ou si la corruption est forte, les ressources ne vont pas forcément vers les projets les plus efficaces.
Elles peuvent aller vers ceux qui connaissent les bonnes personnes... Les copains de ceux qui ont le pouvoir mais qui ne sont pas nécessairement les plus aptes à bien utiliser les ressources.
Vers ceux qui savent contourner les règles.
Vers ceux qui paient les bons intermédiaires.
Dans ce cas, l’économie fonctionne moins bien, parce que les ressources ne sont pas allouées de manière efficace.
Et quand les ressources sont mal utilisées, la croissance peut être freinée.
Le droit joue alors un rôle essentiel.
Le droit permet de sécuriser les relations économiques.
Prenons la relation entre un salarié et son employeur.
En France, un salarié peut faire confiance à son employeur, non pas parce que celui-ci a forcément une tête honnête, ce qui est une méthode d’analyse assez fragile, mais parce qu’il existe un droit du travail.
Si l’employeur ne respecte pas ses engagements en matière de salaire, d’horaires, de conditions de travail ou de contrat, le salarié peut saisir la justice.
Ici, le droit protège le salarié.
Mais il ne protège pas seulement le salarié.
Il protège aussi l’employeur.
Le salarié doit respecter son contrat, effectuer le travail prévu, respecter les horaires, ne pas divulguer d’informations confidentielles, ne pas détourner des clients, ne pas exercer une activité concurrente pendant son contrat.
Bref, le droit encadre la relation de travail dans les deux sens.
Et c’est précisément ce cadre qui permet à chacun de s’engager avec davantage de confiance.
Le salarié sait qu’il n’est pas livré au bon vouloir absolu de son employeur.
L’employeur sait qu’il peut attendre du salarié le respect d’un certain nombre d’obligations.
Tout le monde n’est pas forcément heureux.
Nous restons dans le monde réel.
Mais la relation est encadrée.
Et cet encadrement réduit l’incertitude.
Plus largement, le droit peut protéger le consommateur, le contribuable, l’épargnant, le créateur, l’entrepreneur.
Il permet aux agents économiques de savoir à peu près à quoi s’attendre lorsqu’ils signent un contrat, achètent un bien, vendent un service, embauchent un salarié, prêtent de l’argent ou déposent une invention.
C’est important, parce que les relations économiques sont souvent marquées par de l’incertitude.
On ne sait pas toujours si l’autre partie va respecter son engagement.
On ne sait pas toujours si le produit acheté est de bonne qualité.
On ne sait pas toujours si le partenaire dit toute la vérité.
Sur ce point, on peut reprendre un vocabulaire vu en première : les institutions permettent de réduire les effets de l’asymétrie d’information.
L’asymétrie d’information désigne une situation dans laquelle deux agents économiques ne disposent pas du même niveau d’information.
Le droit, les garanties, les contrôles, les normes de qualité ou les obligations d’information permettent aux agents économiques d’échanger avec moins de méfiance.
Ils ne suppriment pas tous les problèmes.
Ce serait trop beau.
Mais ils limitent la peur de se faire avoir.
Et dans une économie, c’est déjà beaucoup.
Un droit est particulièrement important : le droit de propriété.
Le droit de propriété est le droit d’utiliser un bien, d’en tirer un revenu et d’en disposer, dans les limites fixées par la loi.
On parle traditionnellement de trois dimensions : usus, fructus, abusus.
L’usus, c’est le droit d’utiliser la chose.
Le fructus, c’est le droit d’en percevoir les fruits, par exemple un loyer ou un revenu.
L’abusus, c’est le droit d’en disposer, c’est-à-dire de la vendre, de la donner ou de la transformer, toujours dans le cadre prévu par la loi.
Ce droit est fondamental pour l’activité économique.
Si vous achetez légalement une maison, vous devez être sûr de pouvoir l’utiliser.
Si un entrepreneur achète une machine ou un local, il doit être sûr de pouvoir les utiliser.
Si une entreprise possède un stock, du matériel, un bâtiment, un logiciel ou une marque, elle doit pouvoir compter sur une protection juridique.
Le droit de propriété ne concerne pas seulement les biens matériels.
Il concerne aussi certaines créations intellectuelles.
C’est le cas avec les brevets.
Un brevet protège une invention technique. Il donne à son titulaire un droit exclusif d’exploitation pendant une durée limitée.
Cela signifie que l’inventeur, ou l’entreprise qui possède le brevet, peut utiliser lui-même son invention, empêcher sa copie non autorisée, ou autoriser d’autres entreprises à l’utiliser contre rémunération.
Ces rémunérations peuvent prendre la forme de royalties, c’est-à-dire de redevances versées pour avoir le droit d’exploiter une invention, une technologie, une marque ou une création protégée.
Le droit de propriété ne garantit pas tout.
Il ne transforme pas automatiquement une idée moyenne en génie industriel.
Dommage.
Mais il crée un cadre plus sûr.
Et ce cadre compte beaucoup.
On voit ainsi, pour conclure, le mécanisme général.
Les institutions fixent des règles.
Ces règles peuvent être plus ou moins claires, plus ou moins stables, plus ou moins respectées.
Quand elles fonctionnent correctement, elles réduisent l’incertitude.
Elles permettent aux agents économiques de se faire davantage confiance.
Et cette confiance facilite les échanges, le crédit, l’épargne, les contrats, l’emploi, la consommation, les projets économiques.
Les institutions ne produisent pas directement des biens et des services.
Un tribunal ne fabrique pas de smartphones.
Une banque centrale ne produit pas de tables.
Une Constitution ne découpe pas du bois.
Mais ces institutions créent un environnement dans lequel les agents économiques peuvent agir avec moins de méfiance.
Pour l’instant, retenons seulement ceci : les institutions créent un cadre plus sûr. Elles réduisent l’incertitude et rendent les relations économiques plus fiables.
Or, dans une économie, la confiance n’est pas un détail décoratif. C’est souvent ce qui permet aux agents économiques de prendre des risques, d’investir et d’innover.
- Obtenir le lien
- X
- Autres applications



Commentaires
Enregistrer un commentaire