Innovation et progrès technique : produire plus, mieux ou autrement
![]() |
| Il est intéressant, le slogan. Il faudra peut-être qu'on en reparle. |
Retournons encore dans l’atelier du menuisier.
Notre menuisier veut produire davantage. Ou
produire mieux. Ou produire plus vite. Ou, soyons francs, gagner un peu plus
d’argent sans finir chaque journée avec le dos en compote et l’envie de parler
à une chaise.
Il décide donc d’améliorer sa technique de
production.
Il mise sur le progrès technique.
Mais attention : le progrès technique ne tombe pas du ciel, porté par une colombe avec un brevet dans le bec... Enfin, ça arrive. mais c'est rare.
Il naît
généralement, ce progrès technique, de l’innovation.
Pour ce qui nous concerne, on peut définir le progrès
technique comme l’ensemble des innovations qui permettent de produire plus,
mieux ou autrement.
Plus.
Mieux.
Ou autrement.
C’est court. C’est pratique. Et pour une fois, ça
ressemble presque à une définition qu’on pourrait retenir sans difficulté.
Mais il faut tout de suite préciser un point.
Une idée nouvelle n’est pas forcément une
innovation.
Une invention n’est pas forcément une innovation.
Une invention devient une innovation quand elle
est appliquée concrètement dans l’économie : dans un atelier, dans une usine,
dans une entreprise, dans un service, dans une manière de produire ou de
vendre.
Avoir une idée, c’est bien.
Mais en économie, ce qui compte vraiment, c’est
que cette idée soit utilisée.
Sinon, elle reste dans un tiroir.
Et les tiroirs ont rarement transformé la
production.
Il existe deux grands types d’innovation.
D’abord, l’innovation de procédé, qu’on
appelle aussi innovation de processus de production.
Imaginons que notre menuisier invente ou adopte
une nouvelle machine : une ponceuse électrique ultra-rapide, une scie numérique
guidée par ordinateur, ou un outil qui lui permet de découper plus vite et plus
précisément. C'est lui qui invente et qui utilise par la suite.
Grâce à cette machine, il gagne du temps. Il se
fatigue moins. Il produit davantage dans la même journée.
Et, accessoirement, il garde peut-être un peu
d’énergie pour parler à sa famille le soir... Voire envisager de l'étendre, sa famille. Pouf pouf.
Mais l’innovation de procédé ne passe pas
seulement par une nouvelle machine.
Le menuisier peut aussi réorganiser son atelier.
Il limite les déplacements inutiles. Il range mieux ses outils. Il modifie
l’ordre des opérations. Il adopte une méthode de travail plus fluide.
Dans tous ces cas, le produit final reste une
table.
Mais la manière de fabriquer cette table devient
plus efficace.
C’est cela, une innovation de procédé : on
ne change pas forcément le produit, mais on améliore la façon de le produire.
On produit autrement. On produit plus efficacement: on produit plus vite, avec moins d’erreurs, moins de gaspillage, moins de fatigue.
Bref, on améliore la technique de production.
Là, le lien avec le progrès technique est assez
évident.
Une nouvelle machine, une nouvelle organisation,
une nouvelle méthode : tout cela transforme la manière de produire.
Donc cela relève bien du progrès technique.
Jusque-là, normalement, personne n’est tombé de
sa chaise.
Enfin, j’espère.
Le deuxième type d’innovation est parfois un peu
moins évident... Un peu moins évident à relier au progrès technique... parce que sinon il est quand même plus parlant pour la plupart d'entre nous : c'est l’innovation de produit.
Cette fois, le menuisier propose un produit nouveau, ou fortement amélioré.
Par exemple, il crée une table avec des rallonges
intégrées plus faciles à utiliser. Ou une table en bois recyclé avec des
finitions originales. Ou une table modulable, plus légère, plus solide, plus
adaptée aux petits logements.
Bref, il ne vend plus exactement la même table.
Il propose un bien qui répond à de nouveaux
besoins, ou qui répond mieux à des besoins déjà existants.
C’est cela, une innovation de produit :
produire quelque chose de nouveau, ou améliorer suffisamment un produit
existant pour transformer l’offre proposée aux consommateurs.
Et là, on pourrait se demander : est-ce vraiment
du progrès technique ?
Après tout, le menuisier ne produit pas forcément
plus vite. Il ne change pas nécessairement sa ponceuse. Il ne gagne pas
forcément du temps.
Alors pourquoi parler de progrès technique ?
Parce que, et rappelez vous ma définition liminaire (liminaire veut dire "placé en tête ou au départ"... On étend son champ lexical en faisant de l'économie, c'est déjà ça)...
Parce que, donc, le progrès technique ne consiste pas
seulement à produire plus rapidement le même objet.
Il peut aussi consister à rendre possible un
nouveau produit, un nouvel usage, une meilleure qualité.
Une table modulable ne permet pas forcément la production plus rapide d'une table.
Mais elle permet de produire une table
différente.
Une table qui répond à un besoin nouveau.
Une table qui peut attirer de nouveaux clients.
Une table qui peut se vendre davantage, ou plus
cher, parce qu’elle apporte quelque chose de plus.
L’innovation de produit transforme donc ce que
l’économie est capable de produire.
Et cela suffit pour parler de progrès technique.
L’innovation de procédé transforme la manière
de produire.
L’innovation de produit transforme ce qui est
produit.
Dans les deux cas, l’innovation modifie les capacités productives.
Maintenant, sortons un peu de l’atelier.
Parce que ce qui vaut pour notre menuisier vaut
aussi pour une économie entière.
Dans l’agriculture, les innovations de procédé
ont profondément transformé la production.
La mécanisation, les tracteurs, les
moissonneuses-batteuses, les engrais, l’amélioration des techniques de culture
ont changé la manière de produire. On obtient davantage avec moins de
travailleurs agricoles.
Le paysan ne disparaît pas, évidemment.
Mais le paysan avec deux bœufs, une charrue et
beaucoup de courage laisse progressivement la place à une agriculture beaucoup
plus mécanisée. Le paysan devient agriculteur.
C’est une transformation radicale.
Pas toujours douce.
Mais radicale.
Même logique dans l’industrie.
Le travail à la chaîne, la mécanisation, puis
l’automatisation changent la manière de fabriquer les biens. Dans l’automobile,
l’électroménager, la chimie ou la métallurgie, etc., les entreprises produisent avec
des machines plus puissantes, une organisation plus stricte, des procédés plus
efficaces.
On ne fabrique plus seulement avec plus de bras.
On fabrique autrement.
C’est là que l’innovation de procédé transforme
la technique de production.
On peut aussi penser à l’informatique.
Et là, l’exemple est intéressant, parce qu’il
permet de voir qu’une innovation peut changer de nature selon ses usages.
Au départ, les ordinateurs se développent surtout
pour calculer, traiter des données, résoudre des problèmes techniques,
scientifiques, militaires ou administratifs.
On est loin de l’ordinateur familial posé sur un
bureau, entre une pile de papiers et une tasse de café froid.
Très loin.
L’ordinateur entre d’abord dans les grandes
organisations : administrations, banques, centres de recherche, grandes
entreprises.
Et là, il joue surtout le rôle d’une innovation
de procédé.
Il permet de calculer plus vite, gérer des
stocks, traiter des commandes, organiser la production, faire de la
comptabilité, communiquer plus efficacement.
Bref, il transforme la manière de travailler.
Puis vient une autre étape : le micro-ordinateur,
puis le personal computer.
L’innovation de procédé devient alors aussi une innovation
de produit.
Il n’est plus seulement, l'ordinateur, un outil utilisé par les
organisations pour produire, calculer ou gérer autrement. Il devient un bien
vendu à des entreprises mais aussi à des familles, à des étudiants, à des gens qui
veulent écrire, jouer, communiquer, créer des dossiers, puis oublier
immédiatement où ils les ont rangés.
Ce qui est souvent mon cas.
Le smartphone, lui, suit plutôt le chemin inverse.
Au départ, c’est surtout une innovation de
produit : un nouvel objet avec écran tactile, vendu aux consommateurs, avec de nouveaux
usages.
Téléphoner bien sûr mais aussi
Envoyer des messages.
Prendre des photos.
Consulter Internet.
Écouter de la musique.
Se perdre sur des applications dont personne ne
sort vraiment grandi. faut être honnête.
Mais peu à peu, ce produit entre dans l'entreprise.
Les livreurs, les commerciaux, les artisans, les
soignants, les chauffeurs, les techniciens l’utilisent dans leur activité. Il
sert à localiser, commander, communiquer, payer, organiser une tournée, envoyer
une photo, remplir un formulaire.
Il devient donc aussi une innovation de
procédé.
Ce petit rectangle lumineux, qui était d’abord un
produit nouveau, transforme maintenant la manière de travailler.
Avec efficacité.
Et... une certaine brutalité dont nous reparlerons..
Ces deux exemples, ordinateurs et smartphones, montrent bien que la frontière
entre innovation de produit et innovation de procédé n’est pas toujours
parfaitement étanche.
Une innovation de procédé peut devenir une
innovation de produit.
Une innovation de produit peut devenir une
innovation de procédé.
Ce qui compte, c’est de se demander ce que
l’innovation transforme.
Est-ce qu’elle transforme la manière de produire
?
Alors on parle plutôt d’innovation de procédé.
Est-ce qu’elle transforme le bien ou le service
proposé ?
Alors on parle plutôt d’innovation de produit.
Et parfois, assez souvent même, elle fait les
deux.
Parce que l’économie aime rarement rester bien
rangée dans les cases.
Ce qui est dommage... Surtout quand on a commencé par vouloir résumer mon propos dans un tableau à deux colonnes.



Commentaires
Enregistrer un commentaire