La destruction créatrice : quand la croissance détruit aussi

La carriole du père Junier (1908, Henri Rousseau). Combien de professions, de secteurs, de marchés ont été créés ou détruit depuis l'apparition du chemin de fer ou l'invention du moteur à explosion ?


Jusqu’ici, nous avons surtout étudié les sources de la croissance économique.

Le travail. Le capital. Le progrès technique. Les institutions.

Bref, tout ce qui permet à une économie de produire davantage de biens et de services sur une longue période.

Mais il faut maintenant regarder l’autre côté de l’histoire.

Parce que la croissance économique n’est pas un long fleuve tranquille, bordé de graphiques au courbes ascendantes et de petits entrepreneurs heureux.

Ce serait bien. Mais ce serait faux.

La croissance transforme l’économie. Et transformer, cela veut dire deux choses à la fois : faire apparaître du nouveau, mais aussi faire disparaître de l’ancien.

C’est là qu’intervient la notion de destruction créatrice

L’expression peut sembler étrange.

Destruction.

Créatrice.

Creative destruction in english

On dirait le titre d’un album punk des années 1970-80.

Mais l’idée est simple : le progrès technique et les innovations créent de nouvelles activités, de nouveaux produits, de nouveaux métiers, de nouveaux marchés. Mais, en même temps, ils peuvent rendre anciennes, dépassées ou inutiles certaines activités existantes.

Autrement dit, l’innovation ne s’ajoute pas toujours gentiment à ce qui existait déjà.

Parfois, elle remplace.

Et quand elle remplace, elle détruit.


Une innovation, nous l’avons vu, c’est l’application concrète d’une idée nouvelle dans l’économie. Elle peut prendre la forme d’une innovation de produit, quand on propose un bien ou un service nouveau. Elle peut prendre la forme d’une innovation de procédé, quand on modifie la manière de produire.

Mais dans les deux cas, elle peut rendre obsolète ce qui existait avant.

Les smartphones ont presque fait disparaître les téléphones portables à touches.

Les appareils photo numériques, puis les smartphones, ont profondément transformé le marché de la photographie.

Les plateformes de streaming ont bouleversé la vente de CD et de DVD.

Les messageries instantanées ont remplacé une partie des SMS, des mails et même des appels téléphoniques.

La vente en ligne a fragilisé la vente par catalogue et certains commerces physiques.

On pourrait multiplier les exemples.

Et, en général, les élèves adorent ça.

Surtout quand ils peuvent expliquer à leur professeur que son monde a disparu. P'tit cons !

Et le mécanisme est toujours à peu près le même.

Une innovation apparaît.

Elle apporte quelque chose de nouveau : un usage plus pratique, un prix plus faible, une meilleure qualité, une plus grande rapidité, une nouvelle façon de consommer ou de produire.

Les consommateurs, les entreprises ou les administrations l’adoptent.

La demande se déplace vers les nouveaux produits ou les nouveaux services.

Les entreprises capables de s’adapter se développent.

De nouvelles activités apparaissent.

Mais les entreprises qui restent liées aux anciennes technologies ou aux anciens usages peuvent être fragilisées.

Certaines perdent des clients.

Certaines réduisent leur production.

Certaines licencient.

Certaines disparaissent.

C’est cela, la destruction créatrice : un processus par lequel le progrès technique fait disparaître certaines activités productives, certains métiers ou certaines entreprises, tout en en créant de nouveaux.


Le mot important, ici, c’est “processus”.

La destruction créatrice n’est pas un événement ponctuel.

Ce n’est pas seulement une entreprise qui ferme un jeudi matin, en hiver, sous la pluie.

C’est une transformation plus large de l’économie.

Prenons un exemple simple : le numérique.

L’informatique, Internet, puis le smartphone ont créé des activités nouvelles : développement de logiciels, cybersécurité, commerce en ligne, plateformes numériques, applications mobiles, services de livraison, gestion de données, marketing numérique, paiement en ligne, stockage à distance.

J'aime les énumérations. 

Tout un monde économique s’est construit autour de ces innovations.

Mais ce monde nouveau n’est pas arrivé sans dégâts.

La presse papier a été fragilisée.

Les magasins de disques ont presque disparu.

Les agences de voyage traditionnelles ont dû se transformer.

Les taxis ont été bousculés par les plateformes de transport.

Certains commerces physiques ont souffert de la concurrence de la vente en ligne.

On voit bien les deux faces du mécanisme.

Création d’un côté.

Destruction de l’autre.

Et les deux sont liées.

Il ne faut donc pas raconter l’histoire du progrès technique, comme on le voit parfois dans certaines émissions télé, comme une petite chanson enthousiaste où chaque innovation rend tout le monde plus riche, plus libre et plus détendu.

Ce serait charmant.

Mais non.

Une innovation peut créer de la croissance, mais elle peut aussi provoquer des pertes d’emplois dans certains secteurs, rendre certaines compétences moins utiles, fragiliser des territoires entiers...

Quand une activité disparaît, ce ne sont pas seulement des chiffres qui changent dans un tableau.

Ce sont des travailleurs, des familles, des entreprises, parfois des villes entières et des bassins d'emplois, qui doivent s’adapter.

Et l’adaptation... l'adaptation, ce n'est pas simple et c'est rarement doux. C'est violent. 

Dans un manuel d'économie classique, on écrit : “les travailleurs vont ou doivent se réorienter vers les secteurs porteurs.”

Très bien.

Dans la vraie vie, cela veut dire apprendre un nouveau métier, changer d’entreprise, parfois changer de région, accepter une baisse de revenu, retourner en formation, perdre un statut, reconstruire une trajectoire professionnelle.

C’est un peu plus épais que la phrase du manuel.

La destruction créatrice pose donc un vrai problème social.

À long terme, certaines innovations peuvent soutenir la croissance, augmenter la productivité, faire apparaître de nouveaux secteurs et améliorer le niveau de vie.

Mais à court terme, elles peuvent faire des perdants.

Et ces perdants ne sont pas des abstractions.


Il faut donc distinguer deux choses.

Du point de vue de l’économie globale, l’innovation peut être source de croissance.

Du point de vue de certains groupes sociaux, elle peut être source d’insécurité.

Les deux peuvent être vrais en même temps.


D'un point de vue plus historique, on peut relier ce mécanisme de destruction créatrice aux grandes vagues d’innovations qui ont transformé l’économie depuis la première révolution industrielle.

La première grande vague repose sur la mécanisation, le textile, le charbon et la machine à vapeur.

Elle transforme les manières de produire. Le travail artisanal recule dans de nombreux secteurs. L’usine se développe. La production se mécanise. On produit davantage, mais dans des conditions sociales souvent très dures. Et la littérature est riche à ce sujet.

La deuxième grande vague se construit autour du développement de la vapeur, du chemin de fer, de l’acier et des grandes infrastructures.

Le rail transforme les transports. Il permet de déplacer plus rapidement les marchandises et les personnes. Il ouvre des marchés. Il relie des territoires. Il stimule l’industrie lourde. Mais il bouscule aussi de la même manière.

La troisième grande vague s’appuie sur l’électricité, la chimie, le moteur à explosion et les télécommunications.

L’électricité transforme les usines, les villes, les logements. Le moteur à explosion transforme les transports. La chimie crée de nouveaux produits, de nouveaux matériaux, de nouveaux secteurs. Les télécommunications accélèrent la circulation de l’information. Là encore, l’économie se réorganise autour de nouvelles techniques.

La quatrième grande vague est celle du pétrole, de la diffusion de l'automobile, de la production de masse et des biens d’équipement.

La voiture n’est pas seulement une voiture. C’est aussi des usines, des routes, des garages, des stations-service, des assurances, des parkings, des zones commerciales, des vacances plus loin, des embouteillages plus longs et des disputes familiales sur le meilleur itinéraire.

Bref, tout un monde.

Avec cette vague, la consommation de masse se développe. Les ménages s’équipent. Les entreprises produisent en grande série. Certains secteurs explosent. D’autres deviennent moins centraux. C'est le temps de l'homogénéisation des modes de vie... On parlera même, peut-être, de moyennisation. 

La cinquième grande vague est celle de l’informatique, de la microélectronique, des télécommunications et d’Internet.

L’ordinateur transforme les entreprises. Internet transforme les échanges. Les plateformes numériques transforment les marchés. Les données deviennent une ressource stratégique. De nouveaux métiers apparaissent, pendant que d’autres reculent ou doivent se réinventer.


Ces grandes vagues montrent que la destruction créatrice n’est pas un petit accident local.

Elle accompagne les grandes transformations du capitalisme industriel.

À chaque vague, de nouvelles activités apparaissent.

À chaque vague, des activités anciennes deviennent moins rentables, moins utiles ou moins adaptées.

À chaque vague, l’économie crée.

Et à chaque vague, elle détruit.

C’est pour cela que certaines innovations sont dites radicales.

Une innovation radicale ne modifie pas seulement un détail. Elle transforme profondément les manières de produire, de consommer, de travailler ou de communiquer.

Elle entraîne autour d’elle d’autres innovations.

On parle alors d’innovations en grappe ou en essaim.

L’automobile, par exemple, ce n’est pas seulement la voiture.

C’est aussi les routes, les stations-service, les garages, les assurances, les parkings, les usines d’équipement automobile, les autoroutes, la logistique, le tourisme de masse, les zones commerciales en périphérie, les embouteillages, et parfois la grande poésie du rond-point.

L’informatique, ce n’est pas seulement l’ordinateur.

C’est aussi les logiciels, les réseaux, les serveurs, Internet, les bases de données, les plateformes, les jeux vidéo, le commerce en ligne, les services numériques.

Le smartphone, ce n’est pas seulement un téléphone.

C’est aussi les applications, les réseaux sociaux, la géolocalisation, les paiements mobiles, les plateformes de livraison, les objets connectés, les nouvelles formes de travail, les notifications, et cette capacité étrange à consulter son écran sans savoir pourquoi.


Et plus une innovation se diffuse vite, plus les anciens secteurs peuvent être bousculés brutalement.

Plus les usages changent vite, plus certaines entreprises peuvent être dépassées rapidement.

Plus les compétences demandées évoluent vite, plus certains travailleurs peuvent se retrouver en difficulté.


Et la destruction créatrice peut aussi expliquer pourquoi la croissance n’est pas régulière.

J'explique.

À certaines périodes, des innovations importantes se diffusent, des investissements se multiplient, de nouveaux secteurs se développent, l’activité accélère.

Puis, au bout d’un moment, l’effet de nouveauté peut s’atténuer.

Les marchés deviennent plus mûrs.

La concurrence augmente.

Les entreprises les moins efficaces disparaissent.

Les gains deviennent plus difficiles à obtenir.

La croissance peut ralentir.

On peut alors connaître des phases d’accélération, puis de ralentissement, puis de nouvelles transformations lorsque d’autres innovations apparaissent et le cyle repart.

Il ne faut pas imaginer un mécanisme parfaitement régulier, comme une horloge suisse de la croissance.

Mais l’idée générale est importante : les innovations peuvent contribuer à expliquer les transformations de long terme de la croissance.

Elles ouvrent des périodes de développement.

Puis elles provoquent des ajustements.

Et ces ajustements peuvent être violents.

Dire cela, ce n’est pas être contre le progrès technique.

Ce n’est pas vouloir revenir à la bougie, au pigeon voyageur et à la comptabilité sur parchemin.

Calmons-nous.

C’est simplement comprendre que le progrès technique a des effets ambivalents.

Ambivalent... Ambivalent, cela veut dire qu’il produit des effets contradictoires.

Il peut être à la fois source de progrès économique et source de tensions sociales... Et donc oblige les sociétés à s’adapter.

Et cette adaptation peut être plus ou moins bien accompagnée.

Formation. Protection sociale. Politiques de reconversion. Soutien aux territoires en difficulté. Investissement dans l’éducation. Régulation des nouvelles activités.

Tout cela devient essentiel si l’on veut que les gains de la croissance ne se construisent pas uniquement sur les pertes de ceux qui restent au bord du chemin.


Reste une question actuelle. Très actuelle... Je ne sais pas si cela se dit "très actuelle". 

Sommes-nous en train d’entrer dans une sixième grande vague, autour de l’intelligence artificielle, des données massives, de la robotique avancée, des biotechnologies ?

Je dis bien : sommes-nous en train.

Parce que quand on vit une transformation de l’intérieur, il est toujours difficile de savoir si l’on assiste à une révolution historique ou à une période où beaucoup de consultants télé ont simplement appris un nouveau mot.

Et puis l’intelligence artificielle pose tout de même une question particulière.

Elle ne touche pas seulement des tâches manuelles ou routinières.

Elle peut aussi transformer des tâches cognitives, rédigées, analytiques, parfois réalisées par des travailleurs qualifiés.

Rédiger. Traduire. Coder. Résumer. Diagnostiquer. Conseiller. Produire une image. Analyser un dossier.

Tout cela ne signifie pas que ces métiers vont disparaître. Faîtes toujours attention aux prophètes et aux devins.

Mais cela signifie que la destruction créatrice pourrait concerner aussi des professions diplômées, qualifiées, parfois très qualifiées... Plus qu'auparavant. Plus que pour les anciennes révolutions industrielles. 


Concluons. 

La croissance, la vraie, celle qui transforme durablement les sociétés ne se contente pas d’ajouter de la richesse.

Elle change la structure de l’économie.

Et quand la structure change, certains montent. D’autres descendent. On pourra en reparler.

Et certains découvrent, un peu tard, souvent trop tard, que leur métier vient d’être rangé dans la catégorie "ancien monde".

Ce qui, socialement et individuellement, est rarement une expérience confortable.


Un petit lien pour ceux qui voudraient creuser le sujet ou rencontrer son "initiateur" : Joseph A. Schumpeter. (Cliquez ici) Le deuxième épisode avec Philippe Aghion permet de comprendre toute l'architecture du programme de SES.

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