Comment le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus

Un film qui avait eu son succès et qui, je trouve, a un peu mal vieilli... Mais il n'en reste pas moins qu'il montre comment une entreprise ou un secteur moins productif devient obsolète, licencie et génère des inégalités de revenu.

 

Nous avons vu que le progrès technique pouvait soutenir la croissance économique.

Il permet de produire plus efficacement.
Il permet de créer de nouveaux produits.
Il peut faire apparaître de nouveaux marchés.
Il peut entraîner des grappes d’innovations.

Présenté comme ça, c’est presque sympathique.

Sauf que l’économie, vous commencez à le savoir, aime rarement les histoires trop simples.

Le progrès technique peut créer de la richesse.
Mais il ne distribue pas cette richesse de manière égale.

Certains agents économiques peuvent beaucoup gagner grâce aux innovations.
D’autres peuvent voir leur emploi, leur revenu ou leur territoire fragilisé.

On retrouve ici un lien évident avec la destruction créatrice.

Quand une innovation se diffuse, elle peut créer de nouvelles activités, de nouveaux emplois, de nouveaux profits. Mais elle peut aussi rendre moins rentables certaines entreprises, certains métiers ou certains territoires.

Cela dit, les inégalités de revenus liées au progrès technique ne viennent pas seulement des grandes vagues d’innovation spectaculaires.
Pas besoin d’attendre la machine à vapeur, l’électricité ou l’intelligence artificielle généralisée pour voir apparaître des écarts.

Un logiciel, une machine, une plateforme, une nouvelle organisation productive peuvent déjà modifier la valeur des compétences, les profits des entreprises et les revenus des travailleurs.

Mais cette destruction créatrice peut amplifier les mécanismes que je vais vous présenter et qui répondent à cette question simple : comment le progrès technique peut-il engendrer des inégalités de revenus ?


Commençons rapidement par définir.

Les revenus désignent ce que les agents économiques perçoivent.

Il peut s’agir de revenus du travail, comme les salaires.
De revenus du capital, comme les dividendes, les intérêts ou les loyers.
Ou encore de revenus mixtes, pour les indépendants, qui tirent leur revenu à la fois de leur travail et de leur activité économique.

Ici, nous nous intéressons surtout aux revenus primaires, c’est-à-dire aux revenus perçus avant redistribution.

Avant les prestations sociales.
Avant les impôts qui corrigent une partie des écarts.
Avant que l’État n’arrive avec son seau, sa serpillière, et une ambition toujours émouvante : réparer un peu les dégâts.

Les inégalités de revenus signifient donc que certains gagnent plus que d’autres.

Parfois un peu plus.

Parfois beaucoup plus.

Et ces écarts ne sont pas seulement des chiffres dans un tableau. Ils changent la capacité à se loger, consommer, épargner, financer des études, partir en vacances, ou encaisser un accident de la vie.

Les revenus donnent accès à des possibilités.

Ou les ferment.


Premier mécanisme : le progrès technique favorise certaines qualifications

Le premier mécanisme concerne les travailleurs et leur qualifications..

Le progrès technique ne supprime pas seulement des emplois.
Il transforme les types de travail demandés.

Et là, les écarts peuvent se creuser.

Le progrès technique récent est souvent favorable aux travailleurs qualifiés. On parle alors de progrès technique biaisé en faveur du travail qualifié.

L’expression est longue.

Mais l’idée est simple.

Certaines innovations rendent les travailleurs qualifiés plus productifs.

Un ingénieur utilise un logiciel plus puissant.
Un médecin s’appuie sur de nouveaux outils de diagnostic.
Un chercheur traite davantage de données.
Un cadre coordonne plus efficacement une équipe.
Un développeur produit plus vite avec de meilleurs outils.

Dans ces cas-là, la technologie ne remplace pas le travailleur qualifié.
Elle le complète.

Elle augmente son efficacité.

Et si sa productivité augmente, son revenu peut augmenter aussi. Ou, au moins, sa position sur le marché du travail devient plus favorable : il est plus recherché, parfois mieux payé.

De l’autre côté, certains travailleurs sont fragilisés.

Notamment ceux dont les tâches sont routinières.

Attention : routinier ne veut pas dire facile.

Une tâche routinière est une tâche qui suit une procédure stable, répétable, codifiable.

Elle peut être fatigante.
Elle peut être utile.
Elle peut demander du sérieux.
Mais si elle peut être décrite précisément, répétée et automatisée, alors elle est plus exposée aux machines, aux logiciels ou aux algorithmes.

Certaines tâches industrielles, administratives, comptables, logistiques ou commerciales peuvent ainsi être remplacées ou transformées.

Pas forcément tout un métier.

Mais une partie des tâches.

Et quand certaines tâches disparaissent, les emplois peuvent être réorganisés. Certains salariés doivent se reconvertir. D’autres acceptent des emplois moins bien rémunérés. D’autres connaissent le chômage.

Le progrès technique peut donc augmenter les revenus de certains travailleurs qualifiés, tout en fragilisant les revenus de travailleurs moins qualifiés ou occupant des emplois routiniers.

On peut résumer le mécanisme ainsi :

progrès technique → demande plus forte de travail qualifié → hausse possible des salaires qualifiés → fragilisation de certaines tâches routinières → hausse possible des inégalités de revenus du travail.

Ce mécanisme peut aussi conduire à une polarisation de l’emploi.

La polarisation de l’emploi désigne une transformation de la structure des emplois : les emplois très qualifiés progressent, certains emplois peu qualifiés de services se maintiennent ou augmentent, tandis que des emplois intermédiaires reculent.

En haut, des emplois qualifiés, souvent mieux rémunérés.

En bas, des emplois de services peu qualifiés, souvent moins bien rémunérés.

Au milieu, certains emplois administratifs, ouvriers ou intermédiaires fragilisés.

Le marché du travail ressemble alors moins à une échelle régulière qu’à un sablier.

Du monde en haut.
Du monde en bas.
Et un milieu qui se resserre.

Image élégante.

Situation moins charmante.


Deuxième mécanisme : les gains de l’innovation peuvent être concentrés

Le deuxième mécanisme concerne les entreprises et les propriétaires du capital.

Toutes les entreprises ne profitent pas de la même manière du progrès technique.

Certaines innovent avec succès. Elles créent un produit nouveau, contrôlent une technologie, déposent un brevet, améliorent fortement leur procédé de production, ou imposent une plateforme.

Elles peuvent alors gagner des parts de marché, augmenter leurs profits et obtenir ce qu’on appelle une rente d’innovation.

Une rente d’innovation, c’est un revenu élevé obtenu grâce à un avantage temporaire lié à l’innovation.

L’entreprise a trouvé avant les autres.
Elle produit mieux que les autres.
Elle vend un produit que les autres n’ont pas encore.
Elle possède une technologie difficile à copier.

Dans ce cas, les gains peuvent être importants.

Les salariés les plus qualifiés de ces entreprises peuvent obtenir de hauts salaires.
Les dirigeants peuvent recevoir des rémunérations élevées.
Les propriétaires de l’entreprise peuvent voir la valeur de leurs actions augmenter.
Les actionnaires peuvent recevoir des dividendes.

Le progrès technique peut donc accroître les revenus du travail de certains salariés, mais aussi les revenus du capital.

Et c’est essentiel.

Parce que le capital est très inégalement réparti.

Tout le monde ne possède pas des actions dans les entreprises les plus innovantes.
Tout le monde ne détient pas des brevets.
Tout le monde ne vend pas sa start-up pour plusieurs millions d’euros avant d’expliquer, très calmement, que l’argent ne fait pas le bonheur.

C’est parfois vrai.

Mais c’est plus facile à dire depuis une terrasse bien orientée.

Le mécanisme est donc le suivant :

innovation réussie → profits élevés et rente d’innovation → hausse des revenus des dirigeants, des salariés très qualifiés et des détenteurs du capital → concentration des gains → hausse possible des inégalités de revenus.

Le progrès technique ne crée donc pas seulement des écarts de revenu entre travailleurs qualifiés et moins qualifiés.

Il peut aussi créer des écarts de revenu entre ceux qui possèdent le capital et ceux qui n’en possèdent pas.

Et là, les inégalités peuvent devenir très fortes.


Troisième mécanisme : certains secteurs et certains territoires gagnent plus que d’autres

Le progrès technique transforme aussi les secteurs et les territoires.

Il ne touche pas toute l’économie au même rythme.

Certains secteurs deviennent très dynamiques.
D’autres déclinent.

Certains métiers apparaissent.
D’autres disparaissent.

Certains territoires attirent les entreprises innovantes.
D’autres perdent des activités productives.


Les activités innovantes ont souvent tendance à se concentrer dans certains lieux : métropoles, pôles universitaires, régions bien connectées aux marchés mondiaux.

Pourquoi ?

Parce qu’elles ont besoin d’ingénieurs, de chercheurs, d’universités, de laboratoires, de financeurs, d’infrastructures numériques, de réseaux d’entreprises.

Or ces ressources ne sont pas réparties également sur tout le territoire.

Une entreprise innovante ne s’installe pas n’importe où.

Elle va là où elle trouve les compétences, les infrastructures, les partenaires et les marchés dont elle a besoin.

Même si le paysage est charmant ailleurs.

Même si le maire est très motivé.

Et je dis cela avec respect pour les maires motivés. Ils font ce qu’ils peuvent. Ce qui est déjà beaucoup.

Résultat : les territoires innovants peuvent attirer des emplois qualifiés, des revenus élevés, des entreprises dynamiques, des services.

À l’inverse, les territoires spécialisés dans des activités anciennes ou en déclin peuvent perdre des emplois, des habitants, des jeunes diplômés, des recettes fiscales.

Et les écarts peuvent s’autoalimenter.

Un territoire dynamique attire des entreprises.
Ces entreprises attirent des travailleurs qualifiés.
Ces travailleurs qualifiés attirent des services.
Ces services rendent le territoire encore plus attractif.

À l’inverse, un territoire en difficulté peut perdre des entreprises, puis des emplois, puis des habitants, puis des ressources.

Le progrès technique peut donc aussi produire des inégalités territoriales de revenus.

Il ne creuse pas seulement les écarts entre individus.

Il peut aussi creuser les écarts entre secteurs et entre territoires.


Ces inégalités ne sont pas automatiques

Il faut maintenant éviter un piège.

Dire que le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus ne signifie pas que ces inégalités sont mécaniques ou inévitables.

Le progrès technique crée des tensions.

Mais l’ampleur de ces tensions dépend aussi des institutions et des politiques publiques. On n'est pas obligé d'accepter les inégalités.

Une société peut accompagner les transformations économiques.

Elle peut investir dans l’éducation.
Développer la formation continue.
Financer des politiques de reconversion.
Protéger les travailleurs en cas de chômage.
Réguler certaines formes d’emploi précaire.
Soutenir les territoires fragilisés.
Utiliser la fiscalité pour réduire une partie des écarts.
Limiter les situations de monopole quand certaines entreprises deviennent trop puissantes.

On peut penser aux pays scandinaves, qui cherchent souvent à combiner adaptation économique, protection sociale, formation et accompagnement des travailleurs.

L’idée générale est simple : il ne s’agit pas forcément de protéger chaque emploi ancien à tout prix.

Il s’agit de protéger les personnes dans un monde où les emplois changent.

Et la nuance est importante.

Un emploi peut disparaître.
Mais une personne ne doit pas être abandonnée avec lui.

Voilà pourquoi le progrès technique pose une question politique.

Il ne suffit pas de demander si une innovation augmente la productivité.

Il faut aussi se demander qui bénéficie des gains, qui supporte les pertes, et comment la société accompagne ceux qui sont fragilisés.


Conclusion

Le progrès technique peut engendrer des inégalités de revenus par plusieurs mécanismes.

Il peut favoriser les travailleurs qualifiés et fragiliser ceux dont les tâches sont routinières.

Il peut concentrer les gains entre certaines entreprises, certains dirigeants, certains salariés très qualifiés et les détenteurs du capital.

Il peut aussi renforcer les écarts entre secteurs et entre territoires.

La destruction créatrice peut amplifier ces inégalités, parce qu’elle crée du nouveau tout en détruisant de l’ancien.

Mais le progrès technique ne condamne pas automatiquement une société à devenir plus inégalitaire.

Tout dépend aussi de l’éducation, de la formation, de la protection sociale, de la fiscalité, de la concurrence et de l’accompagnement des travailleurs et des territoires... donc des institutions.

La vraie question n’est donc pas seulement :

le progrès technique crée-t-il des gagnants et des perdants ?

La vraie question est aussi :

que fait la société pour que les perdants ne restent pas durablement perdants ?


Emmanuel H.

Commentaires

Articles les plus consultés