Emploi, chômage, inactivité : quand les frontières deviennent moins nettes

 

Dans The Big Lebowski, un excellent film qui ne doit pas être "Education Nationale", The Dude est un chômeur qu'on paie pour faire un travail non déclaré. 
Alors ? Chômeur ou pas chômeur? 

Dans l’article précédent, nous avons distingué plusieurs mots ou notions.

Le travail.

L’emploi.

L’activité.

Le chômage.

La profession.

C’était nécessaire.

Pas forcément exaltant, je vous l'accorde... Mais nécessaire.

Parce que maintenant, nous allons voir que ces catégories, pourtant très utiles, ne suffisent pas toujours à décrire la réalité.

C'est peut-être mal dit... Disons que les frontières entre ces notions sont plutôt floues dans la société actuelle.

Sur le papier pourtant, tout semble assez simple.

Il y aurait trois grandes situations.

  • D’abord, les personnes en emploi. Elles travaillent, elles ont une activité professionnelle, elles sont rémunérées.
  • Ensuite, les personnes au chômage. Elles n’ont pas d’emploi, mais elles en cherchent un et elles sont disponibles pour travailler.
  • Enfin, les personnes inactives. Elles n’ont pas d’emploi et ne cherchent pas d’emploi, ou ne sont pas disponibles pour travailler.

Voilà. Trois cases. Emploi. Chômage. Inactivité.

C’est clair. C’est propre. C’est presque rassurant de facilité...

Et comme souvent quand quelque chose paraît trop bien rangé, il faut se méfier.

Parce que les formes d’emploi et même de chômage ont évolué depuis 40-50 ans.

Les trajectoires professionnelles sont moins linéaires.

Les contrats courts se sont développés.

Le temps partiel peut être subi.

L’intérim alterne avec des périodes sans emploi.

Le chômage partiel peut maintenir une personne en emploi alors qu’elle travaille peu ou pas pendant une période.

Bref, les frontières entre emploi, chômage et inactivité deviennent plus incertaines.

Elles ne disparaissent pas.

Mais elles deviennent plus poreuses.

Et la porosité, en sciences sociales, rend les choses intéressantes... Ou pénibles.

Bah... Souvent les deux.


La situation la plus simple : être en emploi

Commençons par le cas le plus clair.

Une personne est en emploi lorsqu’elle exerce une activité professionnelle rémunérée.

Elle peut être salariée.

Elle peut être non-salariée.

Elle peut être salariée en CDI, en CDD, en intérim, à temps plein, à temps partiel, elle peuit être indépendante.

Dans tous ces cas, elle occupe un emploi.

Mais attention : tous les emplois ne se valent pas.

Un emploi peut être stable ou instable. À temps plein ou à temps partiel. Choisi ou subi.

Avec des perspectives, ou sans beaucoup d’horizon.

Donc, dire qu’une personne est “en emploi” ne suffit pas à comprendre sa situation réelle.

C’est une information importante.

Mais c’est seulement le début de l’histoire.

Un salarié en CDI à temps plein, bien rémunéré, avec des horaires réguliers, n’est pas dans la même situation qu’une personne qui enchaîne des missions d’intérim, des contrats courts, ou quelques heures de travail par semaine.

Dans les statistiques, les deux peuvent être en emploi.

Dans la vie, ce n’est pas tout à fait la même ambiance.


Le sous-emploi : avoir un emploi, mais pas assez

C’est ici qu’une notion peut nous aider : le sous-emploi.

Elle est très utile pour comprendre le flou des situations.

Le sous-emploi concerne des personnes qui ont un emploi, mais qui travaillent moins qu’elles ne le souhaiteraient ou qu'elles le pourraient.

  • Exemple simple. Une personne travaille à temps partiel. Elle voudrait travailler davantage. Elle est disponible pour le faire. Mais elle ne trouve pas plus d’heures. Elle est donc en emploi. Elle n’est pas au chômage. Elle subit son temps partiel: son emploi est insuffisant par rapport à ce qu’elle voudrait. Elle est en sous-emploi.
  • Autre exemple. Un salarié est en chômage partiel ou en activité partielle. Il garde son emploi. Son contrat n’est pas rompu. Mais il travaille moins que d’habitude, voire pas du tout pendant une période. Là encore, on voit que la frontière se complique. Il est en emploi. Mais il travaille peu ou pas à ce moment-là.

C’est presque fait exprès pour embêter les élèves.

Mais ce n’est pas moi qui ai inventé le monde.

Le sous-emploi montre donc une chose importante : on peut avoir un emploi sans être pleinement employé.

Et souvent, cela signifie aussi qu’on ne gagne pas autant qu’on en aurait besoin.

C’est pourquoi il faut éviter une erreur.

Le problème social n’est pas seulement de savoir si les personnes ont ou non un emploi. Il faut aussi savoir quel type d’emploi elles occupent.


Le chômage : une catégorie précise, donc restrictive

Passons maintenant au chômage.

Nous l’avons déjà défini.

Une personne est au chômage si elle remplit trois conditions.

Elle est sans emploi. Elle est disponible pour travailler. Elle recherche activement un emploi.

Ces trois critères sont importants.

Ils permettent de mesurer le chômage de manière relativement précise.

Mais ils ont aussi une conséquence : certaines personnes sans emploi ne sont pas comptées comme chômeuses.

Pas parce qu’elles vont très bien.

Pas parce qu’elles ne veulent jamais travailler.

Mais parce qu’elles ne remplissent pas tous les critères.

Et c’est là que les frontières deviennent vraiment incertaines.

Prenons une personne qui n’a pas d’emploi.

Elle voudrait travailler. Mais elle n’a pas fait de démarche récente, parce qu’elle est découragée après des mois de recherches inutiles.

Elle n’est pas (plus) comptée comme chômeuse.

Autre exemple.

Une personne cherche un emploi.

Mais elle n’est pas disponible immédiatement, parce qu’elle garde un proche dépendant, qu’elle suit une formation, qu’elle a un problème de santé temporaire, ou qu’elle doit régler une situation familiale compliquée.

Elle non plus ne remplit pas tous les critères du chômage.

Pourtant, dans les deux cas, ces personnes ne sont pas très éloignées du marché du travail.

Elles ne sont pas en emploi.

Elles souhaiteraient travailler.

Mais elles ne sont pas comptées comme chômeuses.

Elles se trouvent dans une zone intermédiaire.

Et cette zone a un nom.


Le halo autour du chômage : proche du chômage, mais non compté comme chômage

On parle du halo autour du chômage.

Le mot est assez beau.

Presque poétique.

Ce qui est rare en sciences humaines.

Le halo autour du chômage regroupe des personnes sans emploi qui souhaitent travailler, mais qui ne remplissent pas toutes les conditions pour être considérées comme chômeuses.

Il peut s’agir de personnes qui cherchent un emploi, mais ne sont pas disponibles rapidement.

Il peut s’agir de personnes qui souhaitent travailler et sont disponibles, mais n’ont pas fait de démarche active de recherche récemment.

Il peut aussi s’agir de personnes qui souhaitent travailler, mais ne sont ni disponibles immédiatement ni en recherche active.

Dans les statistiques, ces personnes sont classées parmi les inactifs.

Mais leur situation est proche du chômage.

Voilà pourquoi on parle de halo.

Elles ne sont pas dans le cœur de la catégorie “chômage”.

Mais elles tournent autour.

Elles sont à la frontière.

Dans cette zone un peu floue où la vie réelle ne rentre pas parfaitement dans les définitions.


Prenons un exemple.

Une mère s’occupe seule d’un enfant en bas âge.

Elle voudrait reprendre un emploi.

Mais elle n’a pas encore trouvé de solution de garde.

Elle souhaite travailler.

Mais elle n’est pas disponible tout de suite.

Elle peut donc ne pas être comptée comme chômeuse.


Autre exemple.

Un homme a cherché du travail pendant longtemps.

Il a envoyé des candidatures.

Il a passé des entretiens.

Il n’a rien obtenu.

À force, il arrête de chercher pendant quelques semaines.

Il voudrait travailler.

Mais il ne fait plus de démarche active.

Lui aussi peut sortir de la catégorie statistique du chômage.

Pourtant, son problème n’a pas disparu.

Il n’a pas retrouvé d’emploi.

Il a simplement cessé, temporairement, d’être compté comme chômeur.

Ce qui est très différent.

Et assez brutal.


Pourquoi les formes d’emploi brouillent les frontières

Si ces frontières deviennent moins nettes, c’est aussi parce que les formes d’emploi se sont diversifiées.

Pendant longtemps, la norme de l’emploi, la règle; au moins dans les représentations mentales, c’était l’emploi salarié stable, à temps plein, souvent en CDI.

On entrait dans une entreprise.

On y restait longtemps.

On avait un statut relativement clair.

On savait assez bien si l’on était en emploi, au chômage, ou en dehors du marché du travail.

Évidemment, cette image a toujours été un peu simplifiée.

Tous les travailleurs n’ont jamais eu un CDI confortable et une chaise avec leur nom dessus. Les fermltures d'entreprises ou les licenciements existaient.

Mais cette norme a structuré une grande partie des politiques de l’emploi et des représentations sociales.

Aujourd’hui, les parcours sont souvent plus discontinus.

On peut alterner entre CDD, intérim, chômage, formation, petits boulots, temps partiel, auto-entrepreneuriat, reprise d’activité, arrêt, nouvelle recherche.

On peut être salarié une année, indépendant l’année suivante, puis redevenir salarié.

On peut cumuler plusieurs activités.

On peut travailler quelques heures, puis plus rien.

On peut être officiellement indépendant, mais économiquement dépendant d’une plateforme ou d’un seul client.

On peut être en emploi, mais vouloir travailler davantage.

On peut vouloir travailler, mais ne pas être disponible immédiatement.

On peut chercher, puis arrêter, puis recommencer.

Les trajectoires ressemblent moins à une ligne droite qu’à un itinéraire de bus en zone rurale.

Ça tourne.

Ça s’arrête.

Ça repart.

Et parfois, on ne sait plus très bien quand arrive le prochain passage.

Dans ce contexte, les catégories restent nécessaires.

On a besoin de mesurer l’emploi.

On a besoin de mesurer le chômage.

On a besoin de savoir combien de personnes participent au marché du travail.

Mais il faut aussi comprendre que ces catégories ne suffisent pas à tout dire.

Elles simplifient la réalité. Elles ne l'englobent pas totallement.


Ce que ces zones grises nous apprennent

Le sous-emploi et le halo autour du chômage nous apprennent une chose essentielle.

Le marché du travail ne se divise pas seulement entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas.

Entre les deux, il existe des situations intermédiaires.

Ces situations ne sont pas marginales au sens social.

Elles comptent.

Elles montrent que la question de l’emploi ne peut pas se limiter à une opposition simple :

emploi d’un côté,

chômage de l’autre,

inactivité à côté.

La réalité est plus graduelle.

Plus instable.

Plus difficile à classer.

Et souvent, plus difficile à vivre.

Car derrière les catégories, il y a des revenus.

Des droits.

Une protection sociale.

Une capacité à se projeter dans l'avenir.

Une possibilité de louer un logement.

D’obtenir un prêt.

De prévoir ses horaires.

D’organiser sa vie familiale.

De savoir si le mois prochain ressemblera à peu près au mois précédent.

Et ça, dans la vie des gens, ce n’est pas un détail.


Conclusion

Résumons.

Les catégories emploi, chômage et inactivité restent indispensables.

Une personne en emploi exerce une activité professionnelle rémunérée.

Une personne au chômage est sans emploi, disponible pour travailler et en recherche active.

Une personne inactive n’est ni en emploi ni au chômage.

Mais les évolutions des formes d’emploi rendent ces frontières plus incertaines.

Le développement des contrats courts, du temps partiel subi, de l’intérim, de l’activité partielle, de certaines formes d’indépendance et des plateformes numériques multiplie les situations intermédiaires.

Le sous-emploi désigne les personnes qui ont un emploi, mais qui travaillent moins qu’elles ne le souhaitent, ou moins que d’habitude.

Le halo autour du chômage désigne des personnes sans emploi qui souhaitent travailler, mais qui ne remplissent pas toutes les conditions pour être comptées comme chômeuses.

Ces notions montrent que les cases statistiques sont utiles.

Mais elles ont des limites.

Elles permettent de mesurer.

Elles permettent de comparer.

Elles permettent de gouverner.

Mais elles ne disent pas toujours toute l’expérience vécue par les individus.

Avant de conclure trop vite qu’une personne est simplement dans la case “en emploi”, ou “au chômage” ou “inactive”, il faut donc regarder sa situation concrète.

Les cases ne mentent pas forcément.

Elles simplifient.

Le problème, c’est que les vies, elles, n’ont pas signé pour être simples.

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