Les descripteurs de la qualité d'un emploi

 
Clerks 2 (parce que je l'ai préféré au 1). 
Pour bien réfléchir au problème de la qualité de l'emploi.
Si vous le regardez, ne dîtes pas que c'est moi qui vous en ai donné l'idée.



Avoir un emploi, est-ce suffisant ?

Nous avons distingué plusieurs situations.

Être en emploi.

Être au chômage.

Être inactif.

Nous avons aussi vu que les frontières entre ces catégories peuvent devenir plus incertaines.

Mais maintenant, il faut ajouter une idée importante.

Avoir un emploi, ce n’est pas forcément avoir un bon emploi.

C’est une phrase simple. Mais elle évite de dire beaucoup de bêtises.


Quand on regarde le marché du travail, on a souvent tendance à se concentrer sur une seule question :

Combien de personnes ont un emploi ?

Ce qui est important. Évidemment... Mais qui suffit pas.

Parce que deux personnes peuvent être “en emploi” et vivre des situations très différentes.

L’une peut avoir un CDI à temps plein, un salaire correct, des horaires stables, une protection sociale, des perspectives d’évolution.

L’autre peut avoir quelques heures par semaine, un revenu trop faible, des horaires éclatés, peu de formation, peu de reconnaissance, et aucune vraie perspective.

Dans les statistiques, les deux sont en emploi.

Dans la vie, ce n’est pas le même emploi.

Et, bizarrement, on a tendance à l'oublier en économie, moins en sociologie : la vie compte aussi.


La qualité de l’emploi : une notion multidimensionnelle

Pour comprendre la situation réelle des travailleurs, il faut donc parler de la qualité de l’emploi.

La qualité de l’emploi désigne l’ensemble des caractéristiques qui permettent d’évaluer si un emploi est plus ou moins favorable pour la personne qui l’occupe.

Un emploi de qualité ne se résume pas à un contrat.

Il ne se résume pas non plus au salaire.

Il faut regarder plusieurs dimensions à la fois.

On en retient six principales :

  • les conditions de travail ;
  • le niveau de salaire ;
  • la sécurité économique ;
  • l’horizon de carrière ;
  • le potentiel de formation ;
  • la variété des tâches.

Six dimensions.

Oui.

Il va falloir les retenir!


Les conditions de travail

Premier descripteur : les conditions de travail.

Les conditions de travail désignent les conditions concrètes dans lesquelles le travail est réalisé.

Cela peut concerner la pénibilité physique.

Porter des charges lourdes.

Rester debout longtemps.

Travailler dans le bruit, le froid, la chaleur, avec des produits dangereux.

Cela peut aussi concerner les horaires.

Travailler la nuit.

Travailler le dimanche.

Avoir des horaires coupés.

Ne jamais savoir à l’avance quand on travaille... Ce qui est très pratique pour organiser une vie personnelle.... C’est-à-dire pas du tout pour ceux qui n'auraient pas relevé l'ironie.

Les conditions de travail concernent aussi la pression, le rythme, l’intensité, le stress, les relations avec les collègues, les relations avec la hiérarchie, l’autonomie ou au contraire le contrôle permanent.

Un emploi peut donc être stable, mais très pénible.

Un emploi peut être bien payé, mais épuisant.

Un emploi peut être intéressant, mais envahissant.


Le niveau de salaire

Deuxième descripteur : le niveau de salaire.

Là, l’idée est assez directe.

Un emploi doit permettre de vivre.

Pas seulement d’être officiellement occupé.

Un salaire faible peut limiter l’accès au logement, aux loisirs, à la santé, aux transports, à l’épargne, aux projets.

Il peut aussi rendre le travail frustrant.

Parce qu’on peut travailler, parfois beaucoup, et ne pas réussir à sortir de l’insécurité matérielle.

C’est une situation difficile à entendre quand on répète partout que le travail doit permettre de s’en sortir.

Elle est encore plus difficile à vivre.

Mais attention : le salaire ne dit pas tout.

Un emploi très bien payé peut avoir des conditions de travail très dégradées.

Et un emploi modestement payé peut être vécu comme intéressant, utile, stable, reconnu.

Le salaire est donc essentiel.

Mais il n’est pas le seul critère.

Sinon, la qualité de l’emploi serait très facile à mesurer.

Et nous serions déjà rentrés chez nous.


La sécurité économique

Troisième descripteur : la sécurité économique.

La sécurité économique renvoie à la stabilité du revenu, à la stabilité de l’emploi, à la protection sociale et à la capacité de se projeter dans l’avenir. 

C'est peu être le descripteur d'emploi qui me concerne le plus. Et c'est sans doute aussi pour cela que je suis devenu enseignant. Ceci dit, une part toujours plus grandes enseignants n'est plus concernée par cette sécurité économique.

C'est ce qu'on appelle la contractualisation... Mais revenons à nos moutons. 

Un emploi stable donne une certaine sécurité.

On sait à peu près combien on va gagner le mois prochain.

On peut louer un logement.

Faire un projet.

Demander un prêt.

Organiser sa vie familiale.

Prévoir un peu ou un peu plus.

Ce verbe est important : prévoir.

À l’inverse, un emploi très instable peut empêcher de se projeter.

Quand les horaires changent tout le temps, quand le revenu varie fortement, quand le contrat est court, quand l’activité dépend d’une application ou d’une mission ponctuelle, la vie devient plus incertaine.

On peut travailler.

Mais vivre dans l’incertitude.

Prenons une personne en CDI à temps plein.

Elle n’est pas automatiquement heureuse.

Ne rêvons pas.

Mais elle dispose souvent d’une sécurité plus forte qu’une personne qui enchaîne des CDD courts, des missions d’intérim ou des heures variables.

La sécurité économique ne supprime pas tous les problèmes.

Mais son absence en crée beaucoup.


L’horizon de carrière

Quatrième descripteur : l’horizon de carrière.

Un emploi de qualité doit aussi offrir des perspectives.

Peut-on progresser ?

Changer de poste ?

Gagner en responsabilité ?

Améliorer son salaire ?

Ne pas rester bloqué vingt ans au même endroit, avec les mêmes contraintes, la même fatigue et la même fiche de paie qui regarde tristement le plafond ?

L’horizon de carrière désigne donc la possibilité d’évoluer dans son parcours professionnel.

Il ne s’agit pas forcément de devenir chef.

Tout le monde ne rêve pas de faire des réunions avec des graphiques et des phrases comme “on va prioriser les leviers d’action”.

Heureusement.

Mais il est important de pouvoir avancer.

Apprendre.

Changer.

Être reconnu.

Éviter l’enfermement dans un emploi sans progression.

Un emploi sans horizon peut devenir une impasse économique, sociale et psychologique.

Peut... ce n'est pas une obligation.

Mais bon... Même s’il existe. Même s’il est déclaré. Même s’il coche les cases administratives. Il peut.


Le potentiel de formation

Cinquième descripteur : le potentiel de formation.

La formation est essentielle parce qu’elle permet aux travailleurs de développer leurs compétences, de s’adapter aux transformations du travail, de changer de poste, ou parfois de se reconvertir.

Un emploi de qualité est donc aussi un emploi qui permet d’apprendre.

Pas seulement d’exécuter.

Une personne qui a accès à la formation peut renforcer sa position professionnelle.

Elle peut gagner en qualification.

Elle peut mieux faire face aux changements technologiques, aux réorganisations, aux mutations de son secteur.

À l’inverse, un emploi qui n’offre aucune formation peut enfermer.

On travaille.

On répète.

On tient.

Mais on ne progresse pas.

Et le jour où l’emploi disparaît ou change profondément, la reconversion devient beaucoup plus difficile.

C’est une question centrale dans un monde où les métiers, les outils et les organisations évoluent rapidement.

Le travail forme parfois.

Mais pas toujours.

Certains emplois enseignent beaucoup.

D’autres usent surtout.

Et la nuance est assez importante.


La variété des tâches

Sixième descripteur : la variété des tâches.

Un emploi peut être plus ou moins répétitif.

Plus ou moins monotone.

Plus ou moins riche.

Quand les tâches sont variées, le travail peut permettre de mobiliser plusieurs compétences, de résoudre des problèmes, d’apprendre, de coopérer, de prendre des initiatives.

Cela peut donner plus d’intérêt au travail.

Plus d’autonomie.

Plus de sens.

À l’inverse, un travail très répétitif peut devenir pénible, même s’il n’est pas physiquement dangereux.

Répéter les mêmes gestes.

Réaliser les mêmes opérations.

Suivre les mêmes scripts.

Être contrôlé à chaque étape.

Tout cela peut appauvrir l’expérience du travail.

Attention toutefois : la variété des tâches n’est pas toujours positive.

Quand elle signifie polyvalence choisie, apprentissage, autonomie, elle peut améliorer la qualité de l’emploi.

Mais quand elle signifie “faire le travail de trois personnes avec le salaire d’une seule”, l’effet est un peu moins charmant.

La variété peut enrichir le travail.

Ou l’intensifier.

Tout dépend de l’organisation.

Et comme souvent en sociologie du travail, la phrase “tout dépend de l’organisation” finit par revenir.

Elle a ses habitudes.


Deux exemples pour comprendre

Prenons deux situations.

Myriam travaille dans le nettoyage.

Elle a un CDI.

Sur le papier, son emploi est stable.

Mais elle travaille vingt heures par semaine, sur plusieurs sites, avec des horaires morcelés.

Son salaire est faible.

Ses tâches sont pénibles et répétitives.

Elle a peu de perspectives de carrière.

Peu de formation.

Peu de reconnaissance.

Elle est en emploi.

Mais la qualité de son emploi est faible sur plusieurs dimensions.

Maintenant, prenons Théo.

Il travaille à son compte dans une petite activité numérique.

Il a beaucoup d’autonomie.

Ses tâches sont variées.

Il apprend beaucoup.

Il a le sentiment de créer quelque chose.

Mais ses revenus sont irréguliers.

Sa protection est plus faible.

Son avenir est incertain.

Son emploi peut être stimulant, mais économiquement fragile.

Ces deux exemples montrent une chose importante.

La qualité de l’emploi ne se lit pas avec un seul indicateur.

Il faut croiser les dimensions.

Myriam a une certaine stabilité, mais peu de revenu, peu de reconnaissance, peu de perspectives.

Théo a de l’autonomie et de la variété, mais peu de sécurité.

Deux emplois.

Deux qualités différentes.

Deux fragilités différentes.


Qualité de l’emploi et qualité du travail

Il faut maintenant préciser une nuance.

Quand on parle de qualité de l’emploi, on mélange souvent deux choses liées, mais différentes.

D’un côté, il y a la qualité de la situation d’emploi.

Le statut.

Le salaire.

La stabilité.

La protection sociale.

Les droits.

Les perspectives de carrière.

De l’autre, il y a la qualité du travail concret.

Les tâches.

L’autonomie.

La pénibilité.

L’intensité.

Les relations avec les collègues.

La reconnaissance.

Le sens donné à l’activité.

Les deux dimensions sont liées.

Et elles se confondent parfois mais il faut les distinguer.

On peut avoir un emploi juridiquement stable, mais un travail concret difficile.

On peut avoir un travail intéressant, mais une situation d’emploi très fragile.

Un CDI peut protéger, mais ne garantit pas un travail épanouissant.

Un emploi indépendant peut donner de l’autonomie, mais exposer à une grande insécurité.

Voilà pourquoi il faut regarder les choses finement.

“Finement”, c’est rarement le mot préféré des élèves. Et pour ceux qui me connaissent bien, ce n'est pas celui qui me caractérise le plus.


Pourquoi la qualité de l’emploi est une question sociale et politique importante

Je termine sur l'utilité de cette question de la qualité de l'emploi. 

La qualité de l’emploi ne concerne pas seulement les individus.

Elle concerne toute la société.

Parce qu’un emploi de mauvaise qualité peut avoir des effets sur la santé, sur les revenus, sur la vie familiale, sur la capacité à se former, sur l’intégration sociale.

Un emploi instable rend l’avenir incertain.

Un emploi mal payé limite les possibilités de vie.

Un emploi pénible peut abîmer le corps.

Un emploi très contrôlé peut peser sur la santé mentale.

Un emploi sans reconnaissance peut fragiliser l’estime de soi.

Un emploi sans formation peut enfermer dans une trajectoire.

Donc, quand on parle de qualité de l’emploi, on ne parle pas seulement de confort.

On parle de conditions de vie.

On parle de dignité.

On parle de santé.

On parle à la fois d'effets externes : de mauvais emplois peuvent être un coût pour la société (en termes de santé, en termes de productivité). Ils peuvent être sources aussi de tensions sociales et donc se transformer en problèmes politiques.

La qualité de l'emploi est donc à la fois un problème d'ordre individuel mais aussi un problème social. 

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