Travailler, avoir un emploi, exercer un métier
Dans le chapitre sur la croissance économique, nous avons déjà croisé le travail.
Mais nous l’avons surtout croisé comme un facteur de production.
Un élément utilisé pour produire.
Avec le capital, les machines, les bâtiments, les outils, avec l’organisation, avec le progrès technique.
Bref, nous avons regardé le travail avec les lunettes de l’économiste.
Des lunettes utiles même si elle manque parfois d'humanité.
Parce qu'avec ces lunettes le travail devient surtout une affaire de quantité : un nombre d’heures, un nombre de travailleurs. Une contribution à la production. Une variable dans un raisonnement sur l'augmentation des richesses créées.
Une affaire de qualité aussi quand on parle de développement du capital humain.
Et c’est nécessaire.
C'est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant.
Car le travail, ce n’est pas seulement une ressource productive.
C’est aussi une expérience sociale.
C’est du temps passé. De la fatigue. Des compétences. Des contraintes. Une hiérarchie. Des collègues. Une reconnaissance... ou son absence. Un revenu. Une place.
Parfois une fierté. Parfois une souffrance... Et parfois les deux, dans la même journée.
Nous avons aussi vu que la croissance et le progrès technique pouvaient transformer la structure des emplois.
Ils peuvent créer de nouvelles activités. Ils peuvent en faire disparaître d’autres. Ils peuvent favoriser les travailleurs qualifiés. Ils peuvent fragiliser certains travailleurs moins qualifiés ou certaines professions intermédiaires.
Ils peuvent produire de la polarisation des emplois.
En haut, des emplois qualifiés, souvent mieux rémunérés. En bas, des emplois de services moins qualifiés, souvent plus fragiles. Et au milieu, des emplois intermédiaires qui peuvent être transformés, réduits, automatisés, déplacés.
Donc nous avons déjà entrouvert une porte. Maintenant, il faut l’ouvrir davantage.
Il faut passer d’une approche seulement économique du travail à une approche plus large, une approche sociologique.
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de se demander :
Combien le travail contribue-t-il à la production ?
Et c'est très laid comme formulation mais c'est juste si vous vous souvenez de notre réflexion sur les contributions à la croissance.
Il faut aussi se demander :
Comment le travail est-il organisé ? Dans quelles conditions travaille-t-on ? Quels statuts protègent les travailleurs, ou ne les protègent pas ? Qu’est-ce qu’un emploi stable ? Qu’est-ce qu’un emploi précaire ? Comment le numérique transforme-t-il le travail et l’emploi ? Le travail reste-t-il une source d’intégration sociale ?
Et pourquoi les mutations de l'emploi peuvent devenir une source d’incertitude, de fatigue, de déclassement ou d’isolement ?
Pour avancer, il faudra d’abord éviter une confusion.
Une confusion classique. Donc une confusion dangereuse.
Parce qu'avant de parler des mutations du travail et de l’emploi, il faut commencer par les mots.
Travail. Emploi. Activité... Profession aussi.
Quatre mots proches. Liés.
Mais pas quatre synonymes.
Et ce n’est pas une subtilité de professeur qui aime découper les cheveux en quatre, même si je reconnais avoir quelques dispositions naturelles pour ce genre d’activité.
Ces mots désignent des réalités différentes.
On peut travailler sans avoir un emploi.
On peut même être un actif, au sens administratif du terme, sans occuper un emploi.
On peut exercer une profession dans des conditions d’emploi très différentes.
Et on peut garder le même métier tout en voyant son travail complètement transformé.
Voilà pourquoi nous allons commencer simplement.
Par définir.
Pas pour ranger les personnes dans des cases.
Mais pour éviter que les cases nous empêchent de comprendre les personnes.


Commentaires
Enregistrer un commentaire