Alors pourquoi fallait-il s’intéresser aux mutations du travail et de l’emploi ?
À quoi servent les sociologues ?
J’en parle en guise d’introduction parce que je suis tombé, encore une fois, sur un représentant d’un parti politique qui exprimait son mépris des sociologues.
On entend parfois que la sociologie expliquerait trop.
Qu’elle excuserait trop.
Qu’elle compliquerait tout.
Qu’elle verrait des rapports sociaux là où il faudrait seulement voir des individus, des efforts, des responsabilités personnelles, des réussites ou des échecs personnels, des choix.
Bref, certains aimeraient bien que les sociologues se taisent.
Ou mieux (mieux pour eux) qu’ils disparaissent.
Disons-le calmement : c’est une mauvaise idée.
Déjà parce que faire disparaître les sociologues ne fera pas disparaître les faits sociaux.
C’est agaçant, les faits sociaux.
Ils survivent très bien aux discours politiques.
Le chômage ne disparaîtra pas parce qu’on arrêtera de l’étudier.
Les inégalités ne disparaîtront pas parce qu’on cessera de les mesurer.
La souffrance au travail ne disparaîtra pas parce qu’on préférera ne pas en parler.
Et les transformations de l’emploi ne deviendront pas moins réelles parce qu’on les trouvera pénibles à regarder.
La sociologie ne sert pas à trouver des excuses à tout le monde.
Elle sert d’abord à comprendre.
Comprendre comment les individus vivent dans des organisations, dans des institutions, dans des groupes, dans des rapports de pouvoir, dans des conditions sociales concrètes.
Et comprendre, ce n’est pas excuser.
C’est éviter de raconter n’importe quoi avec beaucoup d’assurance.
Ce qui est difficile pour beaucoup de politiciens.
La question des mutations du travail et de l’emploi est un très bon exemple.
On pourrait la traiter rapidement.
Dire que le monde change.
Que le numérique arrive.
Que les travailleurs doivent s’adapter.
Que les entreprises doivent être compétitives.
Et puis passer à la suite avec un graphique et une voix grave.
Mais ce serait passer à côté de l’essentiel.
Parce que les transformations du travail ne sont pas seulement des transformations économiques.
Ce sont des transformations sociales.
Elles touchent la manière dont les individus gagnent leur vie.
Dont ils organisent leur temps.
Dont ils construisent leur identité.
Dont ils rencontrent les autres.
Dont ils sont reconnus.
Ou pas.
La manière dont ils vivent.
Elles touchent aussi la cohésion sociale.
Car une société ne tient pas seulement parce qu’elle produit des richesses.
Elle tient parce que les individus y trouvent une place.
Et le travail, pendant longtemps, a été l’un des grands moyens de donner une place.
Alors, quand le travail change, quand l’emploi devient plus instable, quand les collectifs se fragilisent, quand le numérique brouille les frontières, quand certains emplois perdent leur sens, ce n’est pas un petit sujet technique.
Ce n’est pas une affaire réservée aux spécialistes des ressources humaines, ces gens merveilleux qui savent dire “talent” en gardant leur sérieux.
C’est une question de société.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut la poser.
Au fond, pourquoi passer autant de temps sur les mutations du travail et de l’emploi ?
Parce que le travail n’est pas seulement une ligne dans un tableau économique.
Ce n’est pas seulement un facteur de production, une quantité d’heures, une ressource que l’on combine avec du capital pour produire davantage.
Ça, c’est vrai.
Mais c’est incomplet.
Le travail, c’est aussi du temps vécu.
Des gestes.
Des contraintes.
Des relations.
Une fatigue.
Une compétence.
Une hiérarchie.
Un revenu.
Une reconnaissance.
Parfois une fierté.
Parfois une souffrance.
Et parfois les deux, dans la même journée, parce que l’être humain aime décidément compliquer les choses.
C’est pour cela que nous avons commencé par distinguer les mots.
Travail.
Emploi.
Activité.
Chômage.
Profession.
Statut d’emploi.
Ce n’était pas un exercice gratuit de professeur qui aime découper les cheveux en quatre.
Même si, je le reconnais, la tentation existe.
C’était nécessaire.
Parce qu’on peut travailler sans avoir un emploi.
On peut avoir un emploi, mais un emploi fragile.
On peut exercer la même profession dans des conditions très différentes.
Et on peut être statistiquement “actif” sans occuper d’emploi.
Les mots permettent de voir ce que le langage courant mélange trop vite.
Ensuite, nous avons regardé l’organisation du travail.
Le taylorisme, avec son découpage des tâches, sa séparation entre ceux qui conçoivent et ceux qui exécutent, son contrôle hiérarchique.
Puis les modèles post-tayloriens, qui promettent davantage de flexibilité, de polyvalence, de participation.
Promettent.
Le verbe est important.
Parce que ces transformations peuvent améliorer le travail, mais aussi l’intensifier.
Elles peuvent donner plus d’autonomie.
Ou produire une autonomie sous pression.
Elles peuvent enrichir les tâches.
Ou demander à chacun de faire davantage, plus vite, avec un sourire raisonnablement convaincant.
Nous avons aussi vu que le numérique brouille les frontières du travail.
Le lieu de travail devient plus flou.
Le temps de travail aussi.
Le contrôle peut devenir plus discret, plus continu, parfois plus puissant.
Une application.
Un tableau de bord.
Une notification.
Pas besoin d’un contremaître qui crie.
La modernité sait être silencieuse.
Et puis, il y a l’emploi.
Sa qualité.
Sa stabilité.
Son revenu.
Ses droits.
Sa capacité à protéger, ou non.
Le travail peut intégrer les individus.
Il donne des liens, un rythme, une identité, une utilité sociale.
Et quand il prend la forme d’un emploi stable et reconnu, il donne aussi un revenu, une protection, une place.
Mais ce pouvoir intégrateur peut s’affaiblir.
Avec le chômage durable.
Avec les contrats courts.
Avec l’ubérisation.
Avec la précarité.
Avec la polarisation de la qualité des emplois.
On peut travailler, et pourtant rester fragile.
On peut être occupé, et pourtant ne pas réussir à se projeter.
On peut avoir un revenu, et pourtant manquer de reconnaissance.
Voilà pourquoi cette question est centrale dans les sociétés modernes.
Parce que les mutations du travail et de l’emploi ne transforment pas seulement les entreprises.
Elles transforment les vies.
Elles modifient la manière dont les individus gagnent leur revenu, construisent leur identité, organisent leur temps, trouvent leur place, se sentent utiles ou, parfois, se sentent de trop.
C’est une question économique.
Mais aussi sociale.
Et politique.
Parce qu’une société ne tient pas seulement par sa capacité à produire des richesses.
Elle tient aussi par sa capacité à intégrer ceux qui les produisent.
Et maintenant, soyons honnêtes : le programme scolaire ne dit pas tout.
Ce n’est pas forcément un complot.
Je sais, c’est moins amusant.
Les programmes sont écrits à un moment donné, avec des contraintes, des choix, des arbitrages.
Certaines questions étaient peut-être moins visibles quand ils ont été rédigés.
D’autres ont peut-être été laissées de côté parce qu’il fallait bien faire tenir le monde social dans quelques pages officielles.
Exercice charmant.
Et légèrement impossible.
C’est pour cela que je proposerai quelques épisodes qui dépassent le cadre strict du programme de sciences économiques et sociales.
Par exemple sur l’intelligence artificielle.
Parce que l’IA pourrait transformer profondément certaines tâches, notamment dans les emplois de bureau, les métiers qualifiés, les métiers d’écriture, de synthèse, d’analyse, de création.
Et cela pose une question redoutable : que devient le travail quand une partie de ce qui faisait la valeur professionnelle d’un individu peut être automatisée ou assistée par une machine ?
Il faudra aussi ouvrir un détour sur les bullshit jobs.
L’expression est brutale.
Elle est même assez peu compatible avec l’élégance administrative d’un programme ministériel bien rédigé.
Est-ce pour cela que la notion n’est pas étudiée ?
Possible.
Et en cela, elle a pour moi déjà une qualité.
Mais elle permet surtout de poser une vraie question : que se passe-t-il quand une personne occupe un emploi qu’elle juge elle-même inutile, absurde, ou vide de sens ?
Ce n’est pas exactement la même chose qu’un travail pénible.
Ce n’est pas la même chose que le chômage.
Ce n’est pas non plus la même chose que la précarité.
On peut avoir un emploi, un revenu, un bureau, un titre, parfois même un bon salaire, et pourtant se demander profondément : à quoi est-ce que je sers ?
Cette question mérite qu’on s’y arrête.
On pourra donc partir des bullshit jobs pour réfléchir à la perte de sens au travail.
Et cela nous permettra d’introduire des notions comme le bore-out, quand l’ennui et la sous-utilisation des compétences finissent par user, ou le brown-out, quand le travailleur continue à travailler, mais ne croit plus vraiment à ce qu’il fait.
Dans le burn-out, on peut dire : “je n’en peux plus.”
Dans le bore-out : “je m’ennuie à mourir.”
Dans le brown-out : “je ne vois plus à quoi ça sert.”
Trois phrases différentes.
Trois manières de souffrir au travail.
Et on pourra, peut-être, aller plus loin ensuite, dans un autre épisode, en regardant les différents types de bullshit jobs décrits par David Graeber.
Parce que tous les emplois absurdes ne sont pas absurdes de la même manière.
Certains servent à faire semblant qu’une organisation fonctionne.
D’autres à maintenir des hiérarchies.
D’autres encore à produire du contrôle, de la justification, du reporting, de l’apparence d’activité.
Bref, tout un petit monde professionnel où l’on est parfois très occupé à ne pas savoir pourquoi.
Ce détour peut être utile pour vos Grands oraux.
Mais il peut aussi être utile pour autre chose.
Pour plus tard.
Pour apprendre à reconnaître certaines situations de travail.
Pour ne pas toujours ramener un malaise professionnel à une faiblesse individuelle.
Pour comprendre que, parfois, ce n’est pas seulement “moi qui vais mal”.
C’est peut-être aussi le travail et son organisation qui vont mal.
Ou l’emploi qui protège mal.
Ou l’activité qui ne donne plus assez de sens.
Car c’est aussi cela, l’intérêt de ces réflexions.
Mettre des mots sur une situation de travail, ce n’est pas la résoudre magiquement.
Je ne suis pas magicien.
Et vu mon rapport aux photocopieuses, ce serait inquiétant.
Mais comprendre qu’un malaise au travail peut venir d’une organisation, d’un statut, d’une perte de sens, d’une absence de reconnaissance ou d’un collectif affaibli, c’est déjà sortir de l’idée que tout est strictement individuel.
Ce n’est pas forcément “moi qui ne vais pas bien”.
C’est peut-être aussi le travail qui est mal organisé.
Ou l’emploi qui protège mal.
Ou l’activité qui a perdu son sens.
Et là, les sciences économiques et sociales font leur travail.
Elles ne donnent pas toutes les réponses.
Mais elles apprennent à poser les bonnes questions.
Ce qui, dans un monde du travail en mutation, est déjà une compétence, même une qualité, assez précieuse.
Emmanuel H.


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