Comment certaines évolutions de l’emploi fragilisent-elles le pouvoir intégrateur du travail ?

 

Le film n'a pas tant vieilli que cela. Il y a d'ailleurs des répliques cultes.
Et il présente très bien le processus de désaffiliation dont je parle ici. 

Nous avons vu que le travail pouvait intégrer de multiple manière.

Mais il faut maintenant ajouter une précision.

Une précision désagréable... donc intéressante.

Le travail n’intègre pas toujours.

Ou plutôt : il n’intègre pas toujours avec la même force.

Tout dépend des conditions dans lesquelles il s’exerce.

Tout dépend aussi de la qualité de l’emploi qui l’encadre.

Un emploi stable, protégé, inscrit dans un collectif, avec des droits et des perspectives, n’a pas le même pouvoir intégrateur qu’un emploi instable, isolé, mal payé, discontinu, sans horizon clair.

Dans les deux cas, on peut dire : “la personne travaille”.

Mais dans la vie réelle, ce n’est pas la même chose.

Et la vie réelle a cette petite manie de gâcher les phrases simples.

Nous allons donc voir comment certaines évolutions de l’emploi peuvent affaiblir le pouvoir intégrateur du travail.

Trois évolutions sont essentielles :

le chômage durable ;

la précarisation de l’emploi ;

la polarisation de la qualité des emplois.

Et derrière tout cela, une idée va revenir : quand les parcours deviennent plus instables, plus individualisés, plus concurrentiels, les collectifs de travail s’affaiblissent.

Or, sans collectif, le travail relie moins.

Et quand il relie moins, il intègre moins.

Ambiance.


Le chômage durable : perdre plus qu’un revenu

Première fragilisation : le chômage.

Nous avons déjà défini le chômage, je ne vais donc pas m’installer dix minutes sur la définition.

Même si répéter dix fois la même chose reste, paraît-il, une méthode pédagogique.

Peu glorieuse.

Mais parfois efficace.

Ce qui nous intéresse ici, c’est le chômage durable.

Quand le chômage dure, il ne fait pas seulement perdre un revenu.

Même si perdre un revenu, déjà, ce n’est pas exactement une expérience qui illumine l’existence.

Le chômage peut aussi faire perdre un rythme.

Des relations.

Un lieu où aller.

Une identité professionnelle.

Un sentiment d’utilité.

Une reconnaissance.

Une place.

Prenons Gilbert.

Gilbert a travaillé longtemps comme cariste.

Il avait des horaires, des collègues, des habitudes, une compétence reconnue.

Puis l’entreprise restructure.

Joli mot.

Très propre.

Très calme.

Dans la réalité, cela veut souvent dire que des gens sortent avec un carton et une dignité fatiguée.

Gilbert perd son emploi.

Au début, il cherche.

Il envoie des candidatures.

Il passe des entretiens.

Puis les mois passent.

Les refus s’accumulent.

Ou pire : les silences.

Car le marché du travail a inventé une forme de poésie contemporaine très particulière : ne pas répondre.

Peu à peu, l’énergie baisse.

La confiance en soi diminue.

Les liens professionnels se distendent.

Les routines disparaissent.

L’isolement peut s’installer.

On peut alors parler de risque de désaffiliation.

La désaffiliation, c’est une sortie progressive des liens qui rattachaient l’individu au monde du travail, aux protections, aux relations sociales, et plus largement à la société.

Le mot est fort.

Mais la réalité aussi.

Le chômage durable affaiblit donc le pouvoir intégrateur du travail parce qu’il éloigne les individus de ce que l’emploi peut apporter : un revenu, un statut, des relations, une reconnaissance, une place.

Le chômage n’est pas seulement une absence d’activité productive.

C’est aussi une fragilisation de la place sociale.


La précarisation salariale : travailler sans pouvoir se projeter

Deuxième fragilisation : la précarisation de l’emploi.

Commençons par une première forme : la précarisation salariale.

Ici, les personnes sont bien salariées, mais leur emploi est instable, incertain, peu protecteur ou faiblement rémunéré.

On peut penser aux contrats courts, aux CDD, à l’intérim, au temps partiel subi, aux missions discontinues.

Dans ces situations, les personnes travaillent.

Elles ne sont pas forcément au chômage.

Elles peuvent même travailler beaucoup.

Mais leur emploi ne leur donne pas toujours une place stable.

Et c’est cela qui nous intéresse.

Parce que l’intégration sociale ne repose pas seulement sur le fait de travailler aujourd’hui.

Elle repose aussi sur la possibilité d’imaginer demain.

Louer un logement.

Demander un prêt.

Prévoir ses revenus.

Faire des projets.

Construire une carrière.

Organiser une vie familiale.

Se dire que dans six mois, on ne repartira pas de zéro.

Un emploi stable ne règle pas tous les problèmes.

Évidemment.

Mais il donne une continuité.

La précarité, elle, fragilise cette continuité.

Prenons Élise.

C’est une ancienne élève très diplômée, dont je change le prénom.

Elle travaille.

Elle enchaîne les contrats.

Elle fait des missions.

Elle s’adapte.

Elle apprend vite.

Elle est flexible.

Parce qu’il faut toujours dire qu’on est flexible.

Personne ne recrute quelqu’un qui annonce : “Je suis rigide, rancunier, et très hostile aux changements de planning.”

C’est dommage.

Ce serait parfois plus honnête.

Élise est donc en emploi.

Mais son contrat peut ne pas être renouvelé.

Son revenu varie.

Ses horaires changent.

Son collectif de travail se recompose sans cesse.

Elle commence à trouver sa place, puis la mission se termine.

Elle doit se représenter.

Se vendre.

Recommencer.

Encore.

Ce type de précarité fragilise donc la projection dans l’avenir.

Mais il fragilise aussi le collectif.

Quand on passe d’une organisation à une autre, d’une équipe à une autre, d’un poste à un autre, on a moins de temps pour construire des relations durables.

Moins de temps pour être reconnu.

Moins de temps pour apprendre les règles implicites du collectif.

Moins de temps pour s’inscrire dans une histoire professionnelle commune.

On est là.

Mais pas complètement dedans.

Bien sûr, il faut nuancer.

Un intérimaire peut être très compétent, très apprécié, parfois très intégré localement.

Et un salarié en CDI peut se sentir parfaitement seul.

Le monde social adore ruiner les généralités trop confortables.

Mais globalement, quand l’emploi devient discontinu, le pouvoir intégrateur du travail s’affaiblit.

La personne travaille.

Mais elle reste parfois sur le seuil.

Ni exclue du monde du travail.

Ni pleinement intégrée par lui.


L’ubérisation de l’emploi : indépendants en droit, fragilisés en fait

Il faut maintenant distinguer cette précarisation salariale d’un autre phénomène : l’ubérisation de l’emploi.

Le terme désigne le développement d’activités organisées par des plateformes numériques, où des travailleurs réalisent des missions pour des clients à travers une application.

Livraison.

Transport.

Petits services.

Missions ponctuelles.

Travail à la demande.

Souvent, ces travailleurs ne sont pas salariés de la plateforme.

Ils sont indépendants, parfois micro-entrepreneurs.

Sur le papier, cela peut ressembler à de l’autonomie.

On choisit ses horaires.

On se connecte.

On se déconnecte.

On organise son activité.

Très bien.

Mais dans les faits, cette autonomie peut être limitée.

Le travailleur dépend de la plateforme pour accéder aux clients.

Il dépend de l’application pour obtenir des missions.

Il dépend des notes, des délais, des primes, des règles qui changent.

Il dépend parfois d’un algorithme qui distribue les courses, classe les travailleurs ou limite les opportunités.

Il est donc indépendant juridiquement.

Mais il peut être dépendant économiquement.

Et cette situation fragilise le pouvoir intégrateur du travail.

D’abord parce que les revenus peuvent être incertains.

Ensuite parce que les droits sociaux sont souvent plus faibles que dans le salariat classique.

Enfin parce que le collectif de travail est plus difficile à construire.

Pas de collègues stables.

Pas toujours de lieu de travail commun.

Pas de supérieur visible.

Peu de représentation collective.

Et une concurrence permanente avec d’autres travailleurs connectés à la même application.

S’il refuse une course, un autre peut l’accepter.

S’il se déconnecte, un autre prend la place.

S’il est mal noté, il peut perdre des opportunités.

Pas besoin d’un contremaître qui crie.

Une application suffit.

C’est moderne.

Donc c’est discret.

Donc ce n’est pas forcément rassurant.

L’ubérisation de l’emploi ne signifie pas que toutes les formes de micro-entrepreneuriat sont précaires.

Il faut éviter la caricature.

On peut être indépendant par choix, bien rémunéré, reconnu, inséré dans des réseaux professionnels solides.

Mais certaines formes d’activité de plateforme combinent plusieurs fragilités : revenus incertains, protections plus faibles, isolement, concurrence entre travailleurs, faible reconnaissance collective.

Le travail existe.

Le service est réel.

L’utilité est là.

Mais l’activité ne donne pas toujours une place solide.

Elle donne parfois une mission.

Puis une autre.

Puis une autre.

Ce n’est pas tout à fait la même chose.


Une mise en concurrence plus individualisée

Ces évolutions ont aussi un point commun : elles peuvent renforcer la mise en concurrence des travailleurs.

Il faut être prudent.

Cette concurrence n’est pas nouvelle.

Elle n’avait pas disparu pendant les Trente Glorieuses.

Elle n’a jamais disparu.

Le capitalisme n’a pas connu, un matin de 1953, une crise de tendresse généralisée.

Pourquoi 1953 ?

Je ne sais pas.

Pour situer historiquement l’absence de tendresse.

Mais dans certains secteurs, cette concurrence était davantage encadrée par des règles collectives : conventions collectives, grilles salariales, ancienneté, CDI, carrière interne, représentation syndicale, statut professionnel.

Là encore, ne transformons pas la grande entreprise fordienne en carte postale.

Le travail était souvent pénible.

Les hiérarchies étaient fortes.

Les femmes étaient moins bien intégrées au salariat stable.

Les immigrés occupaient souvent les postes les plus durs.

Les ouvriers ne chantaient pas tous en chœur dans la lumière du progrès social.

Calmons immédiatement la nostalgie.

Mais il existait, dans certains secteurs, des collectifs de travail puissants.

Des identités professionnelles fortes.

Des protections collectives.

Une solidarité entre travailleurs.

Aujourd’hui, avec la multiplication des statuts, des contrats courts, des missions, de la sous-traitance et de certaines formes d’indépendance, la concurrence peut devenir plus directe, plus individualisée, plus permanente.

Le travailleur n’est plus seulement membre d’un collectif.

Il devient parfois un profil.

Une note.

Un compte.

Une disponibilité.

Un coût.

Une prestation.

L’individualisation des parcours peut alors fragiliser les solidarités.

Chacun doit construire sa trajectoire.

Se former.

Se vendre.

Se rendre employable.

S’adapter.

Changer.

Se repositionner.

Faire son “personal branding”.

Pardon pour l’expression.

Elle est moche, mais elle est utile pour comprendre l’époque.

Le risque, c’est que les difficultés soient vécues comme des échecs individuels, alors qu’elles dépendent aussi de transformations collectives du marché du travail.

Si je ne trouve pas d’emploi stable, ce serait donc ma faute.

Si je ne suis pas assez flexible, ma faute.

Si je ne suis pas assez mobile, ma faute.

Si je ne me forme pas assez vite, ma faute.

Si je n’ai pas optimisé mon profil LinkedIn, probablement ma faute aussi.

Et là, le collectif s’efface.

Le travailleur se retrouve davantage seul face au marché.

Seul face à sa trajectoire.

Seul face à ses contrats.

Seul face à ses incertitudes.

C’est une fragilisation importante du pouvoir intégrateur du travail.


La polarisation de la qualité des emplois : des intégrations inégales

Troisième fragilisation : la polarisation de la qualité des emplois.

Nous avons déjà parlé de polarisation des emplois avec le numérique.

Ici, il faut appliquer cette idée à la qualité des emplois.

Tous les emplois n’intègrent pas de la même manière.

Certains emplois sont stables, bien rémunérés, qualifiants, reconnus, avec des droits, de la formation, des perspectives de carrière, de l’autonomie.

D’autres sont instables, peu rémunérés, pénibles, peu reconnus, peu protecteurs, avec peu de perspectives.

Le problème n’est donc pas seulement que certains travaillent et d’autres non.

Le problème est aussi que les emplois ne donnent pas tous la même place dans la société.

Un cadre qualifié, bien payé, en emploi stable, peut trouver dans son travail un revenu, une protection, un statut, une reconnaissance, une progression.

Son emploi l’intègre fortement.

À l’inverse, une personne dans un emploi morcelé, mal payé, peu reconnu, sans formation, sans horizon, peut travailler sans obtenir la même intégration.

Son emploi existe.

Mais il relie moins.

Il protège moins.

Il reconnaît moins.

Il ouvre moins d’avenir.

La polarisation de la qualité des emplois peut donc fragmenter la société.

D’un côté, des individus qui cumulent les avantages : emploi stable, bon revenu, droits, reconnaissance, perspectives.

De l’autre, des individus qui cumulent les fragilités : emploi instable, faible revenu, peu de droits, faible reconnaissance, avenir incertain.

Et au milieu, des positions qui peuvent s’améliorer, et hop, on monte ; ou se fragiliser, et hop, on descend.

Le monde du travail ne forme alors plus un espace commun aussi solide.

Il se divise.

Il se hiérarchise.

Il crée des écarts de trajectoires, d’identité, de confiance dans l’avenir.

Et cela affaiblit la cohésion sociale.

Ce n’est pas seulement une question de fiche de paie.

C’est une question de place dans la société.


Conclusion

Je conclus.

Et je vais le dire simplement : c’est un sujet qui me tient à cœur.

Peut-être parce que je suis président d’une association d’insertion professionnelle, Top Services, à Châteaudun.

Je ne suis pas confronté directement au chômage durable, à la précarité ou aux parcours professionnels abîmés.

Mais celles et ceux qui font appel à cette association, oui.

Et quand on voit concrètement ce que signifie chercher un emploi, perdre confiance, enchaîner des missions, attendre une réponse, ne pas savoir si l’on aura assez d’heures, ou essayer de retrouver une place, on comprend vite que le travail n’est pas seulement une variable économique.

Ce n’est pas seulement un facteur de production.

C’est une question de dignité, de liens, de reconnaissance, de stabilité.

Bref, une question de place dans la société.

Le travail peut intégrer.

Il donne des liens, un cadre temporel, une identité sociale, parfois une identité individuelle.

Et lorsqu’il prend la forme d’un emploi stable et reconnu, il donne aussi un revenu, un statut, des droits et une protection.

Mais ce pouvoir intégrateur peut être affaibli par le chômage durable, la précarisation de l’emploi, l’ubérisation, l’individualisation des parcours et la polarisation de la qualité des emplois.

Dans le “c’était mieux avant” des tontons alcoolisés des soirs de Noël, il y a beaucoup de bêtises.

Vraiment beaucoup.

Mais il y a peut-être aussi une intuition à ne pas jeter trop vite : pendant les Trente Glorieuses, dans certains secteurs, l’emploi stable, la grande entreprise, les conventions collectives, les carrières internes et les collectifs de travail ont pu donner au travail un fort pouvoir intégrateur.

Ce n’était pas parfait.

Ce n’était pas égalitaire.

Ce n’était pas doux pour tout le monde.

Mais l’emploi stable intégrait souvent mieux le travailleur, sa famille, son avenir.

Aujourd’hui, le problème n’est pas seulement que certaines personnes n’ont pas d’emploi.

C’est aussi que certains emplois ne donnent plus assez de stabilité, de droits, de reconnaissance, de collectif ou d’avenir.

Le travail continue donc d’intégrer.

Mais de manière plus inégale.

Plus fragile.

Plus incertaine.

Et c’est précisément ce qui doit nous inquiéter.

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