Comment fonctionne théoriquement le marché du travail ?
Nous avons vu comment mesurer le chômage avec le taux de chômage.
Comment mesurer l'utilisation du facteur travail si je peux le dire ainsi avec le taux d’emploi, le taux de temps partiel et le sous-emploi.
Bref, nous avons appris à regarder les radars.
Maintenant, il faut comprendre ce qui se passe derrière ces chiffres.
Pourquoi des personnes qui veulent travailler ne trouvent-elles pas toujours un emploi ?
Et pour répondre à cette question, il faut commencer par une notion centrale : le marché du travail.
Alors, attention.
Le marché du travail, ce n’est pas une grande halle avec des cageots de salariés posés sur des étals.
Ce serait peut-être rigolo mais probablement interdit par plusieurs conventions internationales.
Un marché, en économie, c’est un lieu réel ou abstrait où se rencontrent une offre et une demande.
Sur le marché des pommes, ceux qui offrent les pommes sont les producteurs ou les vendeurs. Ceux qui demandent les pommes sont les consommateurs. Et la marchandise échangée, c'est la pomme.
Jusque-là, ça va.
Sur le marché du travail, c’est plus piégeux.
Parce que dans le langage courant, on dit souvent que les entreprises “offrent des emplois” et que les actifs inoccupés, les chômeurs, “demandent un emploi”.
Et ce n’est pas faux dans la vie quotidienne.
Une entreprise publie une offre d’emploi.
Un salarié demande un emploi.
Très bien.
Mais en économie, quand on parle du marché du travail, on ne raisonne pas exactement comme cela.
Ce que l’on échange, ce n’est pas d’abord “un emploi”.
Ce que l’on échange, c’est du travail.
Du temps de travail.
Des compétences.
De l’énergie !
Une capacité à produire.
Et là, il faut inverser le vocabulaire habituel.
Sur le marché du travail, ce sont les travailleurs qui offrent leur travail. Ce sont les travailleurs qui se vendent. Qui vendent leurs compétences et leur énergie.
Et ce sont les entreprises qui demandent du travail.
Elles demandent du travail parce qu’elles ont besoin de travailleurs pour produire des biens et des services.
Donc retenez bien cette distinction.
Dans le langage courant, les entreprises offrent des emplois.
Mais dans le raisonnement économique, les entreprises demandent du travail.
Et les travailleurs offrent du travail.
C’est légèrement contre-intuitif.
Je vous l'ai dit: en économie, on aime pas la simplicité... Mais ceci dit, cette inversion de la logique aura son importance pour expliquer une partie du chômage.
Regardons maintenant les deux côtés du marché.
La demande de travail
D’abord, la demande de travail.
La demande de travail vient des entreprises.
Une entreprise demande du travail lorsqu’elle souhaite embaucher des travailleurs pour produire.
Mais elle ne le fait pas par pure générosité. Ca se saurait.
Une entreprise, avec un dirigeant "rationnel", embauche si le travailleur lui permet de produire une richesse supérieure, ou au moins suffisante, par rapport à ce qu’il lui coûte.
Autrement dit, l’entreprise compare ce que le travailleur rapporte à ce qu’il coûte.
Dans le modèle le plus simple, plus le coût du travail augmente, moins les entreprises demandent de travail.
Pourquoi ?
Parce qu’embaucher devient plus coûteux. Cela pèse dans le budget.
Certaines embauches peuvent ne plus être rentables.
Certaines entreprises vont renoncer à recruter.
D’autres d'ailleurs peuvent chercher à remplacer du travail par des machines, des logiciels ou une autre organisation.
Donc, en théorie, la demande de travail décroit au fur et à mesure que le salaire réel augmente. On dit que c'est une fonction décroissante du salaire réel.
Quand le salaire réel augmente, les entreprises demandent moins de travail.
Quand le salaire réel diminue, elles en demandent davantage.
Je précise : “en théorie”.
Le salaire réel
D'ailleurs, j'ai parlé de salaire réel... il faut peut-être que je le définisse.
Le salaire réel, ce n’est pas simplement le montant écrit sur la fiche de paie.
Ça, c’est ce qui s'appelle le salaire nominal... Le salaire que l'on peut "nommer".
Par exemple : 1 800 euros par mois.
Le salaire réel, lui, tient compte des prix.
Il mesure le pouvoir d’achat du salaire.
Autrement dit : ce que le salaire permet réellement d’acheter.
Si votre salaire augmente de 5 %, mais que les prix augmentent aussi de 5 %, votre salaire nominal a augmenté sur votre fiche de paye, mais votre salaire réel n’a pas vraiment changé.
Vous gagnez plus d’euros.
Mais vous n’achetez pas plus de biens et de services.
Déception.
C’est ce salaire réel qui intéresse ou intéresserait (il y a débat) les travailleurs, parce qu’il leur dit ce qu’ils peuvent consommer.
Et c’est aussi ce salaire réel qui intéresse ou intéresserait les entreprises, parce qu’il représente le coût du travail par rapport aux prix auxquels elles peuvent vendre leur production.
L'offre de travail
Passons maintenant à l’autre côté du marché : l’offre de travail.
L’offre de travail vient des travailleurs.
Un individu offre du travail lorsqu’il accepte de travailler, ou lorsqu’il cherche activement à travailler.
Dans le modèle économique classique...
Je fais un petit break.
Le modèle économique classique du marché du travail... m'a beaucoup perturbé quand j'étais étudiant. Et je me suis aperçu en tant qu'employeur, puisque je suis, au moment où je vous écris, toujours président d'une association d'insertion avec une quinzaine de salariés, et que j'ai été employeur de baby-sitter en tant que père de famille, que ce n'était pas si éloigné de la réalité que cela.
Je reprends...
Dans le modèle économique classique, les individus arbitrent entre deux usages de leur temps. Ils font un choix et faire un choix, c'est renoncer à quelque chose.
C'est ce choix qui me perturbait.
D’un côté, un individu peut choisir le travail qui est rémunéré. C'est particulier mais dans le modèle les individus choisissent de travailler. On travaille par choix, dans le modèle, pas par nécessité.
De l’autre, l'individu peut choisir le loisir.
Et c'est ce qui me perturbait. Dans le modèle, on a le choix entre travailler ou s'amuser. Enfin, c'est ainsi qu'on me l'avait présenté, ou que je l'avais compris.
Faut dire qu'à 20 ans (j'ai commencé l'économie à 20 ans), je crois que je n'étais pas bien éveillé.
En fait, il faut faire attention au mot “loisir”.
En économie, le loisir ne veut pas forcément dire jouer à la console, faire du paddle ou regarder des vidéos stupides pendant deux heures en se jurant qu’on va s’arrêter après la prochaine.
Le loisir désigne simplement le temps qui n’est pas consacré au travail rémunéré.
Cela peut être du repos. Mais aussi...
Des études.
Du temps familial.
Du travail domestique.
Des soins aux enfants.
Du temps pour soi.
Donc ce n’est pas forcément un temps inutile ou gaspillé.
C’est juste du temps qui n’est pas vendu par le travailleur sur le marché du travail.
Et, vous allez voir que ce n'est pas si bête.
Dans le modèle... Qui est donc un modèle, une sorte de simplification imparfaite de la réalité, plus le salaire réel est élevé, plus le travail devient intéressant.
Pourquoi ?
Parce qu’une heure travaillée rapporte davantage en pouvoir d’achat.
Renoncer à une heure de loisir devient plus coûteux. Ou dit de manière inverse, travailler devient plus intéressant.
Donc les individus sont davantage incités à offrir leur travail.
C’est pour cela que, dans le modèle de base, l’offre de travail est croissante par rapport au salaire réel.
Quand le salaire réel augmente, davantage de personnes acceptent de travailler, ou certaines personnes acceptent de travailler plus longtemps.
Quand le salaire réel est faible, certaines personnes peuvent décider que le travail proposé ne vaut pas la peine... Pas le coût. Le coût C.O.Û.T.
Pas le coût, compte tenu de leurs contraintes, de leurs préférences, du coût du transport, de la garde des enfants, de leur santé, ou tout simplement des conditions de l’emploi proposé.
Il y a un test que je fais souvent avec mes élèves... Je leur demande à quel tarif ils acceptent de faire du baby-sitting. A 5€ de l'heure, j'en ai peu. A 15€, j'en ai plus. A 30€, j'en ai plein.
Plus la rémunération augmente, plus ils sont prêt à renoncer à un temps de loisir.
Dans l'épisode précédent, j'ai dit que le taux d'emploi des femmes en Italie était très bas. Autour de 50%.
Peut-être, et je dis bien "Peut-être", que les salaires en italie ne sont pas assez incitatifs compte tenu, par exemple, de la charge mentale domestique qui s'exerce sur les femmes, pour les pousser plus massivement à être embauchées.
Attention, c'est un peut-être.
Le taux de salaire réel d'équilibre
Dans le modèle théorique, le marché du travail fonctionne donc de manière assez simple.
D’un côté, les entreprises demandent du travail.
De l’autre, les travailleurs offrent du travail.
Le salaire réel joue le rôle de prix.
S’il est trop bas, peu de personnes acceptent d’offrir leur travail.
S’il est trop élevé, les entreprises demandent moins de travail.
Et quelque part entre les deux, il existe un salaire réel d’équilibre.
À ce salaire d’équilibre, la quantité de travail offerte par les travailleurs correspond à la quantité de travail demandée par les entreprises.
Tout le monde n'est pas content mais le plus grand nombre possible est satisfait.
Enfin, dans le modèle.
Ce qui est une précision importante.
Car dans ce raisonnement théorique, le chômage qui peut apparaître est souvent présenté comme un chômage volontaire.
Mais il faut bien comprendre ce que cela veut dire.
Cela ne veut pas dire que les personnes “aiment” ne pas travailler.
Cela veut dire que, compte tenu du salaire réel proposé et des conditions de travail, certaines personnes choisissent de ne pas offrir leur travail.
Elles pourraient travailler à ce salaire-là, mais elles préfèrent ne pas le faire.
Elles arbitrent en faveur d’un autre usage de leur temps.
C’est cela, dans la théorie, le chômage volontaire.
Mais là, je mets un gros panneau attention.
Avec des gyrophares.
Et éventuellement un professeur qui agite les bras, ce qui n’est jamais très digne.
Ce chômage volontaire du modèle ne correspond pas vraiment (et même rarement) au chômage tel qu’on le mesure avec le Bureau International du Travail.
Un chômeur au sens du BIT est sans emploi, disponible, et recherche activement un emploi.
Donc une personne qui ne cherche pas d’emploi parce que le salaire proposé est trop faible n’est pas forcément comptée comme chômeuse.
Elle peut être inactive.
Voilà pourquoi il faut être prudent.
Le modèle du marché du travail nous aide à comprendre un raisonnement : le salaire réel influence l’offre et la demande de travail.
Mais il ne suffit pas à expliquer tout le chômage réel.
Je vous ai donné un modèle et un modèle n'est que ce qu'il est, c'est-à-dire un modèle.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.
Parce que dans la vraie vie, le marché du travail n’est pas un marché parfaitement fluide. On le verra. Et parce que beaucoup de personnes sans emplois cherchent à travailler à des niveaux de salaires qui peuvent être très faibles.
Mais ce modèle simple ou classique du marché du travail est utile.
Parce qu'il permet de comprendre que le salaire réel influence les comportements des entreprises et des travailleurs.
Il permet aussi de comprendre pourquoi certains économistes insistent sur le coût du travail, les incitations à travailler, ou comme on le verra aussi les effets possibles des règles qui encadrent l’emploi.
Par contre, on comprendra que ce modèle est insuffisant.
Et que le marché du travail n’est pas un marché comme les autres.
On n’y échange pas des pommes.
On y engage des personnes.
Avec des compétences.
Des contraintes.
Des attentes.
Des peurs.
Des familles.
Des loyers.
Des corps fatigués.
Et parfois une très forte envie de ne plus recevoir de mails automatiques commençant par : “malgré la qualité de votre candidature, etc.”.
Ce qui se comprend.
Et là, vous le sentez venir j'espère, les choses vont devenir légèrement plus compliquées.
Ce qui est généralement le signe qu’on commence vraiment à travailler.


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