Comment le travail et l’emploi intègrent-ils les individus ?
| Un métier sérieux... C'était pas si mal et ça met à l'honneur l'importance du collectif et le lien social au travail. |
Ce n’est pas seulement une manière de fabriquer des biens, de rendre des services, de créer de la richesse.
C’est aussi une manière d’entrer dans la société.
De trouver une place.
De rencontrer des gens.
De recevoir un revenu.
D’être reconnu.
D’avoir un statut.
D’organiser son temps.
Bref, le travail ne sert pas seulement à produire.
Il sert aussi à relier.
Et c’est pour cela qu’on dit que le travail peut être une source d’intégration sociale.
L’intégration sociale, c’est le fait pour un individu d’être relié à la société par des liens, des rôles, des normes, des droits, des appartenances.
Dit plus simplement : être intégré, ce n’est pas flotter tout seul dans l’existence comme une chaussette perdue dans une laverie automatique.
C’est avoir une place parmi les autres.
Ce qui, convenons-en, est déjà une ambition de vie raisonnable.
Mais attention : quand on dit que le travail intègre, il faut être précis.
Le travail peut intégrer de plusieurs manières.
Il crée des relations.
Il organise le temps.
Il donne une identité.
Et quand il prend la forme d’un emploi reconnu, rémunéré et protégé, il donne aussi un revenu, des droits et une protection sociale.
Voilà le programme.
Il est moins terrifiant qu’il n’en a l’air. C'est même intuitif.
D’abord, le travail intègre parce qu’il crée des liens.
Quand on travaille, on rencontre des collègues, des clients, des usagers, des supérieurs hiérarchiques, parfois des partenaires.
On échange.
On coopère.
On se coordonne.
On partage des contraintes.
On apprend à faire avec les autres.
Et parfois, on râle contre le même logiciel.
Ce qui crée des solidarités parfois très puissantes.
Ne sous-estimez jamais le pouvoir intégrateur d’une imprimante qui ne fonctionne pas.
Le travail crée donc des espaces de sociabilité.
Un atelier.
Un bureau.
Un chantier.
Un service hospitalier.
Une salle des profs.
Une cuisine de restaurant.
Un entrepôt.
Un magasin.
Tous ces lieux ne sont pas seulement des lieux de production.
Ce sont aussi des lieux de relations sociales.
On y apprend des règles.
Des habitudes.
Des manières de parler.
Des formes de coopération.
Des conflits aussi.
Parce que, évidemment, le collectif de travail n’est pas toujours un petit bain tiède de bienveillance partagée.
L’entreprise n’est pas une colonie de vacances.
Et, de mémoire, certaines colonies de vacances étaient déjà des expériences sociales discutables.
Il peut y avoir des tensions, de la solitude, du harcèlement, de la rivalité, des humiliations.
Le travail n’intègre donc pas toujours bien.
Mais dans beaucoup de situations, il permet tout de même de ne pas être isolé.
Il donne des relations régulières.
Un lieu où l’on est attendu.
Des personnes avec qui l’on partage une activité.
Et ces relations comptent.
Parce qu’une société ne tient pas seulement par des institutions abstraites.
Elle tient aussi par des liens ordinaires.
Des conversations.
Des habitudes.
Des coopérations.
Des interdépendances.
Le travail relie les individus aux autres.
Et c’est une première forme d’intégration.
Ensuite, le travail intègre parce qu’il structure le temps.
Il impose des horaires.
Des routines.
Des règles.
Des obligations.
Il donne un rythme aux journées.
Aux semaines.
Aux années.
Ce n’est pas toujours agréable.
Le réveil à 6 h 10 n’a jamais été une expérience humaine majeure.
Mais ce cadre organise la vie.
Il donne des repères.
Il distingue les temps de travail et les temps hors travail.
Il donne une forme aux semaines.
Il fait exister des débuts, des fins, des pauses, des congés, des échéances.
Bref, il ordonne le temps social.
Et cela compte beaucoup.
Quand on travaille, on sait généralement pourquoi on se lève.
On a un endroit où aller.
Des tâches à accomplir.
Des personnes à retrouver.
Des horaires à respecter.
Tout cela peut sembler banal.
Mais quand ce cadre disparaît, par exemple avec le chômage durable, on comprend vite qu’il avait une importance considérable. En passant, ma grande frayeur personnelle, c'est la retraite.
Le travail ne donne pas seulement un revenu.
Il donne aussi un rythme.
Et parfois, ce rythme tient les individus.
Pas toujours confortablement.
Mais il les tient.
Alors, bien sûr, il ne faut pas idéaliser.
Un cadre peut être trop rigide.
Des horaires peuvent être épuisants.
Des rythmes peuvent détruire la santé.
Des emplois peuvent envahir toute la vie.
Le travail de nuit, les horaires coupés, les astreintes, les plannings instables, ce n’est pas exactement la poésie du temps bien ordonné.
Mais l’idée reste importante : le travail participe à l’organisation du temps social.
Il inscrit les individus dans des routines collectives.
Et cette inscription est une forme d’intégration.
Le travail intègre aussi parce qu’il donne une identité sociale.
Quand on demande à quelqu’un : “Vous faites quoi dans la vie ?”, on attend très souvent une réponse professionnelle.
Je suis infirmière.
Je suis ouvrier.
Je suis enseignante.
Je suis artisan.
Je suis livreur.
Je suis cadre.
Je suis aide-soignante.
Je suis mécanicienne en confection.
On pourrait répondre : “Je lis, j’aime mes enfants, je fais pousser des tomates et j’essaie de comprendre pourquoi mon lave-vaisselle fait ce bruit.”
Ce serait peut-être plus complet.
Mais socialement, ce n’est pas vraiment la réponse attendue.
La société nous identifie beaucoup par notre activité professionnelle.
On peut le regretter.
D’ailleurs, je le regrette un peu.
Réduire un individu à son travail, c’est tout de même manquer d’imagination.
Mais sociologiquement, c’est un fait important : la profession occupe une place centrale dans la manière dont les individus se présentent et sont reconnus.
Le travail donne une compétence.
Un savoir-faire.
Une utilité.
Une place dans une division du travail.
Il permet de dire : je sais faire quelque chose.
Je contribue à quelque chose.
Je suis reconnu pour quelque chose.
Cette identité est d’abord sociale.
Elle dépend du regard des autres.
Être reconnu comme infirmière, ouvrier qualifié, artisan, enseignante, technicien, aide à domicile ou développeuse informatique, ce n’est pas seulement accomplir une tâche.
C’est occuper une place dans un ensemble social.
Et cette place peut être plus ou moins valorisée.
Certaines professions sont fortement reconnues.
D’autres sont invisibilisées.
Certaines sont admirées dans les discours, mais mal payées dans la réalité.
On a vu cela pendant le Covid.
On a applaudi des métiers essentiels.
Puis, assez vite, on a retrouvé une forme de modestie salariale très appliquée.
La reconnaissance symbolique, c’est bien.
Le bulletin de paie, c’est bien aussi.
Mais le point essentiel est là : le travail donne une identité sociale parce qu’il dit quelque chose de notre utilité aux autres.
Et cela peut compter dans la construction de soi.
On peut aller un peu plus loin, sans transformer notre réflexion en séance de développement personnel.
Le travail ne donne pas seulement une identité sociale.
Il peut aussi jouer sur l’identité individuelle.
C’est-à-dire sur la manière dont une personne se voit elle-même.
Quand quelqu’un exerce un métier pendant des années, apprend des gestes, développe des compétences, transmet un savoir-faire, surmonte des difficultés, il peut finir par se reconnaître dans ce qu’il fait.
Le travail peut devenir une partie de soi.
Pas toute la personne.
Heureusement.
Mais une partie importante.
Imaginez Maria.
C’est ma mère.
Elle a travaillé quarante ans dans la même usine, comme mécanicienne en confection.
Elle n’a pas forcément tout aimé.
Loin de là.
Elle a connu la fatigue, les consignes absurdes, les journées longues, les gestes répétés.
Mais elle a aussi appris un métier.
Elle a maîtrisé des gestes.
Elle a transmis des savoir-faire.
Elle a eu des collègues.
Elle a été reconnue comme quelqu’un qui savait faire.
Son travail, ce n’était pas seulement un revenu.
C’était aussi une partie de son identité sociale.
Et peut-être une partie de son identité tout court.
Il faut comprendre ceci : le travail peut être une source de fierté.
Pas toujours.
Pas automatiquement.
Mais il le peut.
Parce qu’il permet de se dire : je suis capable de faire cela.
Et cette capacité compte.
Elle peut donner confiance.
Elle peut donner une place.
Elle peut donner une forme de dignité.
C’est pour cela que le travail est si important dans les sociétés contemporaines.
Il ne donne pas seulement de quoi vivre.
Il contribue parfois à dire qui l’on est.
Ou, au minimum, qui l’on est aux yeux des autres.
Ce qui est déjà beaucoup.
Il faut maintenant être précis.
Le travail intègre.
Mais dans les sociétés contemporaines, c’est souvent l’emploi qui renforce cette intégration.
Rappelez-vous la distinction.
Le travail, c’est l’activité productive.
L’emploi, c’est le cadre dans lequel cette activité est reconnue, rémunérée et protégée.
Et c’est avec l'emploi que l’intégration devient plus forte.
D’abord, l’emploi apporte un revenu.
Et le revenu donne de l’autonomie.
Il permet de se loger.
De se nourrir.
De se déplacer.
De consommer.
De faire des projets.
Parfois d’épargner.
Il permet de ne pas dépendre entièrement des autres.
Ce qui est toujours agréable, même pour les gens qui disent aimer beaucoup leur famille.
Le revenu relie aussi les individus à la société par la consommation.
Avec un salaire, on participe aux échanges économiques.
On achète des biens et des services produits par d’autres.
On dépend du travail des autres.
Et les autres dépendent du nôtre.
C’est ce que Durkheim appelait la solidarité organique.
Dans les sociétés modernes, les individus sont différents, spécialisés, mais interdépendants.
Chacun ne produit qu’une petite partie de ce dont il a besoin.
Votre serviteur fait pousser quelques tomates.
Très bien.
Mais pour le pain, les vêtements, l’électricité, les soins, les transports, l’ordinateur, les livres, le café, et à peu près tout le reste, je dépends du travail des autres.
Je suis autonome financièrement si j’ai un revenu.
Mais je suis dépendant socialement et économiquement de tout un système de coopération.
C’est cela, une société intégrée.
Des individus spécialisés qui tiennent ensemble parce qu’ils ont besoin les uns des autres.
L’emploi donne aussi des droits.
Un contrat.
Un statut.
Des règles.
Des protections.
Des cotisations sociales.
Des droits à la retraite.
Une assurance chômage dans certaines situations.
Une couverture maladie.
Des règles qui encadrent les horaires, les congés, les licenciements, les accidents du travail.
Là encore, il ne faut pas exagérer.
Tous les emplois ne protègent pas de la même manière.
Un CDI à temps plein dans une grande entreprise, un CDD de deux semaines, une mission d’intérim, un emploi de plateforme ou une activité indépendante fragile n’intègrent pas de la même façon.
Mais un emploi stable et reconnu peut donner une sécurité économique et sociale très importante.
Il permet de se projeter.
De louer un logement.
De demander un prêt.
De construire une vie familiale.
D’organiser l’avenir.
De se dire que demain ne dépendra pas entièrement d’un SMS reçu la veille à 21 h 47.
Ce qui, là encore, est assez appréciable.
On peut donc résumer.
Le travail intègre parce qu’il crée des liens.
Il donne un collectif.
Il organise le temps.
Il donne une identité sociale.
Il peut aussi participer à l’identité individuelle.
Et quand ce travail prend la forme d’un emploi reconnu, il donne un revenu, un statut, des droits, une protection.
C’est pour cela que le travail occupe une place centrale dans l’intégration sociale.
Il relie les individus à d’autres personnes.
Il les relie à des institutions.
Il les relie à la consommation.
Il les relie à une division du travail.
Il les relie à une histoire professionnelle.
C’est beaucoup.
Mais il faut faire attention à la formulation.
On ne peut pas dire simplement :
“Le travail intègre.”
Point.
Ce serait rassurant.
Ce serait joli.
Ce serait le genre de phrase qu’on pourrait écrire sur une affiche institutionnelle avec une photo de personnes souriantes en réunion.
Donc méfiance.
Il faut dire plutôt :
le travail peut intégrer, mais ce pouvoir intégrateur dépend fortement des conditions dans lesquelles il s’exerce et de la qualité de l’emploi qui l’encadre.
Un travail stable, reconnu, correctement rémunéré, protecteur, inscrit dans un collectif, avec des perspectives, peut être une grande source d’intégration sociale.
Mais si le travail disparaît, s’il devient instable, mal payé, isolé, peu protecteur, peu reconnu, alors son pouvoir intégrateur s’affaiblit.
Et c’est exactement ce que nous allons voir maintenant.
Car le chômage durable, la précarisation de l’emploi, les contrats courts, le micro-entrepreneuriat subi, les plateformes numériques, la mise en concurrence des travailleurs et la polarisation de la qualité des emplois peuvent fragiliser cette intégration.
Autrement dit : le travail peut donner une place.
Mais tous les emplois ne donnent pas la même place.
Et certains ne permettent même plus d’être certain de l’avoir encore demain.


Commentaires
Enregistrer un commentaire