Travailler pour rien ? Bullshit jobs, bore-out et perte de sens

 

Edward Norton dans Fight Club
Une belle explication d'un type de bullshit jobs (il y en a plusieurs).

Je voudrais continuer ce chapitre, à défaut de le terminer,  par un petit écart.

Un écart assumé.

Pas une fuite.

Pas une digression de professeur fatigué qui, ayant perdu le fil de son cours, décide de raconter sa vie pour gagner trois minutes... peut-être même 10.

Même si, soyons honnêtes, cette technique existe et je l'utilise souvent.

On nous nous demande de réfléchir aux mutations du travail et de l’emploi.

On nous demande de comprendre les modèles d’organisation du travail, les effets de ces organisations sur les conditions de travail, les transformations liées au numérique, et la manière dont certaines évolutions de l’emploi peuvent affaiblir le pouvoir intégrateur du travail.

Très bien.

Mais il y a un grand absent.

Un grand oublié... Et j'aime les oubliés parce qu'il m'invite toujours à me demander si on a les a oublié pour des raisons de difficultés, ou de programme chargé ou parce qu'il ne faudrait pas en parler.

Cette notion oubliée ou mise de côté alors qu’elle permet de poser une question très actuelle, c'est celle du bullshit job... Les bullshit jobs, au pluriel, même, parce qu'ils sont de plusieurs types.

En français, on traduit parfois par “jobs à la con”.

J'aime. C’est direct.

L’expression a été popularisée par l’anthropologue David Graeber.

Pour lui, un bullshit job est un emploi que la personne qui l’occupe juge elle-même inutile, superflu, parfois même nuisible, tout en étant obligée de faire comme si cet emploi avait du sens.

Attention.

Il ne faut pas confondre un travail pénible et un bullshit job.

Un éboueur ne fait pas un bullshit job.

Un aide-soignant ne fait pas un bullshit job.

Un ouvrier dans l’agroalimentaire ne fait pas un bullshit job.

Ces emplois peuvent être difficiles, mal payés, peu reconnus, physiquement usants.

Mais leur utilité est assez évidente.

Les déchets ne disparaissent pas par délicatesse.

Les malades ne se soignent pas seuls.

Et votre "vache qui rit" (marque déposée) ne se fait pas toute seule.

Le bullshit job, lui, pose une autre question.

Ce n’est pas d’abord : “mon travail est-il dur ?”

C’est : “mon travail sert-il vraiment à quelque chose ?”

Et surtout : “est-ce que moi-même, au fond, je crois à son utilité ?”

On peut imaginer un salarié qui passe ses journées à produire des tableaux de bord que personne ne lit. Je commence par cet exemple parce que j'en ai eu les témoignages d'anciens élèves sortis de très grandes écoles. Et ça les rendait fous.

On peut imaginer un autre qui prépare des réunions pour organiser des réunions de préparation à autre chose... Peut-être à préparer d'autres réunions.

Un autre qui rédige des rapports destinés à prouver que des objectifs ont été suivis, même si personne ne sait très bien pourquoi ces objectifs existent. Là aussi, j'ai eu des témoignages. 

Un autre encore qui remplit des formulaires pour attester qu’il a bien rempli les formulaires précédents.

Là, normalement, certaines administrations viennent de baisser les yeux. Et quand je dis "administration", je ne parle pas nécessairement des administrations publiques. Il y a de l'administratif dans le privé. Et on pourrait se dire, "ce n'est pas possible, ce qu'il raconte.  Dans la fonction publique, d'accord, ce sont des clampins. Mais dans le privé, je nis crois pas".

Et pourtant, si !

Et je ne veux viser personne en particulier.

Je contemple simplement l’humanité organisée.

Ce qui est souvent une expérience troublante.

La question devient alors assez dérangeante.

Comment peut-il exister des emplois absurdes dans des organisations qui se présentent comme rationnelles ?

Parce qu’on nous explique souvent que les entreprises cherchent l’efficacité.

Qu’elles optimisent.

Qu’elles calculent.

Qu’elles réduisent les coûts.

Qu’elles pilotent la performance.

Qu’elles innovent.

Qu’elles rationalisent.

Très bien.

Mais alors pourquoi voit-on se multiplier des tâches de contrôle, de reporting, de communication interne, d’évaluation, de validation, de supervision, qui donnent parfois à ceux qui les font l’impression de participer à une grande chorégraphie du vide ?

C’est là que la réflexion de Graeber devient intéressante.

Il ne dit pas simplement : “les gens ne veulent pas travailler.” Comme on l'entend souvent. Les jeunes, surtout, ne voudraient pas travailler.

Un petit mot pour vous dire que ma femme me rappelle souvent qu'Aristote tenait déjà ce discours.

Enfin bon. "Les gens ne veulent pas travailler". Ce serait trop facile.

Et assez paresseux intellectuellement.

Graeber dit plutôt que certaines organisations modernes peuvent créer des emplois dont l’utilité réelle est très faible, mais qui servent à maintenir des hiérarchies, à justifier des services, à renforcer des positions, à produire du contrôle, à donner une apparence d’activité, ou à faire tourner une machine administrative devenue autonome.

En gros : l’organisation produit parfois du travail pour justifier l’organisation.

C’est beau comme un serpent qui se mord la queue.

Mais avec un badge RH (ressources humaines pour ceux qui ne savent pas).


Alors, quel lien avec notre réflexion sur les mutations du travail et de l'emploi ?

Il faut être prudent.

Les bullshit jobs ne sont pas simplement une conséquence directe du post-taylorisme.

Ce ne serait pas exact.

Le taylorisme, c’était le geste répété, la cadence, le contrôle visible, la séparation entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent.

Les bullshit jobs renvoient plutôt à autre chose : la bureaucratisation, la multiplication des niveaux de management, les tâches de justification, les procédures, les indicateurs, les réunions, les fonctions parfois floues dans de grandes organisations.

Mais il y a quand même un lien.

Parce que, dans les deux cas, l’organisation du travail peut abîmer le rapport au travail.

Le taylorisme peut abîmer le travail en le réduisant à un geste répétitif.

Le bullshit job peut l’abîmer en le vidant de son sens.

Dans un cas, le travailleur peut se dire :

“Je répète toujours la même chose.”

Dans l’autre :

“Je fais beaucoup de choses, mais je ne sais plus à quoi elles servent.”

Ce n’est pas la même souffrance.

Mais c’est bien une souffrance possible.

Et cela nous oblige à élargir notre définition des conditions de travail.

Les conditions de travail, ce ne sont pas seulement les horaires, le bruit, les postures, les gestes répétitifs ou les risques physiques.

Ce sont aussi l’autonomie, la reconnaissance, les relations, la pression, la charge mentale.

Et le sens.

Le sens du travail.

Est-ce que je comprends ce que je fais ?

Est-ce que mon activité a une utilité ?

Est-ce que mon travail est reconnu ?

Est-ce que je peux être fier de ce que je produis ?

Est-ce que je participe à quelque chose qui me dépasse un peu ?

Ou est-ce que je fais semblant, huit heures par jour, dans un bureau trop éclairé, devant un fichier Excel qui aurait dû être supprimé depuis 2014 ?

Je force un peu le trait.

À peine.

Et cette réflexion n’est pas seulement une coquetterie intellectuelle.

Elle est très actuelle.

Depuis la crise du Covid, et surtout après elle, on parle beaucoup de démissions, de reconversions, de refus de certains emplois, de jeunes diplômés qui quittent rapidement des postes pourtant considérés comme “réussis”.

Aux États-Unis, on a parlé de Great Resignation, ou de Big Quit.

En France, certains ont parlé de “grande démission”, avec plus de prudence, parce que les situations ne sont pas exactement comparables.

Et il faut être prudent, justement.

Tout cela ne s’explique pas par les seuls bullshit jobs.

Ce serait trop simple.

Et quand une explication est trop simple, elle finit généralement sur un plateau télé, avec un spécialiste et trois ou quatre crétins qui ne sont pas d'accord avec lui mais qui parlent plus fort.

Les démissions peuvent venir de salaires trop faibles, de mauvaises conditions de travail, d’un meilleur rapport de force sur le marché du travail, d’un désir de télétravail, d’une fatigue accumulée, d’une recherche d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, ou tout simplement d’une autre opportunité.

Donc non, tout salarié qui quitte son emploi ne fuit pas nécessairement un bullshit job.

Mais la réflexion de Graeber entre en résonance avec quelque chose de très contemporain : la question du sens du travail.

Et cette question touche particulièrement certains jeunes diplômés.

Pas seulement eux.

Mais eux de manière intéressante.

Parce qu’ils ont souvent beaucoup investi dans leurs études.

Investi du temps.

De l’énergie.

Des efforts.

Des concours.

Des stages.

Des dossiers.

Des années à construire l’idée que le travail futur viendrait donner une forme de cohérence à tout cela.

Alors évidemment, il y a aussi une dimension sociale.

Tout le monde ne peut pas se permettre de quitter un emploi parce qu’il manque de sens.

Tout le monde ne peut pas choisir tranquillement une reconversion entre deux cafés bio et une crise existentielle joliment éclairée.

Il faut des ressources.

Un diplôme.

Un filet de sécurité.

Une famille parfois.

Un capital social.

Bref, il ne faut pas transformer cette quête de sens en aventure héroïque universelle.

Elle est socialement située.

Mais elle existe.

Et elle dit quelque chose.

Quand un jeune diplômé sort d’une grande école, d’un master, d’une formation longue, et se retrouve à produire des présentations PowerPoint inutiles, à remplir des tableaux de suivi absurdes, à vendre un produit auquel il ne croit pas, ou à participer à une stratégie dont il ne comprend pas l’utilité sociale, il peut y avoir une forme de désillusion.

Il y a eu investissement.

Mais le travail ne rembourse pas cet investissement sur le plan symbolique.

Pas seulement financier.

Psycho-émotionnel, si vous me permettez cette formule un peu lourde mais assez juste.

Le salaire peut être correct.

Le bureau peut être propre.

Le titre peut être flatteur.

Le badge peut même ouvrir automatiquement une porte vitrée, ce qui donne toujours une petite impression de puissance moderne.

Mais, au fond, la personne peut se demander :

à quoi est-ce que je sers ?

Et cette question est redoutable.

Parce que le travail ne donne pas seulement un revenu.

Il donne aussi une identité, une reconnaissance, une place, une impression d’utilité.

Quand cette impression disparaît, le pouvoir intégrateur du travail s’affaiblit.

On peut être en emploi, parfois même dans un emploi stable et qualifié, et pourtant se sentir étrangement séparé de ce que l’on fait.

Présent physiquement.

Absent symboliquement.

Salarié, mais pas vraiment engagé.

Occupé, mais pas convaincu.

Et c’est là que les bullshit jobs nous intéressent.

Ils ne désignent pas simplement des emplois “ennuyeux”.

Ils posent une question plus profonde :

que devient le travail quand il n’arrive plus à justifier le temps, l’énergie et l’intelligence qu’on lui consacre ?

Le taylorisme pouvait réduire le travailleur à un geste.

Les organisations contemporaines peuvent parfois produire autre chose : des travailleurs très diplômés, très connectés, très occupés, mais incapables de dire clairement pourquoi ce qu’ils font mérite autant de réunions.

Ce n’est pas forcément plus brutal.

Mais c’est parfois plus absurde.

Et l’absurde, à la longue, fatigue aussi.

On retrouve alors la question du pouvoir intégrateur du travail.

Nous avons dit que le travail pouvait intégrer de multiple manière.

Mais pour que le travail intègre pleinement, il ne suffit pas toujours d’avoir un emploi.

Encore faut-il que cet emploi permette de se sentir utile.

Reconnu.

Inscrit dans une activité qui a du sens.

Un bullshit job peut donner un salaire... Et même un bon salaire.

Il peut donner un bureau.

Une adresse mail professionnelle.

Un titre parfois très impressionnant, avec des mots anglais dedans, parce que le vide aime beaucoup l’anglais.

Il peut même donner une certaine sécurité économique.

Mais il peut aussi fragiliser l’individu d’une autre manière.

Par l’ennui.

Par le cynisme.

Par le sentiment d’inutilité.

Par la honte, parfois, de ne pas faire grand-chose d’utile.

Par l’impression d’être payé à jouer un rôle dans une pièce toute pourrie.

Ce n’est donc pas le même problème que le chômage.

Ce n’est pas le même problème que la précarité.

Ce n’est pas non plus le même problème que la pénibilité physique.

Mais c’est un problème de rapport au travail.

Et c’est pour cela que cette réflexion mérite, il me semble, sa place dans notre réflexion globale.


On connaît déjà le burn-out.

Le burn-out, c’est l’épuisement professionnel lié à un stress chronique, à une surcharge, à une pression qui dure, à un déséquilibre entre ce qu’on demande au travailleur et les ressources dont il dispose.

En gros : trop de travail, trop de pression, trop longtemps.

Le corps et l’esprit finissent par dire stop.

Et comme ils ne sont pas toujours consultés avant les réformes d’organisation, ils le disent parfois brutalement.

Mais on parle aussi d’un autre phénomène : le bore-out.

Le mot vient de l’anglais boredom, l’ennui.

Le bore-out désigne une forme d’épuisement liée non pas au trop-plein, mais au vide.

Pas assez de tâches.

Pas assez de stimulation.

Pas assez d’autonomie.

Des compétences sous-utilisées.

Des journées longues.

Une impression de ne pas servir à grand-chose.

C’est l’inverse apparent du burn-out.

Dans le burn-out, on brûle parce qu’on en fait trop.

Dans le bore-out, on s’éteint parce qu’on ne fait rien qui compte vraiment.

Dans les deux cas, le travail abîme.

Mais il n’abîme pas de la même manière.

Le burn-out épuise par l’intensité.

Le bore-out épuise par l’ennui et la sous-activité.

Et puis il y a une troisième notion, très utile pour notre sujet : le brown-out.

Littéralement, en anglais, le brown-out désigne une baisse de tension électrique.

La lumière ne s’éteint pas complètement.

Mais elle faiblit.

Appliqué au travail, c’est une belle image.

Dans le brown-out, le travailleur n’est pas forcément débordé.

Il n’est pas forcément inoccupé.

Il continue à travailler.

Il répond aux mails.

Il assiste aux réunions.

Il remplit les tableaux.

Il produit.

Il sourit même parfois, ce qui prouve que l’être humain dispose de ressources inquiétantes.

Mais intérieurement, quelque chose baisse.

L’engagement baisse.

L’intérêt baisse.

Le sens baisse.

La personne ne comprend plus vraiment pourquoi elle fait ce qu’elle fait.

Ou pire : elle le comprend, mais elle n’y croit plus.

Elle a le sentiment que son travail est inutile, absurde, contradictoire avec ses valeurs, ou déconnecté de ce qu’elle juge important.

C’est là que le lien avec les bullshit jobs est le plus fort.

Le bullshit job, chez Graeber, n’est pas seulement un emploi ennuyeux.

Ce n’est pas seulement un emploi tranquille.

Ce n’est même pas forcément un emploi mal payé.

C’est un emploi dont l’utilité paraît douteuse à celui ou celle qui l’occupe.

Et cette inutilité ressentie peut produire une forme d’usure morale.

Pas l’épuisement du trop-plein.

Pas seulement l’ennui du vide.

Mais le décrochage du sens.

Autrement dit :

dans le burn-out, le travailleur peut se dire : “je n’en peux plus.”

Dans le bore-out : “je m’ennuie à mourir.”

Dans le brown-out : “je ne vois plus à quoi ça sert.”

Et les trois phrases sont graves.

Pas de la même manière.

Mais graves quand même.

Parce qu’elles montrent que les conditions de travail ne se réduisent pas aux horaires, aux salaires ou aux postures physiques.

Elles concernent aussi la possibilité de comprendre son travail, de s’y reconnaître, d’y trouver une utilité, d’y maintenir une forme d’engagement.

Le travail peut user le corps.

Il peut user les nerfs.

Il peut aussi user le sens.

Et c’est précisément ce que les bullshit jobs permettent de penser.


Graeber et ses bullshit jobs nous invitent à nous poser des questions utiles :

À partir de quand le contrôle sert-il moins à améliorer le travail qu’à justifier l’existence du contrôle ?

À partir de quand l’évaluation prend-elle plus de temps que l’activité évaluée ?

À partir de quand passe-t-on de l’organisation utile à une sorte de mise en scène bureaucratique de l’utilité ?

Dans l'éducation nationale, je me demande, et c'est tout-à-fait personnel, si on n'en prend pas le chemin à vitesse V. 


Enfin voilà. Voilà pourquoi les bullshit jobs sont un grand oublié intéressant.

Parce qu’ils nous forcent à poser une question que les indicateurs classiques ne voient pas toujours.

Pas seulement : combien y a-t-il d’emplois ?

Pas seulement : ces emplois sont-ils stables ?

Pas seulement : sont-ils bien payés ?

Mais aussi :

à quoi servent-ils ?

Et que font-ils psychologiquement à ceux qui les occupent ?

Le travail peut intégrer par le revenu, les droits, le statut, les relations, l’identité.

On l'a bien vu.

Mais il intègre aussi parce qu’il permet de se sentir utile.

Quand cette utilité disparaît, ou quand elle devient impossible à percevoir, le travail peut user autrement que par la cadence ou par la pression.

Mais par l’ennui.

Par le cynisme.

Par le sentiment d’inutilité.

Par l’absurde.

Et l’absurde, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’est pas toujours drôle.

Surtout quand il commence le lundi matin.

Tous les lundis matins.

Et la retraite est à 64 ans. 

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