Taux de chômage, taux d'emploi et sous-emploi

 


Avant de chercher à expliquer le chômage, il faut déjà savoir le mesurer.

Oui, je sais. Mesurer... Encore.

Mais c’est indispensable.

Parce qu’en économie, un mauvais indicateur peut conduire à un mauvais diagnostic. Et un mauvais diagnostic au plateau télé de pseudo émissions journalistiques... Dans lesquelles vous serez bien rémunéré tout en passant pour un idiot. 

En même temps, ce peut être un choix de vie.

Et puis surtout, pour ce qui nous intéresse, un mauvais diagnostic peut conduire à une mauvaise politique.

Ce qui est gênant.

Surtout quand cela concerne des millions de personnes.


Nous avons déjà défini le chômage au cours de notre réflexion sur les mutations du travail et de l’emploi. Je vais donc aller vite.

Un chômeur, en simplifiant, est une personne sans emploi, disponible pour travailler et qui recherche activement un emploi.

Le chômage ne désigne donc pas simplement toutes les personnes qui ne travaillent pas.

Un étudiant qui ne cherche pas d’emploi n’est pas chômeur.

Un retraité non plus.

Une personne découragée, qui voudrait travailler mais ne cherche plus activement, n’est pas forcément comptée comme chômeuse non plus.

 Les choses sont compliquée... Légèrement... 


Le taux de chômage

Mais bon, pour mesurer le chômage, pour rendre compte de son ampleur, on utilise le taux de chômage.

Le taux de chômage correspond à la part des chômeurs dans la population active.

Autrement dit :

taux de chômage = chômeurs / population active × 100


La population active regroupe les personnes en emploi et les chômeurs.

Donc le taux de chômage ne compare pas les chômeurs à toute la population ! C'est important de le relever. 

En France, le taux de chômage est à peu près de 8%. Cela ne signifie donc pas que 8% de la population est au chômage, ce qui ferait 5,5 millions d'individus. Mais que 8% des actifs sont au chômage soit 2,7 millions de personnes à peu près. Ce n'est pas la même chose.


Le taux d'emploi

Ce taux de chômage est un indicateur très utile.

Mais il ne dit pas tout. Il est très incomplet.

Et c’est là qu’intervient le taux d’emploi.

Le taux d’emploi correspond à la part des personnes en âge de travailler qui occupent effectivement un emploi.

Autrement dit :

taux d’emploi = personnes en emploi / population en âge de travailler × 100

Là, la question change.

On ne demande plus seulement : parmi les actifs, combien sont au chômage ?

On demande : parmi les personnes en âge de travailler, quelle part travaille effectivement ? Ce qui nous permet de savoir, par déduction, combien ne travaille pas. 

Et cette différence d'avec le chômage est très importante. 

Le taux d'emploi en France est de 69%. Autrement dit, les deux tiers des personnes en âge de travailler, un peu plus, occupent un emploi. 

Il y a donc un tiers des personnes en âge de travailler qui n'occupent pas d'emploi. 

Et parmi ce tiers, il y a effectivement les chômeurs mais ces chômeurs ne représentent qu'une petite partie de ceux qui ne travaillent pas. En simplifiant: 

  • la population en âge de travailler (15-64 ans), c'est 41 millions d'individus.
  • les actifs occupés sont 27 millions.
  • les chômeurs 3 millions en arrondissant bien.
  • reste 11 millions d'inactifs en âge de travailler (des élèves, des étudiants, des femmes ou hommes au foyer, des handicapés, etc.). Ca fait beaucoup.
Il y a des pays qui font moins bien mais il y a surtout des pays qui font mieux et pour en rendre compte on a besoin de ce taux d'emploi.



D'ailleurs, un pays peut avoir un taux de chômage relativement faible (ce qui est bien), tout en ayant un taux d’emploi faible (ce qui n'est pas bien).

Comment est-ce possible ?

Tout simplement parce qu’une partie importante de la population en âge de travailler peut être inactive.

Elle n’est pas en emploi.

Mais elle n’est pas non plus comptée comme chômeuse.

Magie statistique.

Ou plutôt : précision statistique.

Un exemple très simple : le taux de chômage en Italie est plus faible qu'en France : 6,1% en 2025 contre 7,7%. 

Réunion d'experts  sur une chaine d'information en continue ("experts" entre guillemets): "Regardez l'Italie, ils font mieux que nous".

Mais problème quand on regarde les taux d'emplois dont on ne parle pratiquement jamais.

Ils sont à peu près les mêmes dans les deux pays pour les hommes (autour de 72%... Un peu moins en Italie). Par contre, alors que le taux d'emploi des femmes est de 67% en France, il n'est que de 54% en Italie. 

Près d'une femme en âge de travailler sur deux en Italie ne travaille pas. Une femme sur trois en France.

C’est pour cela qu’il ne faut pas regarder seulement le taux de chômage.

Le taux de chômage permet de mesurer la difficulté des actifs à trouver un emploi.

Le taux d’emploi permet de mesurer la capacité d’une économie à utiliser effectivement sa population en âge de travailler.

Et quand on compare les pays, cette distinction change beaucoup de choses.

Un pays peut sembler performant avec un taux de chômage faible.

Mais si son taux d’emploi est faible, cela signifie qu’une partie importante des personnes en âge de travailler est en dehors de l’emploi, en dehors du marché du travail.

Alors que quand un pays à un taux d’emploi élevé, c’est souvent le signe d’une forte mobilisation du facteur travail.


La proportion de temps partiel

Mais... là encore, attention.

Prenons : les Pays-Bas. Des champions en Europe!

Taux d'emploi de 85% chez les hommes. Presque 80% chez les femmes. C'est 72% pour les hommes en France et 67% pour les femmes. 

Dis autrement, en France, 28% des hommes en âge de travailler ne travaillent pas. Au Pays-Bas, c'est moitié moins, 15%. 

13 point de % d'écart chez les femmes. Un écart important. 

Mais avoir un emploi ne signifie pas toujours travailler beaucoup.

Et cela nous conduit à un troisième indicateur : la part du temps partiel dans l’emploi total.

Le temps partiel n’est pas forcément un problème.

Il peut être choisi.

Il peut permettre de mieux articuler vie professionnelle et vie personnelle.

Il peut convenir à certaines situations.

Mais il peut aussi être subi.

Dans ce cas, une personne occupe un emploi, donc elle n’est pas au chômage, mais elle travaille moins qu’elle ne le souhaiterait.

Elle peut donc avoir un revenu insuffisant, une situation fragile, ou une intégration professionnelle incomplète.

Voilà pourquoi il faut être prudent.

Un pays peut avoir un taux d’emploi élevé parce que beaucoup de personnes travaillent.

Très bien.

Mais si une part importante de ces emplois est à temps partiel, il faut se demander ce que cela signifie.

S’agit-il d’emplois choisis ?

D’emplois subis ?

D’emplois de qualité ?

D’emplois permettant réellement de vivre correctement ?

Bref, le chômage ne dit pas tout.

Le taux d’emploi en dit davantage.

Et la part du temps partiel permet encore d’affiner le regard.

Et au Pays-Bas, le pays du fort taux d'emploi souvent montré en exemple,  le temps partiel, selon Eurostat, représenterait 42% de l'emploi total. En France, c'est 17-18%.


Le sous-emploi

Mais il faut aller encore un tout petit peu plus loin.

Parce que, et je vous l'ai déjà dit, si une partie du temps partiel est choisie, une autre partie du temps partiel est subie.

Bon... En ce qui concerne les Pays-Bas, a priori, c'est peu. Même très peu.
Si je comprends bien les stats d'Eurostats, ce serait 2,2% des nombreux néerlandais en temps partiel [1]. 

En France, ce serait 21% des salariés à temps partiel. 

Et c’est là qu’apparaît la notion de sous-emploi.

Le sous-emploi désigne la situation de personnes qui ont bien un emploi, donc qui ne sont pas au chômage, mais qui travaillent moins qu’elles ne le souhaiteraient.

Autrement dit, elles sont comptées parmi les actifs occupés.

Elles ont un emploi.

Elles apparaissent donc du “bon côté” des statistiques.

Mais leur force de travail n’est pas utilisée autant qu’elles le voudraient.

Et là, l’indicateur devient intéressant.

Parce qu’il nous dit une chose simple : on peut être en emploi et rester malgré tout dans une situation fragile.

Prenons la France.

Au troisième trimestre 2021, selon l’Insee, environ 1,5 million de personnes étaient en situation de sous-emploi.

Parmi elles, plus d’un million travaillaient à temps partiel, souhaitaient travailler davantage, étaient disponibles pour le faire, mais ne recherchaient pas forcément un autre emploi.

Et 337 000 personnes travaillaient aussi à temps partiel, souhaitaient travailler davantage, étaient disponibles, et recherchaient un autre emploi. [2]

On peut donc imaginer une personne employée 20 heures par semaine dans un commerce, une cantine, un service de nettoyage ou une aide à domicile.

Elle travaille.

Elle n’est pas au chômage.

Elle participe bien à la production.

Mais elle voudrait travailler 30 ou 35 heures.

Parce qu’avec 20 heures payées, il est parfois ou souvent difficile de vivre correctement.

Et c’est bien cela, le sous-emploi : une forme d’utilisation incomplète du facteur travail.

Le chômage montre les personnes sans emploi qui cherchent à travailler.

Le sous-emploi montre les personnes en emploi qui voudraient travailler davantage.

Dans les deux cas, il y a une ressource travail disponible, mais pas pleinement utilisée.

Avec une différence importante : le chômeur est hors de l’emploi ; la personne en sous-emploi est déjà dans l’emploi, mais dans un emploi insuffisant en volume horaire.

Dernier point qui pourra avoir son importance : le sous-emploi touche davantage les femmes.

Dans les données françaises du troisième trimestre 2021, sur environ 1,5 million de personnes en sous-emploi, 1,05 million sont des femmes, contre 463 000 hommes.

Ce n’est pas un petit écart.

C’est même assez massif.


Conclusion

Voilà...

Voilà pourquoi il faut apprendre à bien lire les indicateurs.

Sinon, on risque de croire qu’un pays va très bien parce que son taux de chômage est faible.

Alors qu’en réalité, une partie de la population est simplement sortie des radars.

Ou inversement, qu'un pays va mal parce que son taux de chômage est plus élevé que celui des voisins alors qu'en fait la population y est globalement plus active et occupée.

Le radar chômage, chouchou des médias, est imparfait.

Car les radars, en économie comme sur la route, ont une fâcheuse tendance à ne relever que ce qu’ils savent mesurer.


[1] https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/lfsa_eppgai/default/table 

[2] Il reste une petite partie qui correspond aux personnes en situation de chômage technique ou de chômage partiel.

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