Deuxième écart : l’IA et la question du revenu universel


Je voudrais faire un deuxième écart.

Oui.

Encore... Et ce ne sera pas fini.

Mais cette fois, cet écart, prolonge directement le premier.

Dans l’épisode précédent, nous avons vu que l’intelligence artificielle pouvait transformer le travail et l’emploi.

Pas forcément en supprimant tous les métiers.

Pas forcément en remplaçant tout le monde par une machine souriante, ce qui serait déjà inquiétant.

Mais en transformant des tâches.

En automatisant certaines activités.

En rendant certains travailleurs plus productifs.

Et, peut-être... ou sans doute, je vous laisse choisir, nous sommes dans la prospective... en réduisant le besoin de main-d’œuvre dans certains secteurs.

Si l’IA permet de produire autant, ou davantage, avec moins de travail humain, que se passe-t-il ?

Et surtout : que fait-on des individus dont l’emploi disparaît, ou dont l’emploi devient plus rare, plus instable, moins rémunérateur ?

Voilà pourquoi une vieille idée revient dans le débat : le revenu universel.

Ce n’est pas une idée nouvelle.

Mais l’IA lui redonne une jeunesse. Le débat est ancien. Benoît Hamon l'avait mis en avant lors de la présidentielle 2017... Avec succès, 6,3% des voix quand même.

Ceci dit, certains pourront dire qu'il était trop en avance sur son temps.

Parce que plusieurs grandes figures du numérique et de l’intelligence artificielle ont évoqué récemment cette piste du revenu universel.

Sam Altman, le patron d’OpenAI, a par exemple défendu l’idée d’un fonds permettant de redistribuer une partie des richesses créées par l’IA et par le capital, sous forme de dividende versé aux citoyens. On retrouve, entre parenthèse, le vieux problème que j'avais évoqué du partage de la valeur ajoutée ou des fruits de la croissance.

Dario Amodei, le dirigeant d’Anthropic, évoque lui aussi des mécanismes comme le revenu universel si l’IA devait provoquer une baisse durable de la demande de travail (la demande de travail des entreprises mais j'expliquerai cette petite subtilité bientôt)

Elon Musk, dans son style habituel, a parlé d’un futur où l’IA pourrait supprimer la nécessité de travailler, avec non pas un revenu universel, mais un “revenu élevé universel”.

mais alors, qu’est-ce que le revenu universel ?

Dans sa version la plus simple, c’est un revenu versé régulièrement à tous les individus, sans condition d’emploi.

On le reçoit même si l’on ne travaille pas.

On le reçoit même si l’on travaille.

On le reçoit sans avoir à prouver que l’on mérite d’exister administrativement.

Ce qui, reconnaissons-le, serait déjà une petite révolution pour beaucoup de formulaires. Et ceux qui ont eu à aller chercher le RSA ou les indemnités chômage se reconnaitront.

Dans les projets concrets, évidemment, tout se complique.

Quel montant ?

Quel mode de financement ?

Et puis, les prestations sociales actuelles: remplacées ou conservées ?

Le revenu universel: "Universel ? Ou réservé à une partie de la population?"

Bref, dès qu’on passe de l’idée générale à la politique publique, les ennuis commencent.

Et c’est souvent le signe qu’on devient sérieux.

Pourquoi cette idée revient-elle avec l’IA ?

Parce que l’emploi donne un revenu.

Et ce revenu n’est pas un détail.

Nous l’avons vu précdemment.

Le revenu permet de consommer. De se loger. De payer ses factures. D’épargner parfois. De faire des projets.

De se projeter un peu dans l’avenir.

Un peu.

Je reste prudent.

Tout le monde ne projette pas son avenir avec la même fiche de paie.

Mais l’emploi donne aussi autre chose qu’un revenu.

Il donne un statut. Un cadre temporel. Des relations. Une identité sociale. Une reconnaissance. Une place.

C’est pour cela que l’emploi est un puissant facteur d’intégration sociale.

Il relie l’individu à la société.

Par l’argent, oui.

Mais aussi par les liens.

Donc si l’automatisation se traduit un jour par une disparition massive d’emplois, la question devient redoutable :

que fait-on de la population ?

Je sais.

La formule est brutale ou agressive.

Et je vais immédiatement la corriger.

On ne “fait” pas quelque chose d’une population comme on range des cartons dans un entrepôt.

On parle d’êtres humains quand même.

D’individus qui ont besoin de revenus, bien sûr, mais aussi de liens sociaux.

Mais la question politique est là.

Si une société a moins besoin du travail humain pour produire ses richesses, comment permet-elle à chacun de vivre ?

Et comment permet-elle à chacun d’avoir une place ?

Le revenu universel ne répond qu'à la première partie du problème.

Il dit :

vous aurez un revenu, même si vous n’avez pas d’emploi.

Vous pourrez vivre.

Consommer. Vous former. Chercher une activité qui vous convient. Refuser peut-être un emploi trop mal payé, trop pénible.

Là dans les cafés et la restauration rapide, on commence à faire dans sa culotte.

Vous pourrez, peut-être avec ce revenu universel, vous occuper d’un proche.

Participer à une association.

Ou créer.

Ou apprendre... On peut prendre plaisir à apprendre mais dans l'éducation nationale on a choisi l'autre voie.

Pouf pouf.

Avec ce revenu universel, on peut peut-être respirer un peu.

Sur le papier, l’idée est puissante.

Elle peut réduire la peur du chômage.

Donner une sécurité.

Faciliter les reconversions.

Reconnaître que certaines activités utiles ne passent pas par l’emploi rémunéré.

Élever ses enfants. Aider un parent malade. S’engager dans une association. Créer du lien.

Tout cela peut être socialement utile, même quand ce n’est pas payé.

Grande découverte.

Mais il y a un problème.

Un gros.

Le revenu universel ne règle pas tout.

Parce que le travail ne donne pas seulement un revenu.

Je me répète.

C’est volontaire.

Et aussi professionnel.

Donner un revenu à quelqu’un, ce n’est pas automatiquement lui donner une place.

On peut imaginer une société où une partie des individus reçoit un revenu suffisant pour vivre, mais reste éloignée des lieux de travail, des collectifs, des carrières, des responsabilités, de la reconnaissance sociale.

Elle ne meurt pas de faim.

C’est déjà beaucoup.

Mais elle peut se sentir inutile.

Écartée.

Spectatrice.

Assistée, même si ce mot est souvent utilisé avec une brutalité politique assez confortable pour ceux qui ne vivent pas la situation.

Et là, on retrouve toute notre réflexion sur l’intégration.

Le revenu universel peut répondre à la question monétaire de l'intégration.

Il ne répond pas automatiquement à la question du sens.

Ni à celle du statut.

Ni à celle de l’identité.

Ni à celle de la reconnaissance.

Ni à celle du lien social.

Autrement dit, il peut régler une partie du problème.

La partie visible.

La partie chiffrable.

Mais il reste tout le reste.

C’est-à-dire, comme souvent en SES, l’essentiel.

Il faut donc poser la question avec prudence.

Le revenu universel peut être une réponse si l’IA rend l’emploi plus rare ou plus instable.

Mais ce ne peut pas être la seule réponse.

Il faudrait aussi réfléchir à la formation.

À la reconversion.

Au partage du temps de travail.

À la qualité des emplois qui restent.

À la reconnaissance des activités non marchandes.

À la manière dont les gains de productivité sont répartis.

Et surtout à une question politique majeure : qui possède les machines, les données, les algorithmes, les plateformes ?

Parce que si l’IA produit énormément de richesses, mais que ces richesses vont surtout aux propriétaires du capital numérique, alors le problème n’est pas seulement technologique.

Il est social. Et politique.

Comment une société peut-elle rester intégrée, ce qui l'une des missions de la politique, si le lien entre emploi, revenu, statut et reconnaissance se fragilise ?

Voilà un très bon sujet de Grand oral.

Un peu vaste, évidemment.

Mais on peut le resserrer.

Par exemple :

Le revenu universel peut-il répondre aux effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi ?

Ou encore :

Si l’IA réduit le besoin de travail humain, faut-il dissocier revenu et emploi ?

Ou, plus sociologique, peut-être plus facile :

Le revenu universel suffit-il à intégrer les individus dans une société où l’emploi occupe une place centrale ?


Retenons simplement ceci.

L’IA pourrait transformer l’emploi.

Peut-être fortement.

Peut-être moins que prévu.

Personne ne le sait encore vraiment.

Mais le simple fait que des dirigeants majeurs du secteur technologique évoquent le revenu universel montre que la question est prise au sérieux.

Et pas seulement par quelques rêveurs.

Pas seulement par un politicien plein de bonne volonté mais qui, me semble-t-il, a fini d'enterrer le parti socialiste après le mandat de François Hollande.

Et surtout, pas seulement par un prof. de SES qui aime un peu trop s'entendre.

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