Premier écart : l’intelligence artificielle va-t-elle transformer le travail et l’emploi ?
Je voudrais faire un premier écart.
Oui, déjà.
À peine le programme terminé, je déborde.
C’est regrettable.
Mais j'assume.
Il y a des sujets qui ne sont pas vraiment au programme, ou pas encore, mais qui permettent de mieux comprendre ce que nous venons d’étudier.
Et parmi ces sujets, il y en a un qui arrive avec ses gros sabots technologiques : l’intelligence artificielle.
L’IA.
Deux lettres et beaucoup de beaucoup fantasmes...
Et quelques vraies questions.
Je précise immédiatement : nous allons faire de la prospective.
Autrement dit, nous allons réfléchir à des transformations possibles.
Pas annoncer l’avenir comme si j’étais un prophète très très beau avec ses chaussures de trail et ses jeans en mauvais état.
Ce serait ridicule.
Et puis mes jeans ne sont pas toujours en mauvais état.
La question est simple :
que devient le travail si l’intelligence artificielle transforme une partie des tâches que nous accomplissons ?
Et que devient l’emploi si certaines de ces tâches étaient justement celles qui justifiaient l’existence de certains postes ?
Voilà.
Alors, c’est peut-être un peu inquiétant.
Mais c’est intéressant.
Pendant longtemps, quand on parlait d’automatisation, on pensait surtout aux ouvriers, aux usines, aux machines, aux robots, aux chaînes de montage.
On imaginait le remplacement du geste manuel.
Le bras mécanique qui soude.
La machine qui emballe.
Le robot qui déplace.
Bref, les cols bleus.
Mais avec l’intelligence artificielle générative, la nouveauté est ailleurs.
Ce sont aussi les cols blancs qui se sentent observés par la machine.
Les salariés de bureau. Les cadres. Les juristes. Les comptables. Les assistants. Les consultants. Les traducteurs. Les graphistes. Les analystes... Je pourrais continuer longtemps.
Bon... Tous les métiers qui écrivent, résument, classent, corrigent, traduisent, calculent, produisent des documents, traitent de l’information.
En somme, tous ces métiers qui pensaient être relativement protégés parce qu’ils travaillaient avec des idées, des textes, des données, des raisonnements... Du capital culturel ou capital humain.
Mauvaise nouvelle : l’IA aime beaucoup les textes, elle aime les données et elle aime les raisonnements.
Elle aime même sans doute un peu trop ça.
Mais attention.
Cela ne veut pas dire que tous ces métiers vont disparaître.
Ce serait trop simple.
Et généralement, quand quelqu’un affirme que “tout va disparaître”, il faut vérifier s’il ne vend pas une formation en ligne juste après... Ou un truc équivalent.
Les travaux théoriques disponibles invitent plutôt à raisonner en termes de tâches.
L’Organisation internationale du travail (L'OIT) explique que l’IA générative (la technologie caapble de créer du contenu) a plus de chances de transformer ou de compléter beaucoup d’emplois que de les remplacer entièrement. Le travail administratif de bureau fait partie des activités les plus exposées, parce qu’une part importante des tâches y consiste à écrire, classer, traiter ou transmettre de l’information.
Autrement dit, l’IA ne remplace pas forcément “un métier”.
Elle peut remplacer une partie de ce que l’on fait dans ce métier.
Et c’est déjà énorme.
Un professeur, par exemple, ne se réduit pas à rédiger un cours.
Heureusement pour moi... Sinon je serais déjà remplacé par une machine moins grossière, plus polie et plus sérieuse.
Mais l’IA peut aider à préparer un plan, trouver des exemples, reformuler une explication, corriger un texte, produire un questionnaire. Etc.
Elle ne fait pas tout le métier.
Mais elle touche certaines tâches du métier.
Même chose pour un juriste. Je le dis en tant que professeur de DGEMC.
L’IA peut résumer un dossier, repérer des éléments dans un texte, produire une première version de note... Trouver le bon texte de loi.
Même chose pour un assistant administratif.
Elle peut classer, rédiger, répondre, organiser.
Même chose pour un développeur.
Elle peut proposer du code, corriger des erreurs, documenter une fonction.
Donc la bonne question n’est pas seulement :
“Quels emplois vont disparaître ?”
La bonne question est aussi :
quelles tâches vont être automatisées, lesquelles vont être transformées, et lesquelles vont devenir plus importantes ?
Et là, les réponses sont moins spectaculaires que les discours de panique.
Mais elles sont plus sérieuses.
Le FMI estime qu’environ 60 % des emplois dans les économies avancées sont exposés à l’intelligence artificielle. Cela ne veut pas dire que 60 % des emplois vont disparaître. Cela veut dire qu’une partie importante des emplois pourrait être transformée par l’IA, soit parce qu’elle complète le travail humain, soit parce qu’elle automatise certaines tâches.
Et cette distinction est essentielle.
Dans certains cas, l’IA peut "augmenter" les travailleurs.
Augmenter pas dans le sens quantitatif... Augmenter dans le sens productif.
Elle peut leur faire gagner du temps. Les aider à traiter davantage d’informations. Réduire certaines tâches répétitives... Améliorer l'efficacité.
Avec cette question : était-ce nécessaire ?
Un patron d'une grande entreprise répondrait "oui, oui, oui".
Un travailleur répondrait sans doute "pas sûr, pas sûr"
Parce que l'IA peut réduire le besoin de main-d’œuvre.
Si une tâche qui occupait trois personnes peut être réalisée par une personne équipée d’un outil d’IA, l’entreprise peut être tentée de ne garder qu’une personne.
Eh oui... Les entreprises ont parfois cette manie de regarder les coûts.
On les reconnaît à cela.
Le vrai problème, plutôt que l'appropriation de l'outil IA par le travailleur (et ça râle déjà chez les profs, par exemple, parce qu'il faut se former sans parler des coûts environnementaux), c’est surtout l’effet sur l’emploi.
J'ajoute autre chose, sans m’y installer trop longtemps.
L’IA peut créer de nouveaux métiers.
Elle peut développer des besoins en ingénieurs, en spécialistes des données, en cybersécurité, en formateurs, en personnes capables de contrôler les systèmes.
Très bien.
Mais elle peut aussi fragiliser certains emplois dont une grande partie des tâches est automatisable.
Et elle peut poser une question plus discrète : que deviennent les débuts de carrière ?
Dans beaucoup de métiers, les premières tâches ne sont pas toujours passionnantes.
Faire une note.
Résumer un dossier.
Préparer un tableau.
Classer des informations.
Rédiger un premier compte rendu.
On peut trouver cela pénible.
Parfois, ça l’est.
Mais c’est aussi comme cela qu’on apprend.
On lit.
On trie.
On se trompe.
On recommence.
On comprend peu à peu le métier.
Donc si l’IA prend en charge une partie de ces tâches d’entrée, une question se pose : comment forme-t-on les débutants ?
Je ne vais pas développer ici. Ce serait un autre sujet.
Et vous voyez bien que je suis déjà en train de déborder, ce qui est une vieille habitude.
Retenons seulement l’idée : l’IA peut rendre certains travailleurs plus efficaces, mais elle peut aussi modifier les trajectoires professionnelles, les qualifications et les inégalités entre ceux qui maîtrisent ces outils et ceux qui les subissent.
Il faut enfin ajouter un point important.
L’IA ne transforme pas seulement l’emploi, c’est-à-dire le nombre de postes disponibles.
Elle transforme aussi le travail, c’est-à-dire ce que l’on fait concrètement.
Elle peut modifier l’autonomie.
Le rythme.
Le contrôle.
La qualification.
Le sens.
Si l’IA sert à supprimer des tâches pénibles pour laisser plus de temps au jugement, à la relation humaine, à la créativité, à la décision, elle peut améliorer le travail.
Mais si elle sert surtout à accélérer les cadences, surveiller les salariés, produire plus avec moins de personnes, ou rendre les travailleurs dépendants d’outils qu’ils ne comprennent pas, elle peut aussi l’abîmer.
Tout dépend donc des usages.
Et surtout, tout dépend des choix.
On nous présente souvent la technologie comme une vague.
Elle arrive.
Elle nous dépasse.
Elle nous submerge.
Il faudrait seulement “s’adapter”.
Mot magnifique.
Très pratique.
Il permet parfois de faire passer les décisions des uns pour des fatalités subies par les autres.
Or l’IA n’est pas une force naturelle.
Ce n’est pas la pluie.
Ce n’est pas une marée.
Ce n’est pas une invasion de sauterelles numériques en provenance cde Californie.
L’IA est développée par des entreprises.
Financée par des investisseurs.
Encadrée, ou non, par des États.
Intégrée dans des organisations.
Utilisée dans des métiers.
Acceptée, discutée ou contestée par des travailleurs.
Il y a donc des choix techniques.
Des choix économiques.
Des choix sociaux.
Des choix politiques.
Et ces choix détermineront en grande partie si l’IA améliore le travail ou l’abîme.
Si elle complète les travailleurs ou les remplace.
Si elle réduit les inégalités ou les renforce.
Si elle libère du temps ou intensifie les rythmes.
Voilà pourquoi ce premier écart mérite quelques minutes.
Il ne s’agit pas de dire que l’IA va tout détruire.
Ni qu’elle va tout sauver.
Les deux discours sont confortables.
Donc suspects.
Il s’agit de poser une question plus sérieuse :
quels effets l’intelligence artificielle peut-elle avoir sur le travail, sur l’emploi, et sur la place des individus dans la société ?
Cette question peut faire un très bon sujet de Grand oral.
Elle permet de croiser le progrès technique, l’emploi, les qualifications, les inégalités, l’organisation du travail et l’intégration sociale.
Ce qui commence à faire beaucoup.
Mais c’est précisément pour cela que c’est intéressant.
Retenons simplement ceci.
L’IA ne remplace pas forcément des métiers entiers.
Elle transforme d’abord des tâches.
Mais quand beaucoup de tâches changent, les métiers changent aussi.
Et quand les métiers changent, l’emploi, la formation, les carrières, les salaires, les inégalités et le sens du travail peuvent être bousculés.
Bref, l’IA n’est pas seulement une affaire de machines.
C’est une affaire de société.
Et comme souvent, les machines sont peut-être moins inquiétantes que les usages que nous décidons d’en faire.
Enfin... Que nous décidons... Que l'on décide souvent pour nous d'en faire. Et c'est une nouvelle problématiques.


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